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"Pour notre nouvelle ferme aquacole, nous nous apprêtons à investir plus de 10 millions d'euros"
Interview Nantes # Agroalimentaire # Levée de fonds

Gabriel Boneu président et cofondateur de Lisaqua "Pour notre nouvelle ferme aquacole, nous nous apprêtons à investir plus de 10 millions d'euros"

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Start-up spécialisée dans l'élevage de crevettes sans produits chimiques, Lisaqua réalise une levée de fonds de 10 à 20 millions d'euros pour construire une ferme aquacole en Seine-et-Marne. Par ailleurs, Gabriel Boneu, président et cofondateur, nous dévoile l'ambition de Lisaqua avec l'ouverture de plusieurs autres fermes en France d'ici à 2030.

Gabriel Boneu et Charlotte Schoelinck ont cofondé Lisaqua, en 2018, à Saint-Herblain — Photo : David Pouilloux

Pouvez-vous nous expliquer ce qu'est Lisaqua et quel est le projet que vous développez près de Nantes ?

Lisaqua est née en 2018 pour répondre aux impacts environnementaux de l'élevage de crevettes tropicales qui représente plus de 10 millions de tonnes produites chaque année dans le monde. Il est souvent pointé du doigt pour ses impacts négatifs : déforestation des mangroves, pollution des écosystèmes aquatiques et utilisation massive d'antibiotiques. En France, nous importons principalement d'Asie et d'Amérique du Sud 80 000 tonnes de crevettes par an, souvent surgelées, avec une traçabilité limitée. Notre solution est une alternative locale et éco-responsable, sans produits chimiques ni antibiotiques ni rejets polluants. À Saint-Herblain, notre ferme pilote produit 10 tonnes de crevettes par an, validant ainsi nos procédés avant de passer à une échelle supérieure.

Vous êtes en train de réaliser une levée de fonds importante pour un nouveau projet en Seine-et-Marne. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Nous réalisons actuellement une levée de fonds entre 10 et 20 millions d'euros. Pour notre ferme pilote, le financement se situait autour de 5 millions d'euros. Ce nouvel investissement est crucial pour notre prochaine grande étape : la construction d'une nouvelle ferme aquacole en Seine-et-Marne, à proximité de Paris et du marché de Rungis. Cette localisation est idéale, car elle nous permettra de desservir le plus grand marché de gros d'Europe en moins de 45 minutes, tout en offrant une proximité avec les consommateurs parisiens.

Quand ce projet va-t-il voir le jour ?

Les travaux démarrent début 2025 et la première récolte se fera fin 2025. Nous allons y produire 100 tonnes de crevettes par an d'ici à 2026, en utilisant la chaleur résiduelle d'un incinérateur local pour chauffer nos bassins à 28 degrés. Le terrain de 17 hectares est pensé pour nous permettre de nous agrandir dans le futur, avec un objectif de production à 500 tonnes par an d'ici à 2030. Seize recrutements sont prévus pour ce site.

Vous avez évoqué des projets d'expansion en France. Quelles sont vos ambitions à long terme ?

Notre ambition est de construire 5 à 6 fermes aquacoles en France d'ici à 2030. Outre le projet en Seine-et-Marne, nous avons déjà identifié deux autres régions où nous souhaitons nous implanter, même si nous ne pouvons pas encore révéler leur localisation. Ces fermes auront toutes un point commun : elles valoriseront la chaleur résiduelle d'installations agricole ou industrielles pour chauffer nos bassins, et elles seront implantées dans des zones périurbaines, entre 30 minutes et 1h30 des grandes métropoles, afin de réduire les coûts logistiques et l'empreinte carbone.

Rien du côté de Nantes, votre fief ?

Nous avons également un projet en Pays de la Loire, où nous cherchons un site pour développer une autre ferme de production. C'est une région où nous avons déjà une forte implantation avec notre ferme pilote et notre centre de recherche et développement à Nantes. Nous voulons continuer à innover et à améliorer nos processus, et pour cela, nous avons besoin de maintenir une forte présence locale.

Pourquoi se concentrer sur les crevettes et quelles sont les innovations développées par Lisaqua ?

