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Les raisons de la chute de Vencorex
Enquête Isère # Chimie # Procédure collective

Les raisons de la chute de Vencorex

Scandale d’État, gâchis industriel, désastre social, tels sont les mots prononcés par des acteurs locaux suite à la liquidation de Vencorex. Comment la plateforme de Pont de Claix (Isère) en est-elle arrivée là ? Pourquoi l’État a-t-il accepté la reprise d’une part de l’activité et de toute la R & D par son principal concurrent chinois ? Retour sur la chute d’un fleuron de la chimie, qui pourrait entraîner la suppression de milliers d’emplois directs et indirects.

La plateforme de chimie de Vencorex à Pont de Claix produisait du sel, du chlore et des isocyanates utilisés dans la production de revêtements industriels. Elle employait 470 salariés. Le repreneur Borsodchem ne conserve que 44 d’entre eux — Photo : Vencorex

Implantée aux portes de Grenoble depuis 1916, la plateforme chimique de Pont-de-Claix est l’un des berceaux historiques de la chimie française. D’abord développée pour les besoins de la défense nationale en pleine Première Guerre mondiale, elle devient rapidement un pôle industriel majeur sous l’égide de Rhône-Poulenc, puis de Rhodia, héritier du groupe. Au fil des décennies, le site, qui produit du sel, du chlore et de la soude, se spécialise dans la fabrication d’isocyanates et de ses dérivés, utilisés dans la production de revêtements industriels. La plateforme entre ensuite dans le giron du suédois Perstorp (à 49 %) et du groupe thaïlandais PTT Global Chemical (PTTGC) pour devenir la co-entreprise Vencorex (470 salariés ; 300M€ de CA en 2023), reprise à 100 % par PTT Global Chemical en 2012.

Longtemps considéré comme un site stratégique, articulé autour de synergies fortes avec ses voisins comme Arkema et Framatome, qui fabriquent grâce au sel de Vencorex des produits tels que le perchlorate d’ammonium nécessaire au combustible de la fusée Ariane et aux missiles M51, Vencorex est finalement placé en redressement judiciaire à l’automne 2024. Puis repris par son principal concurrent chinois Wanhua, pour une infime partie seulement de son activité, entraînant la suppression de plusieurs centaines d’emplois directs.

Un désastre industriel et social qui n’est hélas pas un cas isolé, alors que 47 sites français de chimie pourraient disparaître entraînant la suppression de 20 000 emplois directs dans l’Hexagone, selon les chiffres de France Chimie publiés mi-avril. Une situation que l’organisation professionnelle impute notamment aux coûts trop élevés de l’énergie, à la concurrence agressive et aux problèmes de surcapacités mondiales et dont Vencorex est malheureusement victime…

L’abandon d’une activité stratégique

Les difficultés rencontrées par Vencorex sont multiples. "Les exploitants successifs ont peu investi sur la plateforme, se reposant sur les acquis du site et se concentrant à chaque transmission sur les activités les plus rentables, au détriment d’une vision globale de l’entreprise", estime Séverine Dejoux, responsable du développement des procédés chez Vencorex pendant plus de dix ans et élue au CSE. Ainsi, deux ans après la dernière reprise du site, qui produisait initialement deux types d’isocyanates, les "aromatiques" (TDI), destinés à fabriquer des mousses isolantes et les "aliphatiques" (HDI), pour les revêtements et les peintures, Vencorex décide de fermer les ateliers de TDI. Et se concentre sur les aliphatiques, aux prix plus stables mais aux volumes plus réduits. Une mono production qui rend la plateforme plus sensible aux fluctuations de marché. Nous sommes en 2014.

Dumping sur les prix

Au même moment justement, la concurrence, en Europe et en Chine, développe d’importantes capacités de production de HDI, entraînant une chute des prix. "Le HDI, d’abord produit de spécialité, est devenu une commodité. Nous nous sommes retrouvés avec de très grosses unités d’aliphatique et un marché incapable de les absorber du fait de la production en masse des chinois", explique Jean-Yves Cesaroni, ancien salarié et représentant syndical de Vencorex. Malgré des prix pratiqués par les concurrents près de 30 % moins chers que ceux de Vencorex, le président de l’entreprise juge alors qu’il manque de preuves pour soutenir un dossier de dumping social devant l’Etat français et l’UE.

