En Bretagne, la ferme d’élevage du futur n’est plus une utopie. Elle se construit aujourd’hui, portée par des acteurs locaux qui transforment les exploitations en systèmes connectés. "J’ai passé 15 ans à automatiser les élevages. Désormais, je les connecte. La puissance, c’est la data", résume Dominique Cantin, dirigeant de la PME costarmoricaine spécialisée dans l’automatisme des fermes d’élevage Asserva (100 salariés). Les systèmes connectés de ventilation, de chauffage, de refroidissement et d’alimentation de cette entreprise de Lamballe s’exportent dans le monde entier.
La transformation numérique de l’agriculture prend une dimension particulière en Bretagne, terre d’élevage par excellence. La région, première de France pour la collecte de lait bio, compte en 2024 pas moins de 8 300 exploitations laitières, 4 800 sites d’élevage porcin (soit 56 % du cheptel national) et 1 950 élevages de volailles (représentant 33 % de la production française de poulet), selon la Chambre d’agriculture de Bretagne. Fort de cet héritage, coopératives agricoles et entreprises du territoire multiplient les initiatives pour dessiner l’élevage de demain.
La ferme expérimentale de Winfarm
C’est le cas de Winfarm (375 salariés, 138 M€ de CA en 2024), leader français de la vente à distance de produits d’agriculture, d’élevage et du paysage. Depuis 2017, le groupe costarmoricain a mis en place une ferme expérimentale à Rohan, dans le Morbihan. Objectif ? Améliorer les performances d’un troupeau de 200 vaches, tout en répondant aux enjeux du bien-être animal, de l’alimentation (composée uniquement de fourrages) et d’organisation du travail. Pour l’équipe de la ferme (5 salariés), il s’agit ainsi "d’avoir des procédures claires à chaque phase de l’élevage pour intégrer facilement de nouvelles recrues" et "permettre une répétabilité des pratiques", indique le groupe.
Face à ces objectifs, la ferme expérimentale mise sur la data. Chaque jour, 50 000 données sont recueillies et analysées, sur la production laitière, l’activité des vaches, leur taux de repos, leur alimentation, la température du bâtiment… "Nous avons une quinzaine d’outils connectés en permanence sur la ferme de Bel Orient. Nous avons créé notre propre base de données dans le cloud. Et avons développé des outils d’aides à la décision, actualisés plusieurs fois par jour", explique Vincent Étienne, directeur de Bel Orient.
Cette marche à la connexion caractérise l’élevage de demain. L’éleveur recevra des données d’un grand nombre d’équipements installées dans ses bâtiments. Certains mesureront la température, d’autres la ventilation, d’autres encore l’attitude générale et individuelle des animaux, leur prise de poids en temps réel, la bonne évacuation des lisiers…
Les datas suivent la vie de l'animal
Les données sont utiles durant tout le cycle de vie de l’animal, de la sélection des reproducteurs jusqu’à l’envoi à l’abattoir. Elles permettent par exemple d’adapter l’alimentation avec précision. "Les animaux sont équipés de puces électroniques. Cela permet d’individualiser l’alimentation avec des couloirs individuels devant les mangeoires, des mélangeurs qui distribuent les doses de nourriture, et un outil connecté, explique Dominique Cantin. En fonction de l’âge de l’animal, de sa taille, de son sexe, de son historique, il est possible de lui fournir une alimentation sur-mesure. Cela permet d’optimiser la performance économique de l’animal en fonction de sa croissance."
Fini les traitements systématiques : la data permet aussi de cibler les soins, en réduisant l’usage collectif des médicaments et en privilégiant une approche préventive. Coopérative bretonne spécialisée dans la génétique, l’insémination des troupeaux et les services en amont de l’élevage, Innoval (2 000 salariés) a ainsi lancé l’an passé une solution pour les éleveurs de bovins. Des capteurs collectent en continu différentes données sur la santé animale avec un collier connecté (alimentation, gestion de la reproduction, stress thermique…), l’abreuvement (remplissage d’eau des abreuvoirs, détection de fuites…) ou encore l’ambiance des bâtiments (température, taux de CO2, d’ammoniac, hygrométrie…) et le stock de fourrage. Ces données sont ensuite analysées pour produire à l’éleveur des indicateurs prédictifs.
