Tonneliers, verriers, logisticiens… : la crise viticole fait trinquer tout l’écosystème bordelais
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Tonneliers, verriers, logisticiens… : la crise viticole fait trinquer tout l’écosystème bordelais

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Ils sont verriers, bouchonniers, imprimeurs, tonneliers, transporteurs. Ils ne sont pas vignerons mais impactés tout aussi directement par la crise viticole historique qui secoue le Bordelais. Les conséquences sont palpables : activité en chute libre, suppression d’emplois et avenir en péril. Jusqu’où s’étend l’onde de choc ?

L’usine Verallia à Cognac a stoppé l’un de ses fours faute de commandes — Photo : Verallia

Au moins 15 000 hectares de vignes arrachées entre 2023 et 2026 dans le Bordelais ces dernières années pour enrayer la surproduction, plusieurs dizaines de domaines à vendre sur les sites spécialisés actuellement, des trésoreries exsangues, des plans sociaux. La crise viticole est d’une violence et d’une ampleur inédites, alimentée par un cocktail détonnant couplant entre autres déconsommation de vin dans le monde, marché saturé, chute des prix, taxes bondissantes à l’international. Si les vignerons crient à raison leur détresse, l’onde de choc court bien au-delà. Avec des répercussions en cascade, c’est tout un écosystème qui vacille.

L'usine de lavage et de réemploi des bouteilles en verre Luz Environnement, créée par Annie Le Deunff, est spécialisée en bouteilles de vin. — Photo : Romain Béteille

Parce que produire moins, c’est moins de bouteilles, moins d’étiquettes, moins de bouchons, de cartons, de stockage, de transport. Une exploitation en difficulté est une entreprise qui n’investit plus : pas de tracteur, pas de fournitures, pas d’innovation. Les ramifications donnent le vertige. "Nous dépendons tous du viticulteur, nous sommes dans une situation inextricable", résume Annie Le Deunff, fondatrice de l’usine de lavage et de réemploi de bouteilles de vin Luz Environnement, en Gironde.

Chute drastique d’activité

Mi-mai, son chiffre d’affaires était quasiment divisé par trois comparé à 2025. "Avant je gérais des commandes à 20 000 bouteilles, aujourd’hui les professionnels m’appellent pour 600, détaille-t-elle. Les viticulteurs attendent d’avoir une commande pour embouteiller, et réclament juste le bon nombre."

"Il y a moins de mouvement et moins de stockage", constate Alvaro Betanzos, directeur commercial de Dartess — Photo : Dartess

Ce constat du vin qui reste à la propriété est partagé par le logisticien Dartess (180 salariés), acteur girondin qui conditionne, stocke et transporte les vins et spiritueux. Alors que surproduction aurait pu rimer avec stockage dans les entrepôts, la réalité est manifestement autre. "Il y a moins de mouvement et moins de stockage, sachant que ce que nous stockons ce sont les produits finis, prêts à la vente, observe Alvaro Betanzos, directeur commercial. Le vrac est resté dans les châteaux en attendant plus de visibilité."

Des commandes de dernière minute et des clients sur les nerfs

À Saint-Loubès (Gironde), le fabricant d’emballages cartons pour le vin Maubrac, acteur depuis 1947, tourne "certaines semaines qu’avec deux machines au lieu de quatre ou cinq", avoue Charles Velasco, directeur adjoint, représentant la 3e génération aux manettes. "La tendance est palpable depuis 2024 mais la situation s’est dégradée ces six derniers mois. L’ambiance est parfois électrique, le stress constant. Nos clients, les producteurs, sont sur les nerfs, la plupart en souffrance. Ils passent les commandes au dernier moment. Nous devons être très réactifs."

Céline et Charles Velasco, troisième génération à la tête de l’entreprise d’emballage de vin Maubrac, enregistrent une activité en baisse et des commandes de dernière minute — Photo : Maubrac

Annie Le Deunff réclame à ses clients un règlement des factures immédiat par crainte de ne jamais être payée. "Il y a trop de châteaux au bord du gouffre, comment savoir ? Je ne peux pas faire la banque", justifie-t-elle.

