En septembre, Ynsect, dans les Hauts-de-France, qui produit des aliments à base d’insectes, se plaçait en procédure de sauvegarde. Elle a levé plus de 550 millions d’euros depuis sa création en 2011. Début octobre, La Vie, start-up qui développe des alternatives végétales à la charcuterie industrielle (fabriquées en Vendée par Sodebo), a levé 25 millions d’euros, soit 50 millions d’euros en trois ans. L’une pleure, l’autre rit. Ces deux entreprises de la Food tech ont en commun de brasser des millions d’euros et de se développer autour d’innovations de rupture.
À Angers, Célia Nancioni est encore bien loin de ces chiffres vertigineux. La jeune femme a lancé en septembre le site d’e-commerce de sa start-up Valoriz’Me. Cette ancienne étudiante de l’École supérieure d’agricultures d’Angers conçoit des encas protéinés à destination des femmes, en particulier sportives, souvent anémiées en période de menstruations. Concernée car sportive de compétition, elle a inventé un produit (baptisé Me Ball) qui répond à un problème orphelin de solution. Confortée par ses études de marché, elle a créé son entreprise et trouvé le soutien de structures telles Pépite, Angers technopole, Initiative Anjou et Bpifrance. Elle n’est qu’au début du parcours. Au-delà des bienfaits énergétiques des Me Balls, Célia Nancioni vante leur côté sain, car constitués d’ingrédients naturels végétaux, accessibles à un public végétarien. Par ailleurs, assure-t-elle "nous luttons contre le gaspillage alimentaire parce que nous valorisons des coproduits".
La santé du consommateur, une tendance forte
À l’instar de Valoriz’Me, "beaucoup de start-up investissent le champ de la santé du consommateur à travers son régime alimentaire", explique Viviane Kerlidou, chargée d’animation agroalimentaire au Technocampus Alimentation-Pays de la Loire. "Ces produits ciblent le consommateur en fonction de son genre (les femmes) ou des moments de sa vie (les seniors, les enfants…). De plus en plus prégnant également : les produits qui se veulent aussi vertueux pour l’environnement et la planète".
La Food tech, l’innovation agroalimentaire, concerne une filière incontournable. Avec plus de 1 000 entreprises, l’agroalimentaire est le premier employeur industriel des Pays-de-la-Loire, rappelle le Conseil régional, qui, chaque année fin octobre, accompagne une délégation d’entreprises au SIAL Paris (salon de l’innovation agroalimentaire). "La Food tech comprend toutes les initiatives innovantes de la fourche à la fourchette. C’est donc un domaine très large qui va du produit à la distribution, en passant par l’emballage, rappelle Viviane Kerlidou. Les grandes tendances de la Food tech rejoignent les nouvelles attentes des consommateurs et les transitions sociétales et environnementales".
Sur les protéines alternatives, une attente du public
Nombre d’innovations cherchent à fournir des sources alternatives aux protéines animales, en travaillant sur la végétalisation, le mycélium, la viande cellulaire, etc. Madame Beans, dans le Maine-et-Loire, est de celles-là. Également créée par d’anciennes étudiantes de l’ESA, la start-up propose deux produits à base de légumineuses précuites destinés à la restauration collective. Ses créatrices, Lucie Lajoux et Charlotte Blin, sont à la veille d’un démarrage d’activité conséquent. Leur offre correspond à une attente de ses cibles. "La restauration collective est en demande forte de nouvelles solutions. Lorsque nous avons mené nos enquêtes de terrain, le taux de conversion de nos sollicitations a été de 100 % !" se souvient Charlotte Blin. Ces attentes sont poussées par les récentes législations et par l’évolution des tendances de consommation, avec la hausse de la demande d’options végétariennes.
Elles ont avancé en co-développement avec deux des principaux acteurs privés du marché de la restauration collective. De premières ventes ont été réalisées début juillet et "on arrive à l’étape de la discussion avec leur système d’achat central. C’est prometteur", lancent-elles. Compte tenu de l’intérêt de leurs futurs clients et de leur taille, les néo-entrepreneuses affirment sans ciller : "Notre ambition est de conquérir le marché national". La restauration collective génère 25 milliards d’euros de chiffre d’affaires chaque année, avec 3,8 milliards de repas servis. De quoi ouvrir les appétits.
Des success stories pour modèles ?
Ces jeunes femmes s’inspireront peut-être de success stories récentes chez leurs voisins. En Loire-Atlantique, l’une des plus remarquées est Lisaqua, spécialisée dans l’élevage de crevettes sans produits chimiques. Elle réalise une levée de fonds de 10 à 20 millions d’euros pour construire une ferme aquacole en Seine-et-Marne. Elle y produira 100 tonnes de crevettes par an pour alimenter l’Île-de-France. Son ambition est de construire 5 à 6 fermes aquacoles en France d’ici à 2030.
