La conduite de la RSE bat-elle de l’aile dans les entreprises ? Fin novembre 2024, le sidérurgiste ArcelorMittal annonçait sa décision de reporter ses investissements dans ses projets de décarbonation. Il y a deux ans, l’industriel avait lancé un plan de transformation de ses sites de Dunkerque (Nord) et Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), à 1,7 milliard d’euros, pour produire de l’acier vert et ainsi atteindre la neutralité carbone. Aujourd’hui, il est mis sur pause, pour cause de demande en berne et d’une hausse des prix de l’énergie "ne rendant plus le projet compétitif en l’état". L’écho de ce revirement est d’autant plus préoccupant qu’il est le fait d’un grand groupe.
"C’est un signe extrêmement important", admet Jean-Pierre Letartre, homme fort de réseaux en Hauts-de-France et président d’honneur du réseau Alliances, qui accompagne les entreprises vers la RSE. Celui-ci orchestre depuis dix-sept ans, à Lille, le World Forum for a Responsible Economy, qui s’est tenu, hasard du calendrier, quelques jours après l’annonce du géant de l’acier. À la tribune de la plénière inaugurale, Luc Rémont, actuel patron d’EDF est invité à réagir sur le sujet. "J’espère que la décision d’ArcelorMittal n’est que temporaire. C’est normal qu’un acteur industriel ait une incertitude sur son marché final dans les circonstances du moment. Le Covid nous l’a montré, on a l’habitude de gérer des fluctuations. Est-ce que c’est un retour en arrière ? Je ne crois pas. Les phénomènes qui nous imposent ces transformations sont profonds. Il faut vraiment que nous les traitions".
Renoncements dans les investissements
La réflexion nourrit un paradoxe. Il y a consensus sur la nécessité de mener une politique RSE en entreprise. D’ailleurs, les ressources consacrées à la RSE ont évolué à la hausse dans les entreprises, l’an dernier. En mai, un baromètre RSE réalisé par la start-up Vendredi, en partenariat avec Kantar, révélait que 76 % des entreprises interrogées dans le cadre de ces mesures en 2024 avaient alloué un budget spécifique à la RSE en interne, contre 68 % en 2022. Et le lecteur attentif remarquera que les dernières annonces d’investissements dans le domaine, rapportées dans nos pages, ont été nombreuses au cours de l’année écoulée. Mais la période inflationniste, associée aux incertitudes géopolitiques, traduit un véritable signal de rupture, aussi faible soit-il… pour le moment. En atteste ce témoin cité de manière anonyme lors de la grand-messe organisée par Alliances, un sous-traitant dunkerquois d’EDF qui emploie 22 salariés, et qui s’estime contraint d’opérer des renoncements dans ses investissements durables.
"On observe quelques retours en arrière dans un certain nombre de secteurs. Comme si la montagne était trop haute à gravir."
Et les industriels ne seraient pas les seuls concernés. "On observe quelques retours en arrière dans un certain nombre de secteurs. Comme si la montagne était trop haute à gravir", précise le même Jean-Pierre Letartre. Dans les transports, la FNTR Nord (Fédération Nationale des Transports Routiers) a notamment prévenu : les bilans ne sont pas bons et ne permettent pas d’envisager les investissements nécessaires en matière de transition écologique. "On fait face à des réductions budgétaires. Ce n’est pas dit explicitement, mais il y a des arbitrages à faire pour maintenir des objectifs orientés business. Le court terme reprend le dessus", regrette aussi cette salariée d’un grand groupe, qui emploie plusieurs milliers de salariés sur le territoire régional et qui a souhaité conserver l’anonymat.
"Il faut être honnête : on demande aux entreprises de concilier fin du mois et fin du monde."
"Je n’ai jamais vu autant d’accélérations de démarches RSE dans les entreprises que depuis deux ans", témoigne, pour sa part, Frédéric Motte, conseiller régional et président de la Mission Rev3. "Mais il faut être honnête : on demande aux entreprises de concilier fin du mois et fin du monde". Le cas ArcelorMittal est révélateur d’une autre situation : la dynamique en faveur de la transition, aussi irréversible et puissante soit-elle, va vite, mais pas aussi vite que prévue… et se heurte au mur des réalités financières qui impactent tout un écosystème.
Difficultés sur le marché du conseil RSE
En amont de la chaîne, sur le marché des cabinets d’accompagnement RSE, c’est ce qui est arrivé à Imagreen, acteur lillois récemment racheté à la barre du tribunal de commerce par la société d’ingénierie environnementale Audiccé, implantée dans le Douaisis. Cette PME, qui souhaitait accompagner les entreprises dans leur transition de manière plus globale, a pressé le pas pour se doter de moyens humains supplémentaires… sans trouver la clientèle suffisante. Le tout a précipité sa mise sous tutelle. Un cas qui serait loin d’être isolé. "Il y a énormément d’acteurs sur le marché du consulting RSE et l’offre est supérieure à la demande", remarque Louis-Philippe Blervacque, qui a fondé Audiccé et connaît bien le sujet, pour avoir repris Imagreen, aux côtés de Néo-Eco.
Le risque du court-termisme
Quelles pourraient être les conséquences de ces freins financiers pour la conduite du changement dans le milieu entrepreneurial ? Louis-Philippe Blervacque observe que les entreprises risquent "de se diriger vers une stratégie RSE dont elles pourront rapidement observer la traduction concrète". A fortiori les PME : disposant de capacités d’investissement limitées, elles sont naturellement appelées à se tourner vers des dispositifs d’accompagnement subventionnés par des organismes publics, comme Bpifrance ou l’Ademe, dont le budget général a d’ailleurs fondu de 230 millions d’euros, pour se stabiliser à 1,14 milliard d’euros.