L’utilisation de caméras aide aussi à améliorer le bien-être des animaux. "Nous observons la répartition des animaux dans l’espace toutes les 10 minutes, 24h/24", explique Jean-Luc Martin, dirigeant de Tell Élevage, spécialisée dans l’audit des bâtiments d’élevage. La solution de la PME finistérienne (6 salariés, 300 000 € de CA) distingue si les porcs sont debout, couchés ou allongés (étendus de tout leur corps), cette dernière position témoignant d’un confort élevé au sein du bâtiment. À défaut, il est possible de l’améliorer en modifiant à distance la température, la lumière, la ventilation…
Des gains de productivité attendus
Les avantages économiques de cette transition numérique des élevages sont encore difficiles à évaluer, dépendant de l’évolution des programmes de R & D menés un peu partout en Bretagne. "Nous pensons que les solutions que nous développons au sein de la coopérative peuvent entraîner une réduction du coût alimentaire estimée à 5 euros par porc produit, une réduction de l’impact carbone estimée également à 5 euros par porc, estime Arnaud Buchet, responsable R & D amont de la coopérative agricole Cooperl (7 500 collaborateurs, 2,7 Md€ de CA en 2024). Le potentiel de création de valeur se situe entre 20 euros et 30 euros par porc, soit 15 % à 20 % du coût de production."
De son côté, Dominique Cantin constate "0,2 % d’amélioration de l’indice de consommation (soit la quantité d’aliment nécessaire pour produire 1 kilo de viande, NDLR) chez des éleveurs équipés" d’un système d’individualisation de l’alimentation.
Ce qui a des conséquences sur le plan environnemental. Le dirigeant d’Asserva estime que cela permet de réduire de 18 % le taux d’azote dans les lisiers, grâce à l’individualisation des aliments. "En augmentant la performance de croissance des animaux à travers l’individualisation de l’alimentation, on améliore l’impact environnemental de l’élevage, assure Dominique Cantin. Un aliment parfaitement adapté est mieux transformé par l’animal, ce qui produit moins de lisier."
La problématique de la compatibilité des données
L’avènement de la ferme du futur se heurte cependant à des freins. Tous les capteurs et machines qui sont et seront de plus en plus présents dans les exploitations agricoles viennent de fabricants et de gestionnaires différents. D’où l’un des plus grands défis de la ferme du futur : la compatibilité des données entre elles.
Ce problème d’interopérabilité des données freine l’optimisation de la gestion des fermes connectées. "Avant la modélisation, l’obtention de data nettoyée constitue presque la tâche la plus difficile", estime ainsi Mathilde Radek, responsable Innovation et R & D de la coopérative costarmoricaine Le Gouessant (890 collaborateurs, 777 M€ de CA en 2024).
Dans ce domaine, Le Gouessant, spécialisée dans les aliments pour animaux d’élevage, a développé son système interne de collecte quotidienne de datas adaptée à l’élevage baptisé Auneor. "À ma connaissance, il n’y a pas d’acteurs du secteur de l’élevage qui travaillent en open data. Or, on pourrait anonymiser et mettre en commun ces données, pour avancer plus vite. À titre personnel, je pense qu’on y viendra", indique Mathilde Radek.
À qui appartiennent les données ?
Cette solution de mise à disposition, sécurisée et ciblée, des données, est également appelée de ses vœux par le dirigeant d’Asserva Dominique Cantin. "Nos équipements sont tous connectés et compatibles entre eux. Nous transmettons à l’éleveur les données de nos automates gratuitement, mais nous pouvons aussi extraire nos données et les mettre à disposition dans le cloud pour qu’elles soient disponibles pour les autres fabricants de machines connectées présentes sur le site, par exemple pour alimenter des programmes de gestion technique, indique le dirigeant. Si les fabricants, les professionnels de l’automatisation, du numérique, de la maintenance acceptent de partager ses données, qu’il faut bien sûr protéger, les éleveurs pourront les traiter et tirer le maximum de leur installation."
