Inquiétude. Incertitude. Attentisme. Les termes se suivent et se ressemblent pour décrire le sentiment dominant la plus vaste région de France au lendemain de l’offensive douanière mondiale de Donald Trump. Initiée le 12 mars, les taxes de 25 % sur l’acier et l’aluminium se sont élargies en avril à 20 % pour l’ensemble des produits européens.
Deuxième marché à l’export
"L’impact va être fort. Certains marchés vont être plus touchés que d’autres. L’ensemble des interprofessions se prépare. Nous sommes déjà structurés pour accompagner de nouvelles stratégies à l’export si les entreprises le souhaitent. Avec l’écosystème qu’on a mis en place, on est en capacité de réagir très vite", assure Frédérique Charpenel, conseillère régionale déléguée à l’international.
Si la Nouvelle-Aquitaine se place en 9e position des régions les plus exportatrices de France (25 Md€, soit 4,6 % des exportations nationales), les États-Unis restent son deuxième plus gros marché à l’international avec 3,06 milliards d’euros et 11,5 % des échanges, derrière l’Espagne (3,4 Md€, 12,9 %) et devant l’Allemagne (2,5 Md€, 9,5 %). "Les exportations vers les États-Unis sont en augmentation de 6,3 % en 2024", précise Jean-Noël Navarro, coordonnateur interrégional à l’action économique auprès de la direction des douanes de Nouvelle-Aquitaine.
Premiers effets déjà visibles
Dans la première région agricole d’Europe, le secteur de l’agriculture et de l’agroalimentaire constitue de loin la première filière exportatrice (40 % en 2023), pour 10,3 milliards d’euros. Au sein de cette filière, les boissons représentent 5,3 milliards d’euros (20,1 %).
Si l’impact réel des mesures douanières est encore impossible à mesurer, les exportateurs régionaux l’ont visiblement anticipé. "L’export de boissons a fortement augmenté en 2024, et la tendance semble se poursuivre au premier trimestre 2025", précise le directeur régional des douanes, évoquant une surimportation et un phénomène de stockage déjà visible.
Vin et cognac en première ligne
Les nouvelles taxes américaines rappellent aux vins de Bordeaux - pour qui les États-Unis ont été l’an dernier le premier marché à l’export (à hauteur de 19,3 %, pour un montant de 416 M€) -, le mauvais souvenir des 25 % instaurés sur les alcools européens lors du premier mandat de Trump entre 2019 et 2021. Elles viennent s’ajouter à la crise économique actuellement traversée par le vignoble bordelais, confronté à une surproduction l’ayant obligé à repasser à 94 600 hectares, plus basse superficie depuis près de 40 ans.
"Nous accompagnons la filière pour diversifier ses clients et aller chercher des relais de croissance ailleurs même si, à court terme, ça ne remplacera pas les États-Unis, poursuit Frédérique Charpenel. La viticulture durable peut aussi être un marché porteur face à la concurrence internationale. C’est une tendance à long terme à ne pas sous-estimer."
"Trouver de nouveaux marchés européens pourrait être une solution, même si ça ne réglera pas le problème d’appétence", abonde Jean-Noël Navarro, évoquant la baisse générale de la consommation de vin.
L’inquiétude est plus grande encore pour le vignoble charentais voisin, cerné par des surtaxes en Chine et désormais aux États-Unis, son premier marché à l’export - dépassant le milliard d’euros - en volume (45 %) comme en valeur (40 %). Se jugeant sacrifiée par la guerre commerciale, la filière mise sur la diplomatie européenne et française pour sortir de l’ornière. De son côté, la Fédération des exportateurs de vins et spiritueux (FEVS), qui craint un recul des exportations françaises de l’ordre de 800 millions d’euros, espère un "dialogue bilatéral ouvert et constructif". Un dialogue qui dépend, à coup sûr, de l’agenda diplomatique européen, qui pourrait taxer le bourbon américain (600 M€ expédiés vers l’Europe) à 50 % dès la mi-avril.