Le logisticien Dartess, qui réalise 80 % de son chiffre d’affaires dans le Bordelais, tablait en 2024 sur un doublement de ses activités à cinq ans, investissant massivement dans de nouveaux locaux comptant sur l’externalisation d’activités des viticulteurs. "Ces opportunités existent encore et il faut les saisir, mais notre priorité aujourd’hui est de sécuriser nos clients existants", explique Alvaro Betanzos. Après plusieurs années de forte croissance, les perspectives ont été revues à la baisse. "Nous prévoyions d’atteindre une surface totale d’entrepôts de 115 000 m², nous sommes revenus à 105 000, celle de 2023. Nous n’avons pas perdu de chiffre d’affaires (30 M€ en 2024 et 2025, NDLR) mais pas gagné ce qui était attendu…" L’entreprise compte aujourd’hui sur son agilité, abandonnant certaines surfaces en location.

Coup de massue d’H & A

La nouvelle qui a le plus ébranlé le secteur est tombée le 1er avril 2026, quand le tribunal de commerce de Bordeaux a prononcé la mise en liquidation judiciaire du groupe bordelais H & A Location, leader mondial de la location de barriques. Le 19 mai, date limite de dépôt des offres de reprise, le tribunal actait l'absence d'offre crédible. La faillite d'H&A est un coup de massue pour la filière et révélatrice de la fragilité de tout l’écosystème. L’acteur, né il y a plus de 20 ans, est plombé par les dettes, en dépit de ses 2 000 clients dans le monde (401 M€ de CA). "Depuis 2024, le marché connaît un ralentissement marqué, avec une baisse durable des volumes produits et commercialisés", justifie H & A Location. La nouvelle plonge dans l’incertitude les acteurs qui comptaient sur son système vertueux pour s’approvisionner en barriques à moindre coût, et ses créanciers, les tonneliers, déjà en proie à leurs propres difficultés.

Le 1er avril 2026, le tribunal de commerce de Bordeaux a prononcé la liquidation judiciaire du groupe bordelais H & A Location, leader mondial de la location de barriques — Photo : DR

Une baisse des commandes de barriques de 35 à 40 %

"Sur les 2-3 dernières années, on enregistre une baisse des commandes de barriques de l’ordre de 35 à 40 % dans le Bordelais", témoigne François Witasse, président du Syndicat des maîtres tonneliers du Sud-Ouest. Le fruit selon lui des planètes "malheureusement alignées" combinant baisse de la consommation générale du vin en France et à l’étranger - "nous exportons 60 à 65 % de notre production" - taxes aux États-Unis, et investissements en baisse des châteaux. La tonnellerie dont François Witasse est PDG, Demptos à Saint-Caprais-de-Bordeaux, a 200 ans. "On a passé des crises, quelques guerres mondiales…" Le dirigeant y voit une résilience à toute épreuve. Pour l’heure, son chiffre d’affaires a fondu de 24,9 millions d’euros en 2024 à 20,5 millions d’euros en 2025. "La tendance n’est pas formidable pour 2026" glisse-t-il. Ses équipes sont "en surcapacité". Neuf personnes sont déjà parties en un an, sur un effectif de 59 en 2025. "Il ne s’agissait que de départs volontaires, mais peut-être que chez certains il y aura une réduction d’effectif."

François Witasse, PDG de la tonnellerie Demptos et président du syndicat des Maîtres tonneliers du Sud-Ouest — Photo : DR

Ce que François Witasse espère, c’est que les domaines aient stabilisé les productions et reprennent confiance pour réinvestir. Selon le président du syndicat, les tonneliers sont moins impactés par les arrachages de vignes. "Les arrachages concernent moins les parcelles de vins plus haut de gamme, or, seuls 1,5 % des vins dans le monde sont élevés en barrique." Les verriers, eux, embouteillent toutes les productions et paient cher la crise viticole.

