La majorité est écrasante : selon une étude de Bpifrance publiée en décembre 2024, 68 % des dirigeants de PME et ETI ne considèrent pas l’adaptation au changement climatique comme un sujet stratégique majeur. Le sujet est vu "comme un défi encore lointain". Pourtant, selon un rapport de la Banque mondiale, plus de 50 % du PIB mondial dépend de la nature.
En France, la région Sud fait partie des zones les plus menacées par les aléas climatiques. En 2030, les épisodes de sécheresse y toucheront jusqu’à 20 % des entreprises ; les risques d’inondations (débordements de cours d’eau, submersions marines, remontées de nappes phréatiques) plus de 20 % d’entre elles. Sans parler des mouvements des sols argileux (fissures, déformations, affaissements), des feux de forêts et des vagues de chaleur. Les incidences sont déjà là : depuis juin 2024 par exemple, la canicule fait partie de la liste des conditions météorologiques ouvrant droit au régime spécifique de "chômage intempéries" dans le BTP, au même titre que la neige, le gel, le verglas, la pluie et le vent. En cas d’alerte orange ou rouge canicule, les chantiers devront cesser le travail.
La baignoire fuit toujours
Pour lutter, la RSE (responsabilité sociétale des entreprises) ou la décarbonation semblent devenues dérisoires ou, tout du moins insuffisantes. Pour Bruno Michel, responsable relations commerciales de Lumia, centre de recherche et de formation basé à Mouans-Sartoux, référence nationale sur le sujet : "Quand une baignoire déborde, si vous ne faites que fermer le robinet d’un quart de tour, elle continuera à déborder. Nous n’avons pas le choix, au vu de l’évolution des écosystèmes et des dérèglements climatiques que d’inverser la tendance et de remettre l’entreprise au service du vivant." Et de tendre donc vers la régénération.
"C’est un phénomène qui permet à tout être vivant de se reproduire, de régénérer une partie de lui-même, poursuit Bruno Michel. Quand on se coupe, nos tissus se régénèrent et cicatrisent. Quand vous entaillez un arbre aussi. Nous promouvons le fait de faire confiance au vivant. Il sait faire plein de choses."
Un nouveau modèle d’affaires
Utopie ou réalité ? Des entreprises ont, en tous cas, acté ce principe et se tournent activement vers la régénération. Et pas des moindres. Heineken, Rossignol ou le groupe Pierre et Vacances Center Parcs ont suivi les parcours proposés par la Convention des Entreprises pour le Climat (CEC). Née en 2021, l’association nationale vise à "rendre irrésistible la bascule d’une économie extractive vers une économie régénérative d’ici 2030”. Ainsi, Renault Trucks a intégré la perspective de vendre moins de camions neufs et décidé d’investir sur le reconditionnement. Marque emblématique de produits pour bébés, Mustela a notamment validé l’arrêt de sa production de lingettes en 2027, renonçant par là même à 20 % de son chiffre d’affaires.
Car c’est bien là le cœur du réacteur de l’économie régénérative : transformer son modèle d’affaires. "Cela nécessite de revoir totalement le modèle économique des organisations et notamment de ne plus être dans un modèle de volume, de ne pas vendre toujours plus, résume Christophe Sempels, directeur général de Lumia, partenaire de la CEC. Les modèles serviciels le permettent, du moins en partie, en vendant l’usage d’un produit plutôt que le produit lui-même."
Revoir ses priorités
En 2022, 150 organisations ont participé à la CEC, elles étaient 650 en 2024 et seront plus de 1 000 au printemps 2025. En Provence et Côte d’Azur, le premier parcours en 2022 a rassemblé 65 entreprises dont Haribo, Fatec, Aroma-Zone, Onet ou Newton Offices. À chacun de réinventer sa posture, ses priorités, sa stratégie pour s’inscrire dans une visée régénérative.
La niçoise Wit (100 salariés, CA 2024 : 15 M€), spécialisée depuis 40 ans dans la gestion technique et énergétique des bâtiments, a défini une nouvelle feuille de route qui intègre la question de la régénération. "Nous avons mis en place un principe de frugalité dans le développement de nos cartes électroniques, précise Fabienne Gastaud, sa présidente et directrice générale. Il y a 10-15 ans, on mettait des composants partout, ça ne coûtait pas cher. Nous avons tout revu pour qu’il y en ait désormais un minimum. Et nous avons mis en place des indicateurs afin de nous assurer qu’à chaque fois qu’un produit part de chez nous, il fait bien son job, que les utilisateurs finaux avec lesquels nous ne sommes pas en contact, les utilisent au mieux."