Procédure de redressement judiciaire mouvementée

En février 2024, face aux difficultés de l’entreprise, une délégation interministérielle dédiée à la restructuration des entreprises se penche sur le dossier, afin de trouver des économies. "Les discussions n’ont pas abouti, à l’automne ils ont abandonné l’affaire et Vencorex a été placé en redressement judiciaire", explique Séverine Dejoux. Commence alors un processus de dialogue avec de potentiels repreneurs pour sauver la plateforme et éviter que ses quelque 500 salariés ne se retrouvent sans emploi. Malgré des discussions avec une quinzaine de repreneurs potentiels, seule l’entreprise hongroise BorsodChem, filiale du Chinois Wanhua formalise une offre.

Pour les grands acteurs du sel, du chlore et des isocyanates, la structure économique de la plateforme, n’est pas rentable en l’état, selon Jean-Luc Béal. "La flambée des coûts de l’énergie – jusqu’à 67 €/MWh en 2023 – rendait la production non compétitive", estime le dirigeant de Vencorex.

Un plan de nationalisation temporaire balayé

La question de la nationalisation, défendue par une partie des représentants syndicaux, est également envisagée. Mais les pouvoirs publics estiment eux aussi que le jeu n’en vaut pas la chandelle.

"À quoi aurait servi de nationaliser une entreprise qui ne reviendrait jamais à l’équilibre ?"

"La société aurait eu besoin de 200 millions d’euros de trésorerie pour financer le business plan", poursuit Jean-Luc Béal. "À quoi aurait servi de nationaliser une entreprise qui ne reviendrait jamais à l’équilibre ?", poursuit le dirigeant. Un discours que les élus syndicaux dénoncent. "Jean-Luc Béal a pris la présidence de Vencorex en mars 2024. Il a été placé là par les actionnaires pour liquider l’entreprise et se faire le chantre de son effondrement", estime Séverine Dejoux. "Aucune contre-expertise des chiffres présentés par la direction de Vencorex n’a été établie", ajoute Christophe Ferrari, président de la métropole de Grenoble et maire de Pont de Claix.

L’électrolyseur à membrane de Vencorex, mis en service en 2016, permettait la production de chlore et de soude. Le chlore produit était principalement utilisé pour la fabrication d’isocyanates — Photo : Vencorex

Il faut dire qu’en 2016, les pouvoirs publics ont déjà injecté 43 millions d’euros dans un nouvel électrolyseur à membrane plus performant au sein de la plateforme, destiné à la production de chlore de meilleure qualité. "La subvention de l’Etat dans ce nouvel outil de production, réalisée dans le cadre d’un Plan de Prévention des Risques Technologiques ou PPRT (un type de plans adopté par l’État à la suite de la catastrophe AZF) a représenté une grosse mutation du site. Mais les pouvoirs publics n’avaient pas envisagé la chute des prix survenue ensuite", explique Jean-Yves Cesaroni.

Un projet de reprise en Scic soutenu par un industriel indien

À défaut d’obtenir le soutien de l’État, une partie des salariés, des élus locaux et des entreprises du bassin montent un projet de reprise en Scic (Société coopérative d’intérêt collectif). "Nous avons alors montré qu’une solution était possible, avec l’appui d’un industriel et avons rapidement obtenu le soutien de banques locales pour le projet", raconte Christophe Ferrari. Le projet comprend notamment le redimensionnement de la plateforme afin d’en réduire les coûts et le recentrage de l’activité sur un périmètre plus petit. "La plateforme, de 120 hectares, n’était plus dimensionnée pour 500 salariés. Nous avions pris contact avec des entreprises locales qui cherchaient du foncier et étaient prêtes à venir s’installer sur le site pour bénéficier de l’accès au chlore, à l’eau et l’électricité", explique Séverine Dejoux.

"Pour les Chinois, cette reprise représente une superbe affaire, ils récupèrent tous les brevets avec des débouchés industriels importants"

Quelques jours avant le verdict du tribunal de commerce, les porteurs du projet annoncent qu’ils ont trouvé un partenaire indien issu de l’industrie de la chimie, Kiri Industries, qui envisageait d’investir 44 millions d’euros dans la plateforme. Las, le jour de l’audience, le tribunal rejette l’offre de reprise en Scic et se prononce donc pour le projet de la société BorsodChem. "Le tribunal a constaté que le financement n’était pas arrêté et que le dossier n’était donc pas capable d’être évalué", explique Jean-Luc Béal. "Les porteurs demandaient par ailleurs un délai supplémentaire de 4 semaines qui serait venu percuter notre calendrier de trésorerie. Nous n’avions que 2 semaines de trésorerie si nous voulions financer la mise en sécurité du site et le plan de départ des salariés", justifie Jean-Luc Béal.