Insécurité des contrats
Si le secteur des boissons est le plus gros exportateur, il est loin d’être le seul à s’inquiéter en Nouvelle-Aquitaine, où près de 70 % des exportations se concentrent sur cinq grandes filières. La chimie (2,3 Md€ dont 167 M€ aux États-Unis, soit 9,1 % des exportations), la santé et les cosmétiques (1,9 Md€,), l’industrie du bois (1,7 Md€) et la construction aéronautique et spatiale (1,2 Md€) serrent les dents.
"On dit aux entreprises d’anticiper lors de la signature du contrat pour connaître le délai de mise en place du transport."
"La problématique principale reste l’insécurité des contrats commerciaux. Les entreprises ne savent pas quelle va être la réglementation au moment où leur marchandise va arriver aux États-Unis", juge Jean-Noël Navarro. "On dit aux entreprises d’anticiper lors de la signature du contrat pour connaître le délai de mise en place du transport".
Action collective
Autre secteur concerné par ce flou, la filière ASD (aéronautique/spatial/défense) régionale (550 entreprises, plus de 40 000 emplois directs dont 25 % dans des PME), reste très fragmentée et liée à de nombreux échanges outre-Atlantique.
"Ces taxes viennent capter l’intégralité de notre marge, c’est extrêmement problématique."
La société girondine Otonomy Aviation (40 salariés, 9 M€ de CA), conceptrice de caméras haute définition pour l’aviation civile - fournissant notamment Dassault, Airbus ou Bombardier - est l’un des maillons de cette vaste chaîne. "Ces taxes viennent capter l’intégralité de notre marge, c’est extrêmement problématique", assure Guillaume Daudon, son dirigeant. "On va se retourner vers le Gifas (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales) pour voir quelles solutions nous pourrions mettre en place, assure-t-il. Qu’il soit juridique, fiscal, industriel ou réglementaire, le spectre des contraintes est tellement large qu’on ne peut pas approfondir tous ces sujets seuls."
Les États-Unis représentent la moitié de l’activité à l’export (95 %) d’Otonomy Aviation. Ayant déjà un bureau sur place, l’entreprise réfléchit à alléger la facture. "On a des sous-traitants là-bas, qui fabriquent notamment des lentilles ou des pièces usinées. Jusqu’à présent, tout repassait par la France mais ces schémas-là risquent de changer", poursuit Guillaume Daudon.
Ne pas freiner
Le tissu économique régional s’accorde toutefois sur un point : si elles risquent de compliquer la situation, les taxes ne devraient pas stopper net les échanges vers une destination qui séduit toujours. "Nous continuons à vendre et à proposer des missions de prospection vers les États-Unis. En revanche, on le propose rarement aux débutants, parce qu’il faut beaucoup investir pour pouvoir travailler sur place, rappelle Jean-Christophe Bagur, directeur de la CCI International Nouvelle-Aquitaine. Il y a toujours un certain prestige à travailler avec eux, c’est un des pays les plus compétitifs et les plus complexes à adresser."
Les États-Unis étaient ainsi, dès sa création, une cible essentielle pour la medtech bordelaise Germitec (7 M€ de CA). Elle y a obtenu l’an dernier le feu vert de la FDA (Food and Drug Administration) pour son système de désinfection de sondes par UV-C et y structure une filiale de distribution. Forte d’une levée de fonds de 29 millions d’euros bouclée en février dans l’objectif de s’y déployer, elle semble voir dans les taxes une raison d’y accélérer le rythme. "Nos produits sont fabriqués à plus de 80 % en France ou en Europe. Nous allons travailler dans les prochains mois à qualifier un nouveau sous-traitant américain pour réduire les risques et nous éviter des coûts de transport" assure Arnaud Casson, directeur des opérations de la PME, qui espère doubler son chiffre d’affaires dès cette année.