Et l’instabilité gouvernementale française ne vient pas arranger les choses. Le budget 2025, tel qu’il avait été prévu initialement par le gouvernement Barnier, prévoyait déjà un sérieux coup de rabot sur les investissements relatifs à la transition écologique. Si le gouvernement a changé, certaines préoccupations restent les mêmes, en particulier la réalisation d’économies, en vue d’éviter un dérapage supplémentaire du déficit public.
Aides insuffisantes ?
Dans ce contexte, les regards se tournent vers l’Europe et notamment vers les fonds Feder et le Fonds de Transition Juste (FTJ), pensé pour aider les entreprises dans ces périodes de transitions… et faciliter la mise en œuvre du pacte vert pour atteindre la neutralité climatique à horizon 2050. Doté d’une manne conséquente, il atteint un milliard d’euros pour la France. Une part importante de 228 millions d’euros a été fléchée vers les Hauts-de-France… et nourrit des intérêts nombreux, y compris des grands groupes qui peuvent se voir financer de la R & D, a contrario d’aides européennes plus classiques.
L’engouement est tel qu’il suscite des malentendus, jusqu’au sein même de l’institution régionale chargée de la ventilation de ces subsides. Géographiquement d’abord, il est circonscrit au périmètre de l’ancienne région Nord Pas-de-Calais. Et thématiquement, le FTJ s’avère plus restreint qu’il n’en a l’air. "Il est uniquement focalisé sur des enjeux d’économie circulaire", atteste Frédéric Motte, à rebours de certaines communications qui ont été faites sur le sujet. "Il y a peut-être eu un engouement fort : en parlant de transition, chacun y est allé de sa lecture", reconnaît-il.
"Actuellement, on manque de dispositifs basés sur l’opportunité des projets RSE proposés par les entreprises."
Le symptôme d’aides et subventions souvent jugées trop restrictives car très encadrées ? "Nous n’arrivons pas à sortir du silotage. Actuellement, on manque de dispositifs basés sur l’opportunité des projets proposés par les entreprises", souligne encore Louis-Philippe Blervacque.
Mais Frédéric Motte l’assure : la situation pourrait bientôt changer. Selon l’ancien président du Medef Hauts-de-France, le conseil régional plaide actuellement auprès de la Commission Européenne pour que ce fonds évolue dans les six prochains mois, en intégrant des enjeux de décarbonation renforcés pour un accompagnement plus large et plus important. D’autres fonds européens pourraient également être appelés en renfort sur le sujet.
La CSRD, les craintes derrière l’opportunité
Une bouffée d’oxygène espérée par des dirigeants dont l’appréhension du moment rime aussi avec réglementation, et plus particulièrement avec la Corporate Sustainability Reporting Directive ou CSRD. Un report de l’application de cette directive européenne sur la responsabilité sociétale des entreprises, conçue pour pousser ces dernières à plus de transparence et mieux mesurer leur impact social et environnemental, avait même été évoqué par l’ancien gouvernement Barnier. Applicable depuis l’an dernier, la CSRD concerne depuis le 1er janvier 2025 les entreprises dépassant 250 salariés, les 40 millions d’euros de chiffre d’affaires ou celles ayant un total de bilan supérieur à 20 millions d’euros.
Si elle n’affecte pas encore directement les PME (sauf celles cotées) et les plus petites entreprises, elle les impacte déjà par ricochet. Les indicateurs qui ne sont pas encore imposés par la loi, le seront tout de même entre les donneurs d’ordres et leurs sous-traitants. Les fournisseurs devront se mettre au niveau du cahier des charges des grands groupes, pour intégrer leurs appels d’offres. Ils devront ainsi justifier d’une batterie d’indicateurs pour pouvoir continuer à vendre leurs produits ou services. Des groupes comme le nordiste Lyreco (584 millions d’euros de chiffre d’affaires, 2 000 collaborateurs) ont déjà confirmé cette exigence vis-à-vis de leurs fournisseurs, qui sera d’ailleurs assortie d’une démarche d’accompagnement de leurs partenaires historiques. Pour les autres, l’effort s’annonce d’autant plus relevé et le risque de perdre des marchés est réel.
Les structures d’accompagnement sur le pont
L’accompagnement, justement, un réseau comme Alliances en a fait son cheval de bataille depuis sa création, en 1993, et est en train d’opérer une mutation pour répondre à ces nouveaux enjeux. Depuis deux ans, l’organisation, qui était relativement circonscrite à la métropole lilloise, essaime en Hauts-de-France et adapte ses actions aux territoires en développant des forums et séminaires décentralisés. "Nous sommes en train d’inventer de nouvelles manières de faire", confie Marie-Hélène Foubet, présidente d’Alliances. "On voit que les TPE/PME sont un peu perdues. Il n’y a qu’une condition pour que les petites entreprises restent dans la course : les réunir et proposer des financements groupés. Notamment via un expert commun en partageant les coûts". Si l’hésitation est de mise, les nouvelles obligations de la RSE obligent des écosystèmes d’entreprises à réagir. Pour faire face à la demande de leurs entreprises sur le sujet, certains pôles d’excellences régionaux qui n’en comptaient pas jusqu’alors, travaillent à se doter d’un véritable plan RSE. Pour Marie-Hélène Foubet, le doute n’est pas permis : "C’est maintenant que les entreprises doivent faire la différence sur la RSE. Dans un contexte qui va se tendre de plus en plus, il faut investir pour gagner en résilience, se renforcer et prendre de l’avance".