La Mayenne livre deux belles histoires à raconter entre la poire et le fromage. Il y a celle de My Pie : deux copains qui inventent un concept de tourte salée dans leur petite cuisine à Paris et finissent dix ans plus tard à la tête d’une PME agroalimentaire de 80 personnes, qui va agrandir une nouvelle fois ses locaux pour investir 11 000 m2 à Gorron dans le bocage mayennais. Elle fournit des plats (pizza, croque-monsieur) maintenus au chaud par des présentoirs dans les rayons des hypermarchés. En croissance continue depuis sa création en 2015, My Pie affiche désormais l’ambition de devenir "un leader européen du snacking chaud".
C’est également dans une cuisine familiale qu’a démarré l’aventure de l’Atelier du Ferment. Mère et fille ont affiné leur recette de kéfir et en ont fait un produit de grande consommation, aujourd’hui distribué par les centrales d’achat des Leclerc et Super U de l’Ouest, les réseaux Biocoop ; dans les caves et bars V and B ; dans des magasins en Suisse mais aussi prochainement en Italie, au Maroc, à Hong Kong. En croissance annuelle de 60 %, elles atteindront 500 000 bouteilles vendues en 2024. La PME créée en 2019 compte 19 salariés, dont 7 embauchés cette année. Son atelier de 600 m2 près de Laval est saturé et l’entreprise cherche un local de 4 000 m2.
L’AgTech truste les levées de fonds en région
Dans ce kaléidoscope, l’amont, à savoir l’agriculture, draine nombre d’innovations. Ce sont d’ailleurs les start-up de l’Agtech qui ont conduit les levées de fonds les plus importantes ces deux dernières années dans la région : Aptimiz en Maine-et-Loire avec 3,1 millions d'euros (application pour éleveurs) ; et en Loire-Atlantique, Weenat, avec 8,5 millions d’euros (prévision météo), Onafis avec 6 millions d’euros (suivi de fermentation des vins), AIherd avec 2,1 millions d’euros (surveillance des vaches). Onafis compte sur les 6 millions d’euros levés en juin 2024 pour accélérer son développement à l’international, et renforcer ses équipes commerciales et sa R & D avec 40 recrutements dans les quatre prochaines années. "Avec un marché français de 85 000 vignerons, de 1 500 négociants et caves coopératives, notre potentiel de développement est considérable (avec un marché mondial de 37,5 milliards de dollars, NDLR)", soulignait en 2023 Alexandre Ermenault, fondateur d’Onafis.
Sur l’aval, lutte contre le gaspillage et amélioration des emballages
Le tour d’horizon de la Food tech va jusqu’à l’aval. Une tendance importante de l’innovation se situe dans la lutte contre le gaspillage alimentaire. On peut citer Fruit Ride qui, en Loire-Atlantique, transforme les fruits non utilisés des Côteaux Nantais pour fabriquer des rubans de fruits déshydratés. On trouve des start-up comme Handi Gaspi à Savenay (Loire-Atlantique) ou Sookies au Mans (Sarthe) qui recyclent des invendus de pain en gâteaux. Les produits d’Handi Gaspi sont commercialisés dans 600 magasins bio. En juin 2023, l’entreprise a frappé un grand coup en remportant le marché de la SNCF. Les biscuits sont présents dans tous les TGV et trains Intercités de France. Autre secteur dynamique : celui de l’emballage à la recherche de contenants alternatifs au plastique ou réemployables, avec des acteurs comme Berny ou Bout à Bout. Dans le domaine de la distribution, on trouve les outils digitaux visant à faciliter les liens entre producteurs, transformateurs et distributeurs.
Arriver au bon moment avec la bonne idée
Pour une réussite, combien de start-up auront jeté l’éponge ? Pierre Picouet, directeur de la recherche à l’ESA à Angers, rappelle ces chiffres : "Si au bout de trois ans, la start-up n’a pas trouvé son marché, il est rare qu’elle continue. On sait que sur 10 start-up, une seule va percer, une ou deux réussira à vivre, et toutes les autres vont disparaître. Rien n’est écrit d’avance." La clé du succès ? Si on la connaissait…, glisse le chercheur. Un constat classique se vérifie : arriver au bon moment avec la bonne idée". Marjolaine Nantillet, co-fondatrice de l’Atelier du ferment, le confirme : "La demande est très forte. Nous avons eu la chance de lancer un produit sur le marché au moment où il y avait une vraie recherche de boissons fraiches, sans sucre et sans alcool". Madame Beans semble s’insérer aussi dans cet alignement de planètes favorable.