Chaque semaine, la ferme pilote de Saint-Herblain, produit 200 à 250 kg de crevettes tropicales (Penaeus vannamei), sans produits chimiques, ni rejets polluants, ni antibiotiques — Photo : David Pouilloux

La crevette est le deuxième produit de la mer le plus consommé dans le monde, mais son élevage industriel pose de graves problèmes environnementaux. Ce qui distingue Lisaqua, c'est notre volonté de proposer une alternative durable. Nous avons travaillé à la mise au point d'un système de recirculation de l'eau qui nous permet de la conserver sans avoir besoin de la rejeter en permanence, comme c'est le cas dans la plupart des élevages aquacoles. Nous filtrons les rejets des crevettes en utilisant des micro-organismes bénéfiques – des bactéries, des microalgues, du plancton – qui assurent un équilibre optimal dans les bassins. Cette approche nous permet de minimiser l'utilisation de ressources et de garantir une qualité d'eau optimale pour les crevettes, sans recours à des produits chimiques.

Sur le plan technologique, la récolte des données, est-elle importante pour vous ?

En effet, au-delà de l'innovation biologique, nous utilisons également des outils de modélisation et de Big Data pour surveiller en temps réel la qualité de l'eau et anticiper son évolution. Cela nous permet d'ajuster les paramètres en continu et de maintenir des conditions de production idéales. En parallèle, nous avons dû repenser toute l'ingénierie des bassins, de la circulation de l'eau à la récolte des crevettes, pour optimiser chaque étape du processus. Notre prochaine ferme sera sur ce modèle, mais tout sera cinq fois plus grand. Nous sommes sur une frontière, à la fois start-up, dans la foodtech, et en même temps une ferme aquacole qui produit de la crevette, un produit non transformé. D'ailleurs, mon associée Charlotte Schoelinck, est présidente de la filière aquacole des Pays de la Loire.

Quels sont les enjeux logistiques et de commercialisation pour une telle production ?

La ferme pilote de Lisaqua est implantée à Saint-Herblain. La start-up de la crevette compte aujourd'hui 40 salariés, tous mis à contribution au moment de la pêche — Photo : David Pouilloux

La logistique est un enjeu important pour nous. Notre objectif est de raccourcir au maximum la chaîne entre la récolte et la distribution, afin de garantir une fraîcheur optimale. Les crevettes Lisaqua sont récoltées et expédiées dans les heures qui suivent, souvent le jour même, pour arriver sur les étals des poissonniers ou dans les cuisines des restaurants sous 24 heures. Nous travaillons principalement avec des grossistes qui redistribuent ensuite à des poissonniers ou des restaurateurs, mais nous vendons également directement à des restaurateurs, dont plus de 25 sont étoilés. Pour les crevettes surgelées, nous avons mis en place un processus de surgélation immédiate après la pêche, ce qui nous permet de conserver une qualité optimale, très proche de celle des crevettes fraîches.

Comment le modèle salarial et la transparence influencent-ils la culture de votre entreprise ?

Chez Lisaqua, nous accordons beaucoup d'importance à la transparence, tant en interne qu'en externe. Nous avons mis en place une grille de salaires transparente, élaborée en collaboration avec l'ensemble de 40 nos salariés. Cela permet à chacun de savoir exactement où il se situe et quelles compétences il doit développer pour évoluer. Ce modèle limite les inégalités salariales et crée un climat de confiance au sein de l'entreprise.

En parallèle, nous avons une culture de l'entraide très forte. Que vous soyez ingénieur, chercheur, ouvrier ou directeur, tout le monde participe aux récoltes et aux livraisons lorsque c'est nécessaire. C'est une manière de montrer que chez Lisaqua, nous sommes tous impliqués dans la réussite du projet.

Pour conclure, quel est votre message pour les consommateurs et partenaires potentiels ?

Nous croyons en une production plus vertueuse, meilleure pour la planète et meilleure dans l'assiette, et une production plus transparente qui place la qualité et la traçabilité au cœur de sa démarche. Au sein de l'écosystème de la foodtech, nous espérons inspirer d'autres acteurs qui souhaiteraient relocaliser la production alimentaire en France et réduire l'empreinte carbone de notre alimentation et réduire l'utilisation d'intrants chimiques. Nous ne vendons pas simplement des crevettes, nous participons à un mouvement plus large de décarbonation de l'alimentation, de relocalisation des filières et de production d'une alimentation plus saine et plus respectueuse de l'environnement.

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