Repris par une filiale du chinois Wanhua

"Un monstrueux gâchis", selon Christophe Ferrari, "alors qu’une solution industrielle était trouvée et qu’il suffisait que l’État s’engage à soutenir la Scic, via un courrier au tribunal". C’est donc finalement l’offre de BorsodChem, filiale hongroise du groupe chinois Wanhua, principal concurrent de Vencorex et "partiellement responsable de l’effondrement des prix sur le marché mondial", selon les syndicats, qui l’emporte.

44

Un choix surprenant puisque le projet ne comprend qu’une reprise minimale de l’activité du site, avec un seul atelier dédié aux tolonates (dérivés des isocyanate) et 44 salariés. La société hongroise obtient en revanche de reprendre l’ensemble de la R & D du site, les archives de l’entreprise, les manuels d’utilisation des autres ateliers et la plupart des brevets. Le tout pour la somme de 1,2 million d’euros. "Pour les Chinois, cette reprise représente une superbe affaire, ils récupèrent tous les brevets avec des débouchés industriels importants", avance Jean-Yves Cesaroni. Une acquisition qui s’apparente beaucoup à une opération "d’intelligence économique par des Chinois au détriment d’une base industrielle française qui ne s’est pas du tout défendue", estime le député Alexandre Loubet. La preuve : Borsodchem obtient l’autorisation de l’État pour reprendre Vencorex, dans le cadre de la procédure IEF (investissement étranger en France).

Une onde de choc sur l’emploi de la plateforme

Outre les 467 salariés de Vencorex qui ont perdu leur emploi, c’est toute la chaîne de la chimie sud grenobloise qui pourrait être impactée à moyen long terme. En amont, Vencorex était approvisionné en sel via un pipeline, par sa filiale Chloralp, chargée d’exploiter les mines de sel de Hauterive (Drôme). "Sans solution viable pour maintenir l’activité de la mine, les sept salariés de Chloralp risquent de perdre leur emploi", avertit Thibaut Monnier, député de la quatrième circonscription de la Drôme. Au sein même de la plateforme, plusieurs entreprises de la chimie installées pour faire tourner Vencorex ont dû arrêter leur activité à Pont de Claix : Air Liquide, qui produisait avec 26 employés du monoxyde de carbone et de l’hydrogène pour les besoins de Vencorex a cessé ses opérations à l’automne 2024. Suez et Sequens également implantés sur le site devraient connaître un fort ralentissement de leur activité.

Des clients comme Arkema, Framatome et Ariane Group impactés

En aval, Vencorex fournissait au site d’Arkema de Jarrie (Isère), via une canalisation dédiée, la saumure indispensable à son unité d’électrolyse, elle-même productrice de chlore, de soude et d’hydrogène. Ces produits étaient ensuite utilisés en partie par Arkema, mais surtout livrés à des clients industriels majeurs comme Framatome et Ariane Group. Cette interdépendance étroite a déclenché un effet domino : l’arrêt brutal de l’approvisionnement en sel a conduit Arkema à fermer son électrolyse, fragilisant à son tour l’approvisionnement en soude de Framatome.

"Nous avons été prévenus que nous ne serions plus approvisionnés en sel lorsque le tribunal a prononcé la mise en redressement judiciaire à l’automne 2024", explique Matthieu Brisson, directeur du site d’Arkema à Jarrie. "Nous avons rapidement mis en place une équipe pour étudier un scénario de reprise de l’activité épuration du sel de Vencorex, poursuit le directeur. Mais cette option n’était pas viable car nous aurions repris une partie de l’activité tout en supportant des frais de structure trop importants".

"Pour un emploi détruit chez Vencorex, 4 à 5 postes pourraient disparaître indirectement. C’est un désastre social pour notre bassin économique"

"Nous ne sommes pas passés loin d’un scénario catastrophe qui aurait entraîné la fermeture de tout le site de Jarrie", avoue Matthieu Brisson. "Pour un emploi détruit chez Vencorex, 4 à 5 postes pourraient disparaître indirectement, s’alarme de son côté Christophe Ferrari. C’est un désastre social pour notre bassin". Et les licenciements pourraient se poursuivre. À l’heure où nous bouclons cette enquête, l’ensemble du site Arkema de Jarrie est à l’arrêt en raison d'un appel à la grève, les syndicats ayant jugé les mesures d'accompagnement du PSE insuffisantes …

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