Pour démarrer, de l’abnégation et des soutiens
Pour autant, pour les créateurs d’entreprise, les démarrages nécessitent de la persévérance. Cela a été le cas pour Sébastien Rico et Adrien Goud, fondateurs de My Pie : "Je me rappelle les avoir suivis à leurs débuts sur le marché. Ils étaient tous les deux et vendaient leur tourte à la part. Cette relation avec les acheteurs a forcément été bénéfique", rembobine Antoine Tétard, responsable incubateur à Laval Mayenne Technopole.
Les deux piliers pour émerger vraiment, ce sont l’accès à des soutiens et à des financements, les deux étant liés. "Une start-up doit survivre le temps de sa mise en route, pour passer du bricolage à l’activité réelle, expose Pierre Picouet. C’est pourquoi l’action publique a un rôle. La France n’a pas de mécènes, il y a peu de financements de grands groupes, contrairement aux pays anglo-saxons".
Mais des soutiens, il y en a : "L’écosystème ligérien est riche en termes d’accompagnement des start-up, même s’il n’existe pas de dispositif dédié exclusivement à la Food tech. Ce qui n’est pas nécessairement un inconvénient, poursuit Viviane Kerlidou. En Loire-Atlantique notamment, il y a beaucoup de structures publiques ou privées : technopoles, incubateurs, comme ceux de Centrale-Audencia-Ensa, IMT Atlantique, Le Palace, Novapulse, le Village by CA, etc." Pour des jeunes, ces soutiens sont essentiels. "Nous ne sommes pas issues ni même formées au milieu des entreprises. Nous nous appuyons donc sur des mentors pour avoir leur regard d’experts sur les projets", témoigne Marjolaine Nantillet.
Grâce aux concours, une mise en lumière et un accès aux financements
Les concours sont un bon moyen de se faire connaître. Les créatrices de Madame Beans ont été lauréates du concours étudiant EcoTrophelia. Elles ont ensuite enchaîné une dizaine de distinctions et reçu plusieurs prix de fondations (SNCF, Danone, Vinci Autoroute). Ces récompenses ont contribué à les lancer. Les dotations obtenues ont permis d’autofinancer la progression du projet pendant un an et demi. Surtout, ces prix leur ont donné accès à un accompagnement et ouvert les portes de réseaux d’acteurs concernés. C’est ainsi qu’elles ont rencontré leurs premiers partenaires commerciaux.
Les failles de l’innovation en France
Pierre Picouet constate effectivement que les grands groupes regardent ces concours de jeunes talents. Mais "c’est dommage qu’il faille passer par les concours. Ceux qui y participent restent une minorité. On manque de détection de l’innovation. Pourquoi ? Encore une question de financements. Pourquoi ne pas créer un guichet unique, qui octroierait des aides au fil des étapes de développement d’un projet ? Cela se pratique dans plusieurs pays européens. La Finlande, qui est un petit pays, produit des innovations importantes. L’Espagne propose aussi des dispositifs simples. Mais en France, on ne regarde pas ce qui se fait ailleurs."
"En France, on manque de détection de l'innovation".
Spécialiste de la Food tech, Matthieu Vincent constate des baisses de financements dans ce secteur : "Je vois un seul succès récent, celui de La Vie, mais c’est modeste comparé aux volumes de l’industrie agroalimentaire". Corine Busson-Benhammou, co-fondatrice d’Angers French Tech en 2015, n’est guère plus enthousiaste : "Aucune start-up de Food tech ne m’a jamais demandé d’accompagnement ou de mise en relation pour l’international. Ce n’est pas le créneau le plus porteur aujourd’hui".
France 2030, une manne
Manque de liquidités ? Initié en 2021, le plan d’investissement France 2030 représente pourtant une cagnotte de 54 milliards d’euros à distribuer pour favoriser l’innovation. L’agriculture et l’alimentation (hors forêt) sont dotées de 1,8 milliard d’euros d’aides, 1,2 milliard a été consommé. Pour les Pays-de-la-Loire, l’enveloppe Agri/Agro s’élevait à 45,7 millions d’euros, et le volet régionalisé 1,5 million (doublé par une participation du Conseil régional).
