Le coup d’envoi des prochains Jeux Olympiques d’hiver sera donné le 1er février 2030, à 20 heures. Mais pour les entreprises de Provence-Alpes-Côte d'Azur et de l’arc alpin, la compétition a déjà commencé. Le 25 mars dernier, le Comité d’organisation (Cojop) et la Société de livraison des ouvrages olympiques (Solideo) ont officiellement lancé leur stratégie de mobilisation des filières économiques, donnant le ton : ces Jeux devront être locaux, durables et socialement exemplaires.
Une ambition locale affichée
"Faire en sorte que toutes les réalisations donnent du travail aux PME comme aux grandes entreprises et à l’économie sociale et solidaire", voilà l’objectif posé par la Région Sud, comme la Région Auvergne-Rhône-Alpes. Renaud Muselier vise même un cap ambitieux de 80 % d’entreprises locales mobilisées, dans la lignée des pratiques régionales en matière d’achats publics. Dans le détail, la cible opérationnelle est plus encadrée : 50 % de TPE-PME dans les appels d’offres, et jusqu’à 30 % d’acteurs issus de l’économie sociale et solidaire.
Mais cette ambition se heurte à une réalité juridique incontournable : impossible de réserver les marchés aux entreprises locales. Toute la stratégie repose donc sur un équilibre subtil. "Nous ne pouvons pas donner un avantage aux entreprises locales, mais nous pouvons créer les conditions pour qu’elles prennent l’avantage", résume Edgar Grospiron, président du Cojop. Cela passe par l’information, l’accompagnement et la structuration des filières.
Une machine économique à double détente
Les Jeux 2030 s’appuient sur deux piliers financiers majeurs. D’un côté, le Cojop, avec plus d’un milliard d’euros de marchés liés à l’organisation (logistique, services, sécurité, numérique, restauration). De l’autre, la Solideo, chargée des infrastructures, avec 1,4 milliard d’euros d’investissements, dont 880 millions d’euros publics. Au total, ce sont plus de 2,5 milliards d’euros injectés dans l’économie, avec des retombées estimées à 6,6 milliards d’euros, dont 2,4 milliards nets. À titre d’exemple, la seule quinzaine olympique pourrait générer 400 millions d’euros de retombées touristiques pour la métropole niçoise.
La Solideo devra piloter plus de 40 ouvrages en seulement quatre ans : rénovation d’équipements existants, comme la piste de bobsleigh ou le tremplin, construction d’une patinoire à Nice, villages olympiques, infrastructures de mobilité. Un défi industriel sous contrainte extrême. "Le temps nous est compté", martèle son directeur général Damien Robert. Entre 2027 et 2029, les marchés de travaux s’enchaîneront à un rythme soutenu, mobilisant en moyenne 4 000 emplois équivalent temps plein par an. Dès 2026, une trentaine de marchés seront publiés.
La commande publique comme levier de transformation
Au cœur du dispositif, la stratégie d’achats se veut exemplaire. Elle poursuit quatre objectifs : tenir les délais, maîtriser les coûts, garantir l’ouverture de la concurrence et surtout porter les ambitions environnementales et sociales. Concrètement, cela se traduit par une transformation profonde des critères de sélection. La responsabilité sociale et environnementale (RSE) pèsera au minimum 20 % dans la notation des offres, et jusqu’à 30 % pour les marchés stratégiques. Cela passe par la réduction de l’empreinte carbone, le recours aux matériaux bas carbone, à l’économie circulaire et à une stratégie de gestion de l’eau et de la biodiversité. Sur le plan social, les marchés intégreront des clauses d’insertion pour favoriser l’emploi des publics éloignés. Un facilitateur accompagnera les entreprises pour atteindre ces objectifs.
Cette stratégie s’inscrit dans une logique d’héritage. L’enjeu n’est pas seulement de livrer les Jeux, mais d’accélérer la transition des filières. "Les Jeux doivent être un démonstrateur pour la montagne à horizon 2050", résume-t-on du côté de la Solideo. Chaque marché sera un levier pour créer de l’emploi, développer des compétences, renforcer l’économie.