De son côté, Jean-Luc Martin, qui dirige Tell Élevage, estime que "les éleveurs doivent pouvoir dire que les données de son élevage puissent être utilisées par tous les prestataires qui interviennent chez lui", déplorant que les producteurs de matériel veuillent rester maîtres des données issues de leurs équipements installés.
Le défi de la formation des éleveurs
Autre frein à l’ultra connexion des élevages : la maîtrise des outils technologiques par les éleveurs. "Seuls 10 % se forment, assure Jean-Luc Martin. Il faut sensibiliser les autres car la connaissance permet l’optimisation des outils. Dans le porc et les volailles, on peut atteindre 45 % d’écart de performance opérationnelle entre les moins bons et ceux qui maîtrisent le mieux les outils."
"La multiplication des outils les obligera à un gros effort de formation à la maintenance préventive", ajoute Arnaud Buchet, responsable R & D amont de Cooperl.
Des programmes menés avec les coopératives
Les recherches sont portées en grande partie par les coopératives bretonnes, qui montent des programmes d’investissement et y accueillent des start-up, des PME et des instituts de recherche.
Fort de ses 10 millions d’euros alloués chaque année à ses programmes R & D, et aux 125 collaborateurs qui s’y consacrent à plein temps, Cooperl a ainsi développé la Cooperl Suite, qui regroupe des suites applicatives d’aides à la décision. Ces outils numériques sont utilisés par une quarantaine d’éleveurs de la coopérative costarmoricaine.
Autre projet auquel participe Cooperl, le projet Twinfarms (France 2030) de développement de jumeaux numériques des élevages, mené avec l’Inrae et qui a vocation à servir à l’ensemble de la profession. "Nous voulons confronter nos modèles et nos données, qui découlent de l’équipement de 10 de nos éleveurs à fin 2025 avec l’objectif d’atteindre 30 en 2028 (sur les 4 500 adhérents que compte la coopérative, NDLR)." Cooperl est aussi engagé dans d’autres programmes collaboratifs, avec l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), l’Ifip (université de Rennes), l’Enib (école d’ingénieur de Brest)…
Asserva travaille de son côté avec Cooperl et Le Gouessant dans différents projets de R & D. Mais aussi avec l’Ifip (ou Institut du porc), organisation professionnelle de R & D et de services basée à Paris qui possède ses deux centres près de Rennes ; et l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), via son centre régional Bretagne Normandie basé près de Rennes. "Nos recherches, par exemple sur l’optimisation de l’alimentation sur-mesure, n’ont de déclinaisons commerciales que trois ou quatre ans plus tard, raconte Dominique Cantin. On peut comparer ça à la F1 pour les constructeurs automobiles."
Des acteurs en difficultés
Ce marché de la ferme de demain, s’il est prometteur, n’est cependant pas sans risque pour ses acteurs. Preuve en est avec Octopus Biosafety, pionnier morbihannais de la robotique avicole, qui a été placé en redressement judiciaire et qui a été repris en 2025 par le groupe américain Taw. D’autres acteurs de l’Ouest ont souffert ces dernières années. Citons la costarmoricaine Copeeks, qui proposait des services connectés pour l’élevage, reprise en juillet 2023 à la barre du tribunal par Tell Élevage. À Nantes, c’est la start-up AiHerd, qui avait développé un système de vision des troupeaux de vaches, qui a été liquidée en juillet 2025.
Malgré ces défaillances, la ferme connectée reste une réalité en construction en Bretagne, avec la promesse d’un élevage plus performant, mais aussi plus respectueux de l’animal et de l’environnement.