"La dynamique est très bonne", apprécie Virginie Bernois, conseillère agriculture et alimentation au Secrétariat général pour l’investissement. En Pays-de-la-Loire, des structures de toutes tailles en ont bénéficié : Lisaqua, l’ESA aussi, Actisol à Cholet, Huttepain Aliments (LDC) en Sarthe, etc. "France 2030 a constitué un afflux massif d’argent. Beaucoup de projets de recherche ont démarré grâce à cela en 2023-2024, apprécie Pierre Picouet. Le côté pervers est que c’est un one shot : quand France 2030 aura disparu, tous les projets seront arrivés au stade de la maturation, ils auront besoin de financer des démonstrateurs industriels". Virginie Bernois rétorque : "Oui, nous finançons des projets, pas des entreprises. Toutefois, si une start-up a pu être aidée une première fois pour financer sa R & D, et que son produit est validé, elle peut très bien solliciter France 2030 une deuxième fois pour construire sa première usine". Il existe un dispositif dédié "Première usine".
Vital Meat, le saut d’obstacles pour la viande cellulaire
La première usine est un objectif pour Etienne Duthoit, co-fondateur de Vital Meat, start-up du Choletais qui produit des protéines animales cultivées. Pour parvenir à ses fins, "Vital Meat doit franchir plusieurs milestones (étapes, NDLR) : scientifique, technique, d’échelle, de productivité", explique le dirigeant. À cela s’ajoute, comme dans d’autres secteurs de pointe, l’étape réglementaire. Créée en 2018, cette filiale du groupe Grimaud a déposé une première demande d’autorisation réglementaire à Singapour en novembre 2023, suivi d’une demande au Royaume-Uni au printemps 2024. Début octobre à Singapour, une première dégustation officielle était organisée, donc autorisée, dans un restaurant. Cette séance de tasting ne vaut pas une autorisation officielle mais donne des signaux positifs sur l’issue favorable de la demande, espérée dans les semaines ou mois prochains. Alors se posera la question de l’industrialisation. "Pour diminuer les coûts, vous devez passer à l’échelle. Et pour monter un outil industriel, il faut des investissements importants, et pour les obtenir, il faut démontrer la pertinence commerciale de votre produit… dont on essaie de diminuer les coûts ! Il est difficile de tout faire avancer en même temps." La production du moment est assurée par une cuve en inox (bioréacteur) de 2 000 litres. Ensuite, il faudra grossir, peut-être passer par des partenariats de sous-traitance, le temps de faire naître une usine.
S’adosser à un groupe industriel
Vital Meat illustre l’une des voies majeures de développement des start-up de la Food tech : un appui (plus ou moins intégré) sur un groupe aux reins solides. "Avoir un actionnaire comme le groupe Grimaud était une condition nécessaire pour mettre sur pied ce projet", explique Etienne Duthoit. Le groupe angevin a financé la première phase jusqu’à la preuve de concept industriel. Aucun chiffre n’est dévoilé, il faut compter en millions d’euros. "On a réduit nos coûts de production par cent, mais il reste encore du chemin à parcourir." Pour la mise en production officielle, il faudra lever des fonds.
"La tendance aujourd'hui est une orientation vers les B to B plutôt que le B to C, c'est-à-dire de fournir le produit-ingrédient plutôt que le produit fini".
"Les start-up se sont réinventées, observe Matthieu Vincent. La tendance aujourd’hui est une orientation vers les B to B plutôt que le B to C, c’est-à-dire de fournir le produit-ingrédient plutôt que le produit fini. Pour elles, l’ambition n’est plus de percer à côté des géants, disons Lactalis, mais de devenir le fournisseur d’ingrédients de Lactalis, voire fournisseur du fournisseur. La recette pour trouver des fonds aujourd’hui est de parvenir à embarquer un ou deux gros industriels avec vous". On peut citer la start-up parisienne Standing Ovation, qui propose une alternative aux protéines de lait, d’origine non animale et sans lactose, et qui a signé un contrat de R & D exclusif avec l’industriel Bel (Kiri, Babybel), très présent dans notre région.
Les PME, parent pauvre de l’innovation
De fait, les leaders du secteur portent l’innovation. Les Vendéens Sodebo, Brioches Fonteneau et Petitgas ont créé FuturaGrow, un accélérateur de start-up sur la thématique de l’emballage. "Beaucoup de grands groupes agroalimentaires lancent leurs propres appels à projets pour sourcer les start-up qui les intéressent", décrit Viviane Kerlidou. "Je ne suis pas inquiet pour les grands groupes. Ils ont des moyens énormes. S’ils détectent une start-up qui les convainc, ils la rachètent, lâche Pierre Picouet. La question de l’innovation se pose pour les TPE et PME alimentaires qui n’auront pas les moyens de financer la R & D, à hauteur de 20 % de leur chiffre d’affaires. La question est : comment les aider ?" La fin annoncée du crédit d'impôt innovation (CII) en 2025 ne va pas améliorer les choses.