Une mobilisation massive des filières
Pour que les entreprises locales puissent réellement capter ces marchés, encore faut-il qu’elles soient prêtes. C’est tout l’enjeu de la mobilisation engagée depuis plus d’un an pour certaines. Dans le bâtiment, la Fédération régionale pousse à une organisation collective. Face à des marchés souvent calibrés pour de grands groupes, les PME sont incitées à se regrouper. Une clause de sous-traitance à hauteur de 30 % est également demandée pour irriguer le tissu local. "Le regroupement est un levier clé pour accéder aux marchés", insiste Isabelle Lonchampt, la présidente de la Fédération régionale.
"En plus d’accompagner nos entreprises sur le front de la commande publique, nous les accompagnons sur le volet environnemental et social. Objectif : leur donner toutes les clés pour bâtir des réponses économiquement avantageuses. Nous voulons profiter de cet événement pour permettre à nos entreprises de réaliser ce qu’il se fait de mieux dans notre métier, pour laisser demain des bâtiments qui serviront de vitrine de nos savoir-faire", poursuit-elle.
Même logique dans les Hautes-Alpes, où l’agence de développement économique mise sur la RSE comme facteur de compétitivité. Une charte territoriale, signée fin 2025, engage l’ensemble des acteurs (entreprises, institutions, syndicats) autour d’objectifs communs : emploi, formation, inclusion, transition écologique. L’idée est d’anticiper les exigences futures de la commande publique, à l’image du Parcours Zéro Carbone Montagne du réseau CCI Paca (avec la Région Sud, le Cluster Montagne, GRDF), qui a embarqué dès 2025 une quinzaine d’entreprises dont la majorité issue des Hautes-Alpes. L’Agence de développement économique a aussi accompagné avec succès des entreprises à candidater au fonds vert de l’État, dédié au financement de projets industriels pour accompagner la décarbonation et la modernisation de l’appareil productif.
Le bois et l’agroalimentaire en première ligne
Certaines filières entendent tirer pleinement parti de cette dynamique. La filière bois, forte de 4 000 entreprises et 12 600 emplois en région, voit dans les Jeux une opportunité de valoriser son "or vert". La promotion du bois local dans les constructions olympiques constitue un axe stratégique, soutenu par un contrat régional dédié.
Côté agroalimentaire, l’enjeu est autant économique que lié à l’image. "Les Jeux sont une vitrine exceptionnelle", souligne Martin Guinchard, président de l’ARIA Sud (Association régionale des industries agroalimentaires). L’objectif est de faire émerger les produits régionaux dans les appels d’offres, mais aussi de capitaliser sur l’événement pour renforcer leur notoriété. Le label "100 % Valeur du Sud", opéré par la collectivité régionale, pourrait ainsi bénéficier d’un effet accélérateur.
Une plateforme pour démocratiser l’accès aux marchés
Pour fluidifier l’accès à la commande publique, le Cojop et la Solideo ont lancé la plateforme "Marchés 2030". Véritable guichet unique, elle centralise les appels d’offres, propose un calendrier prévisionnel et facilite la mise en relation entre entreprises. Cet outil vise à corriger l’un des principaux freins identifiés : le manque d’information et la complexité des procédures. Il s’accompagne de dispositifs régionaux d’accompagnement, notamment dispensés par l’agence d’attractivité RisingSud : formations, webinaires, rencontres d’affaires, aides financières pour intégrer les critères RSE.
Un héritage à construire
L’expérience de Paris 2024 sert de référence. Avec 7 milliards d’euros de retombées économiques et 45 000 emplois créés en Île-de-France, les Jeux ont démontré leur potentiel. Il s’agit pour 2030 qu’ils profitent au maximum aux PME locales. Reste à transformer l’essai. Car derrière les chiffres et les engagements, tout se jouera dans l’exécution : allotissement des marchés, capacité des entreprises à se structurer, respect des clauses sociales et environnementales.
À quatre ans de l’échéance, les entreprises régionales sont "dans les starting-blocks", selon les mots d’Isabelle Lonchampt. Si la promesse est tenue, les Jeux 2030 pourraient laisser bien plus que des infrastructures : un tissu économique renforcé, des filières modernisées et une nouvelle manière de produire dans les territoires de montagne.