Fours à l’arrêt chez les verriers

Plus aucune bouteille ne sort de l’usine girondine, à Vayres, de l’américain O-I Glass (6,5 Md€ de CA, 24 000 salariés). Le géant des emballages a mis à l’arrêt son second four le 10 mars et ce, jusqu’au 17 septembre, alors que le premier four est déjà à l’arrêt. L’interruption de ce second four est justifiée par la direction par des manipulations techniques, mais le contexte laisse peu de place au doute. Le groupe a acté en décembre 2025 la suppression de 316 postes en France (sur 2 200 personnes, pour 761 M€ de CA 2024), incluant la fermeture de l’usine dans le Gard. À Vayres, entre 81 et 126 suppressions de postes sont évoqués. Le four n°1 est déjà à l’arrêt depuis plusieurs mois, le four n°2 fonctionnait en sous capacité. C’est pourtant dans cette usine girondine qu’O-I Glass avait investi 50 millions d’euros en 2023.

O-I Glass a arrêté un four et suspendu le second dans son usine à Vayres (Gironde) — Photo : O-I Glass

En parallèle, l’autre poids lourd du secteur, Verallia, prévoit de stopper l’un de ses fours (Charente) dans son usine de Châteaubernard près de Cognac, supprimant in fine 51 postes (départs volontaires).

Contraints de se diversifier

À la chute d’activité s’ajoute une lumière au bout du tunnel que beaucoup peinent à entrevoir. La déconsommation est un mouvement de fond, la concurrence mondiale aussi. Alors la diversification séduit. C’est ce que tente la tonnellerie centenaire Vicard (23,6 M€ de CA 2025, une centaine de salariés), qui s’attend à une baisse de ses ventes de 30 % en 2026-2027. Établie en Charente, elle a lancé une marque de mobilier, Vicard Home, constituée de tables, de consoles ou d’armoires en chêne. "Cette activité ne va pas compenser les volumes perdus dans le vin, le cognac et les spiritueux, mais elle ouvre des perspectives intéressantes", témoigne Jean-Charles Vicard, le président du groupe Vicard auprès de nos confrères de Sud-Ouest.

À plus petite échelle, la jeune entreprise Mo. Del (12 collaborateurs) élargit aussi son marché. Créée en 2016 autour de son dispositif innovant "viti-tunnel", une bâche escamotable à déployer au-dessus des vignes pour les protéger des intempéries et limiter les intrants, s’adresse désormais aux maraîchers, arboriculteurs, horticulteurs. En début d’année, elle a levé 2 millions d’euros précisément pour financer sa diversification.

Idem pour la PME girondine Vitirover, fabricant de robots tondeurs imaginés en 2007 pour les rangs de vignes. La viticulture ne représente plus qu’un tiers de son activité, étendue désormais à l’entretien de parcs photovoltaïques, aux abords de route, de voies ferrées, aux sites industriels.

Un domino de plus

Mais tous les acteurs ne peuvent opérer de virage. L’usine de lavage Luz Environnement est monoproduit, spécialisée dans les bouteilles de vin. "Je ne peux pas laver de bocaux", illustre Annie Le Deunff. Des bouteilles de jus ? "C’est entrer dans l’agroalimentaire, cela nécessite des investissements que je ne peux pas m’offrir."

Un domino de plus. Freinés dans leurs propres investissements, les acteurs de l’écosystème impactent à leur tour d’autres secteurs comme les fournisseurs de machines industrielles, de matières premières, etc. L’onde de choc raisonne encore plus loin. Pour enrayer sa progression et inverser la tendance, les professionnels espèrent d’abord une fin des conflits en Iran et en Ukraine, pour une conjoncture internationale plus stable, moins anxiogène. De quoi redonner confiance aux ménages, relancer la consommation et les marchés. "Pour l’instant, on est au fond de la piscine" confie l’un d’eux.

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