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Réforme du cumul emploi-retraite : une erreur économique majeure pour la France
Avis d'expert France # Ressources humaines

Réforme du cumul emploi-retraite : une erreur économique majeure pour la France

[TRIBUNE] Les DRH de grands groupes alertent sur la réforme du cumul emploi-retraite qui doit entrer en vigueur au 1er janvier 2027 mais qui menacerait d’ores et déjà le maintien des compétences dans les entreprises. C’est ce qu’ils nous expliquent dans cette tribune.

Les DRH de grands groupes redoutent que de nombreux seniors avancent leur départ à la retraite, mettant à mal le transfert de compétences dans les entreprises — Photo : Rymma

En durcissant brutalement le cumul emploi-retraite dès 2027, la France s’apprête à couper le lien entre ses entreprises et leurs experts les plus expérimentés. Nous, directeurs des ressources humaines de grands groupes industriels, du luxe, de la finance et des services, et organisations représentatives, alertons sur une réforme aux conséquences irréversibles pour les compétences, l’attractivité et le leadership des champions français.

La réforme fait déjà des dégâts. Bien qu’elle n’entre en vigueur qu’au 1er janvier 2027, ses effets se font sentir dès aujourd’hui. Par crainte d’être pénalisés par les nouvelles règles, de nombreux seniors avancent leur départ à la retraite. Des compétences clés quittent les entreprises plus tôt que prévu, sans que les plans de transmission aient pu être menés à terme. Ce phénomène, que nous observons concrètement dans nos organisations, préfigure l’ampleur des pertes à venir.

Le secret de la transmission, c’est l’intergénérationnel

Dans les métiers techniques complexes, la transmission des savoirs ne se décrète pas juste avant le départ : elle se poursuit après. C’est souvent une fois partis que l’on mesure l’étendue de ce que détenaient les seniors : réflexes acquis sur des programmes passés, connaissance des écueils à éviter, mémoire des arbitrages qui ont façonné un système. Si les retraités sont démotivés à travailler, ce complément de transmission devient impossible : la perte est alors définitive. Les entreprises n’ont pas besoin que leurs anciens occupent un poste à plein temps ; elles ont besoin de les rappeler ponctuellement. Ce mode d’intervention souple convient d’ailleurs parfaitement aux retraités eux-mêmes, qui ne souhaitent pas s’astreindre aux contraintes d’un contrat de travail classique. C’est un équilibre gagnant pour les deux parties ; la réforme le brise.

Une génération qui prendra du temps à être remplacée

La France arrive à la fin du départ massif de la génération des baby-boomers, qui a bâti, souvent de bout en bout, les grandes infrastructures, les réacteurs nucléaires, les systèmes d’armes, les avions civils, les maisons de luxe, les plateformes bancaires et les laboratoires de recherche qui font aujourd’hui notre rayonnement. Si ce départ devient trop abrupt, le patrimoine des savoirs des entreprises françaises s’appauvrira définitivement. Ce capital, constitué parfois sur plusieurs générations, ne sera pas préservé : il disparaitra avec ceux qui le portent.

Tous les secteurs d’excellence française sont concernés

Il serait réducteur de limiter ce sujet aux seuls grands programmes industriels, même si les enjeux y sont considérables : prolongation du parc nucléaire, nouveau nucléaire, programmes de défense, nouvel avion monocouloir, projets ferroviaires et d’infrastructures complexes, tous reposent sur la mémoire d’experts et spécialistes dont les savoirs se sont constitués sur des décennies. Mais dans le luxe, c’est la transmission des gestes artisanaux broderie, marqueterie, maroquinerie de haute voltige, orfèvrerie, qui est en jeu : des savoir-faire parfois uniques qui risquent de s’éteindre avec le départ des maîtres artisans. Dans la cosmétique et la pharmacie, ce sont les chercheurs seniors, dépositaires de l’historique de formulations, d’essais cliniques et de propriétés intellectuelles complètes, qui assurent la continuité des programmes de R&D. Et dans la banque, les experts en gestion des risques, en conformité réglementaire et en systèmes d’information maîtrisent des architectures et des processus dont la connaissance fine acquise à travers crises, réformes et transformations numériques successives, nécessite du temps à transmettre.

L’attractivité et le leadership de la France en jeu

La France a mis des générations à bâtir une excellence reconnue mondialement dans des domaines aussi variés que l’ingénierie nucléaire, l’aéronautique, les ouvrages d’art, le luxe, la haute couture, la recherche pharmaceutique et cosmétique et la gestion de risques financiers. C’est parce que cette expertise existe et qu’elle est accessible que des entreprises choisissent d’investir et d’innover sur notre sol, que des talents internationaux viennent s’y former, et que nos champions mondiaux conservent leur avance. Affaiblir la disponibilité des experts et spécialistes à la retraite, c’est fragiliser un avantage compétitif de long terme de l’économie française.

Un pari perdant-perdant

Nous, DRH, sommes profondément sceptiques sur l’hypothèse centrale de cette réforme : dissuader le travail à la retraite pour inciter à la prolongation de carrière. Dans les faits, la grande majorité des salariés liquide sa retraite dès l’atteinte du taux plein. C’est le contrat social, compris et accepté par tous, et la volonté de sécurisation d’un acquis, qu’aucune mesure détournée ne remettra en cause. Le résultat sera simplement une contraction sévère du travail à la retraite, sans augmentation significative des prolongations de carrière. Perdant pour les entreprises. Perdant pour le taux d’emploi des seniors. Perdant pour l’économie.

Ne pas confondre deux sujets distincts.

La prolongation de carrière relève de l’âge légal de départ : c’est le seul curseur légitime pour agir sur ce sujet. Tenter de le compenser par une mesure contraignante sur le cumul emploi-retraite est non seulement inefficace, mais contre-productif. Le vrai enjeu est d’augmenter le taux d’emploi des seniors dans sa globalité : celui des actifs en fin de carrière ET celui des retraités qui souhaitent rester utiles. Ces deux leviers sont complémentaires. Les opposer, en favorisant l’un au détriment de l’autre, est une erreur de politique économique.

Nous demandons au gouvernement d’agir d’urgence : fixer dans le décret d’application un seuil d’écrêtement au moins à 50 000 € et non à 7 000 € pour préserver la réalité économique du dispositif pour les profils qualifiés ; et s’engager à remettre le CER à plat dans le PLFSS 2027 pour en faire un véritable levier d’emploi des retraités, simple, attractif, et pleinement complémentaire de la prolongation de carrière. On ne peut pas, d’un côté, revendiquer l’excellence française industrielle, artisanale, scientifique, financière et, de l’autre, saborder un mécanisme indispensable qui permet aux entreprises de la préserver et de la transmettre.

France # Ressources humaines # Politique économique # Services de l'Etat