Accepter de se challenger
À leur tour, comme une soixantaine d’entreprises régionales, les azuréens F-Reg, Malongo ou Resistex, l’Office de Tourisme Nice Côte d’Azur ou celui de Marseille, l’Union patronale du Var (UPV) ou encore la grassoise Sun and Go achèveront leur parcours en mars prochain.
"Être régénératif est hyper ambitieux. Il faut accepter de se challenger, on doit requestionner notre modèle."
"Être régénératif est hyper ambitieux, confie Olivier Béchu, dirigeant fondateur de Sun and Go (7 collaborateurs, CA 2024: 2 M€). Il faut accepter de se challenger, on doit requestionner notre modèle. On nous dit souvent que ce doit être facile pour nous qui sommes dans le solaire. Mais non, car même si nous n’intervenons que sur des zones déjà artificialisées, nous avons un impact. Nous réfléchissons à revégétaliser où nous le pouvons. Nous développons aussi des pistes de travail avec d’autres métiers. Ainsi, si nous ne pouvons pas être complètement régénératifs, comment pouvons-nous aider d’autres à l’être ? Pour avoir, par exemple, une alimentation locale, via une énergie locale. C’est ce que nous sommes en train de construire."
Embarquer au-delà de l’entreprise
Car seule une entreprise dont l’activité est directement liée au vivant peut en effet être tout à fait régénérative, c’est-à-dire avoir des impacts positifs nets sur les écosystèmes. Implantée à Gardanne dans les Bouches-du-Rhône, Agro Sourcing (34 salariés, CA : 42 M€), est spécialisée dans l’importation et la distribution de fruits secs biologiques et équitables. Autant dire qu’être une entreprise régénérative dans cette activité ne peut être qu’un "doux rêve que nous caressons", souligne, lucide, Philippe Sendral, son fondateur. "L’idée est de minimiser au maximum notre impact."
En 2021, il a créé un fonds de dotation pour accompagner la transition agroécologique, partout dans le monde, comme "solution face au dérèglement climatique". Tout l’enjeu est désormais d’embarquer toutes les parties prenantes : "nos clients, mais aussi nos banques, nos laboratoires, nos juristes, nos producteurs. Il nous faut créer une communauté pour porter ces valeurs et ainsi faire bouger les lignes auprès des consommateurs finaux, qui ont un vrai bulletin de vote entre les mains lorsqu’ils font leurs achats."
Revenir à des méthodes plus raisonnables
L’entreprise elle-même ne va pas régénérer, mais doit mettre en place les conditions pour que le vivant puisse le faire, se faisant force de proposition. C’est ce que revendique le cabinet d’architectes marseillais Rougerie Tangram (80 salariés, CA : 7,5 millions d’euros). "À Simiane, en 2023, nous avons réalisé une école avec des murs en pisé (mode traditionnel de construction en terre crue, NDLR), explique Emmanuel Dujardin, son président. La collectivité voulait un bâtiment sans étage, nous avons fait valoir qu’une construction en R + 1 serait moins consommatrice de terrain, donc coûterait moins cher. Ce différentiel a permis de financer le pisé. Nous nous intéressons aujourd’hui à la paille et à la pierre massive, plutôt qu’à des murs en béton avec un parement en pierres. On a oublié que l’on a toujours fait partie de la nature. Il faut revenir à des méthodes plus raisonnables."
La viticulture varoise montre l’exemple
Le monde agricole a pris de l’avance sur la question. Viticulteur, gérant du Domaine Tasquier, une exploitation viticole biologique de 25 hectares en AOC Côtes de Provence dans le Var, Lionel Asin s’est formé il y a 10 ans à l’agroforesterie, pratique ancestrale qui associe la plantation d’arbres à des cultures. Et cela fait 15 ans déjà qu’il couvre ses vignes de végétaux. Une histoire de bon sens selon lui. Résultat, "le bilan carbone est négatif : nous stockons du carbone, nous avons un meilleur stockage de l’eau, la vie dans les sols revient et nous arriverons à être autonomes pour fertiliser les sols. Et puis, cette démarche apporte du bien-être au travail : c’est important de se dire que mes actions ont de la valeur, ont du sens."
L’exemple du Domaine Tasquier n’a rien d’anecdotique ni d’isolé. Depuis qu’il est passé dans le giron du groupe LVMH en 2019, Château Galoupet (18 collaborateurs à l’année), Cru Classé des Côtes-de-Provence, également dans le Var, se transforme lui aussi. Au sein de la Convention des Entreprises du Climat, il bâtit une nouvelle feuille de route à visée régénérative.