Vision à long terme
Pas de doute non plus du côté d’Activ’Inside, qui a levé en février 4 millions d’euros pour s’étendre à l’international et a créé fin mars une filiale aux États-Unis. "Nous nous félicitons d’avoir fait ce choix, qui s’inscrit dans une logique de développement à long terme", affirme Vincent Bellette, directeur général de cette PME girondine qui commercialise des extraits végétaux destinés à l’industrie des compléments alimentaires, dont les USA sont le premier marché. "Le marché américain demeure incontournable, et notre présence directe nous permet de mieux répondre aux défis et opportunités qu’il offre."
Les 11 containers de biscuits de la PME deux-sévrienne LPA, eux, sont déjà en route vers les États-Unis. En mars dernier, son dirigeant, Alexis de Galembert, n’était guère plus inquiet. "Les taxes auront peut-être un effet sur les volumes, mais je reste serein. Même si on devait perdre ce contrat, on survivrait grâce à tous les autres marchés."
Une opportunité ?
Face à une économie mondiale déjà heurtée par cet alarmant tour de vis, une certaine résilience est-elle encore permise ? "Pour ceux qui en ont les moyens, c’est une opportunité claire de diversifier les marchés", lâche Jean-Christophe Bagur.
"C’est souvent une aubaine de se retrouver dans cette situation", avance même Anthony Gavend, dirigeant de la start-up landaise Evotech (17 salariés), qui se lance dans l’industrialisation de son robot-chien. "Pour nous, ça crée déjà des opportunités (...)On va devoir faire des réciproques", assure-t-il, évoquant les futures répliques douanières de Bruxelles, "et ça va stimuler l’économie européenne".
"Il y aura des opportunités, c’est certain, assure enfin Philippe Métayer, directeur général de la French Tech Bordeaux. "Une partie du mur s’écroule, mais la maison ne tombe pas.
"Pour faire du business aux USA, il faut y être présent"
Pendant qu’une certaine panique s’empare des marchés boursiers, une délégation de la French Tech Bordeaux fait ses valises pour Los Angeles, jumelée avec Bordeaux depuis 60 ans. Un voyage plusieurs fois repoussé - notamment par les incendies - mais qui devrait finalement avoir lieu fin avril. Le poitevin Algos, qui développe des IA sur-mesure pour les PME, et le girondin Molluscan, qui mesure la qualité de l’eau en mettant des capteurs sur des mollusques, ont déjà validé leur ticket.
"Si vous voulez faire du business aux États-Unis, il faut être présent. Ce serait une erreur stratégique de ne pas y être, Trump ou pas."
Pour Philippe Métayer, directeur général de la French Tech Bordeaux, "peu importe le contexte, il faut être à la pointe dans son domaine et sortir de sa zone pour aller voir comment on innove ailleurs". Le responsable l’affirme pourtant : même dans l’écosystème des start-up locales, on est "très inquiet. Le prévisionnel budgétaire se réinterroge à chaque changement (réglementaire, N.D.L.R.). Les dirigeants, qui veulent de la stabilité et de la confiance, en ont beaucoup moins, ils sont tout le temps en train de reprendre leur gomme et de retracer les pointillés…", constate-t-il.
Si l’inquiétude des taxes est sur toutes les lèvres, la destination semble toujours attirer. "Il n’y a plus vraiment d’eldorado, mais c’est la culture : si vous voulez faire du business aux États-Unis, il faut être présent. Ce serait une erreur stratégique de ne pas y être, Trump ou pas. Comment on y va, ça regarde chacun", ajoute Philippe Métayer, citant notamment le bureau du girondin Dronisos (spectacles de drones) à Miami ou celui de Rematch (partage de vidéos de sport amateur) ouvert l’an dernier au Texas. "Tout est une question de vitesse, c’est une course effrénée (à l’innovation et à l’accès aux marchés, N.D.L.R.). Et la guerre commerciale ne fait que l’amplifier (...) Le protectionnisme américain n’a rien de nouveau, il s’exprime juste différemment". Pour la French Tech, pas question donc de débrancher la prise : "il faut composer avec cette instabilité".