"Nous appliquons les principes de l’hydrologie régénératrice : ralentir, répartir, infiltrer et stocker", explique Ludovic Stievet, responsable qualité, santé, sécurité et environnement. 6,1 hectares ont par ailleurs été replantés, 10,5 hectares d’ici 2026. "Notre objectif est de doubler la matière organique présente dans les sols à l’horizon 2030 pour augmenter les ressources en eau, avoir plus de vie et une meilleure structure des sols." Et de partager ensuite ces pratiques et les connaissances qui en découlent.
Partager, un pilier fondamental
C’est un des principes fondamentaux de l’économie régénérative que Lumia a d’ailleurs érigé en principe numéro 1 (sur 11) : "Créer une valeur étendue positive nette pour ses parties prenantes, les écosystèmes et la société".
"Il ne s’agit pas de s’opposer à une dynamique économique",
Ainsi, Château Galoupet se veut "un laboratoire du régénératif au sein du groupe LVMH, mais aussi et surtout ouvert au partage avec tous les autres viticulteurs du territoire, reprend Ludovic Stievet. Nous pensons les choses de façon duplicables car nous en sommes convaincus : l’impact sera décuplé si on s’attaque au territoire dans sa globalité." Le Domaine collabore déjà avec les Alchimistes Côte d’Azur pour l’amendement organique ou le bureau d’études en hydrologie Permalab avec lequel travaille également le Domaine Tasquier. Dans la même vision, Lionel Asin a fondé quant à lui en 2023 l’association "Les Résilients, territoires locaux, globaux et singuliers", pour "déployer des pratiques agroécologiques sur les fermes du territoire, tout en développant des modèles économiques soutenables."
Un remède face à la conjoncture ?
Transformer son modèle d’affaires, viser la pérennité et la robustesse, plus que la performance, tourner le dos au "business as usual", à savoir les affaires menées "comme d’habitude", est-ce audible pour tous les dirigeants alors que la conjoncture économique se fragilise encore en 2025 ?
"Il ne s’agit pas de s’opposer à une dynamique économique, souligne Bruno Michel de Lumia. Mais c’est dans des moments de crise qu’on doit s’interroger : quand l’environnement est de plus en plus contraint et incertain, comment faire pour que sa boîte perdure malgré tout ? Comment peut-on faire différemment ? Il n’y a pas de recette miracle, pas de Graal, mais c’est un formidable remède dans la crise. Cela demande du recul, parfois un peu d’investissements si on change ses process de fabrication ou on refait son bâtiment, mais souvent, les retours sur investissement sont assez courts. C’est complexe mais pas infaisable."
"Toutes ces positions que nous tenons font venir à nous des clients plus vertueux, des salariés plus motivés."
À la tête de Wit, Fabienne Gastaud confirme : "Je ne pensais pas que ces questionnements auraient un impact sur ma stratégie même. J’ai surtout compris que nous pouvions continuer à nous développer en prenant cette route pour nous transformer vers la régénération, ce n’est pas incompatible." Le cabinet Rougerie Tangram assure quant à lui : "Au final, toutes ces positions que nous tenons font venir à nous des clients plus vertueux, des salariés plus motivés".
Une question sociale
Car au-delà de la transition écologique, au-delà du respect des réglementations telles que la directive CSRD entrée en vigueur et qui prévoit de publier chaque année ses données non-financières (les PME cotées et toute société de plus de 150 millions d’euros de chiffre d’affaires seront concernées en 2027 et 2028), la régénération est aussi une question sociale. Le principe numéro 7 de l’économie régénérative n’est-il pas de "Créer des relations vivifiantes"?
Car si son socle est constitué du vivant, celui-ci ne peut être réduit qu’à la nature, la biodiversité, les espèces végétales ou animales. "Le sujet de la régénération humaine est aussi important, souligne Bruno Michel. Il s’agit de permettre au vivant d’exprimer son plein potentiel. Il faut s’interroger. Est-ce que dans mon entreprise, je permets à chacun d’exprimer son plein potentiel ? Est-ce que je me pose les bonnes questions sur ma gouvernance ? sur la manière dont les décisions sont prises ? sur l’autonomie ? Des questions qui peuvent peuvent être posées à l’échelle de chaque entreprise, de chaque filière, de chaque territoire, pour que chacun participe à la régénération du vivant."