Économie de guerre : la Région Sud monte en cadence
Enquête # Défense # Investissement industriel

Économie de guerre : la Région Sud monte en cadence

Portée par un effort budgétaire sans précédent, l’industrie de Défense entre dans l’ère de l’économie de guerre. En Région Sud, qui occupe une place prépondérante dans l’architecture de la défense nationale, cette mutation prend une dimension concrète : accélération des cadences, relocalisations stratégiques, investissements massifs et montée en puissance de tout un écosystème industriel.

Le groupe Airbus prévoit d’investir 600 millions d’euros, dont 450 millions sur fonds propres sur le site Airbus Helicopters de Marignane — Photo : Adrien Daste

Emmanuel Chiva, délégué général à l’armement, l’a annoncé : "Nous sommes entrés en économie de guerre." Ce constat donne aujourd’hui tout son sens à la réorganisation accélérée de l’appareil industriel français. Dans la région Sud, fortement militarisée, ces mots trouvent un écho concret. Avec plus de 26 000 emplois dans l’industrie de la Défense, une base industrielle puissante avec de grands groupes de premier plan (Airbus Helicopters, Thales, Naval Group, MBDA…), 230 PME et ETI innovantes et 2 000 entreprises régionales prestataires du ministère des Armées, la Défense génère 6 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an sur le territoire. Portée par la Loi de programmation militaire 2024-2030, dotée de 413 milliards d’euros, un niveau record, l’industrie de la Défense vit une phase de croissance inédite. En Région Sud, ce basculement se traduit concrètement par une montée en cadence des productions, des carnets de commandes pléthoriques et des investissements massifs dans les outils de production.

Produire plus vite, produire davantage

Depuis le début de la guerre en Ukraine, les industriels de la Base industrielle et technologique de défense (BITD), qui compte neuf grands groupes industriels et 4 500 PME, ETI et start-up, dont 10 % en Paca, ont reçu un mot d’ordre clair : produire plus vite et en plus grandes quantités. Et, dans ce contexte, "les industriels de secteur sont les garants de la souveraineté de notre pays, de la souveraineté de l’Europe", soulignait Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, lors de sa venue à Marseille à la fin du mois de mars.

Ainsi, à l’est de Toulon, l’entreprise Baumier, experte en procédés de soudage, en a fait l’expérience. Fournisseur stratégique de KNDS, le groupe franco-allemand qui fabrique le canon Caesar, Baumier a doublé ses cadences de production de kits de casiers à munitions en moins d’un an. "Nous investissons depuis 2021 et avons encore récemment investi dans un robot pour assister nos soudeurs, augmenté notre production de 4 à 8 kits par mois, formé notre personnel et embauché des intérimaires", explique Xavier Cantillon, son directeur général. Résultat : un chiffre d’affaires déjà au plus haut en 2024, à 5,35 millions d’euros, un carnet de commandes plein jusqu’en 2028 et une fierté partagée par les 30 salariés. "Nous participons à l’effort national", ajoute-t-il.

L’industriel Baumier, dirigé par Xavier Cantillon et situé à La Garde, près de Toulon, emploie 30 personnes et investit depuis 2021 pour augmenter ses cadences de production — Photo : DR

Baumier travaille aussi avec une PME voisine, Exail Robotics (CA 2023 : 124 M€). Cette spécialiste de la robotique autonome, reconnue pour ses drones autonomes de lutte contre les mines sous-marines, bénéficie elle aussi de cette économie de guerre avec "une croissance très forte de nos activités et un carnet de commandes de presque un millier de drones à fournir dans les trois ans à venir, principalement sur des marchés de la Défense", précise son directeur général Jérôme Bendell.

Même logique chez CNIM Systèmes Industriels (400 collaborateurs), "équipementier et systémier français", qui dispose d’un site industriel de 60 000 m² à La Seyne-sur-Mer et où les capacités de production ont été doublées, notamment pour répondre à la demande croissante en ponts flottants destinés à l’export. "Il a fallu investir rapidement, en partie grâce au soutien de la collectivité régionale", témoigne son directeur général, Xavier Montazel. Le principal enjeu reste désormais le recrutement.

Structurer les écosystèmes industriels

Après des décennies de sous-investissements, les grandes entreprises mais aussi le tissu de PME régionales, sont aujourd’hui au cœur du redressement industriel voulu par l’État. "Il faut reconstituer ce que nous avons perdu, produire à nouveau en France et en Europe", martèle Stéphane Claisse, directeur de System Factory, le cluster industriel et multi-filières de TVT Innovation et depuis peu, d’Eden Paca, qui regroupe 130 PME régionales actives dans la défense, la sécurité et la sûreté.

Pour accélérer, les entreprises doivent être visibles, identifiées, mais surtout bénéficier de commandes. "L’un de nos rôles, c’est d’aider les PME à passer de l’usine à projets à l’usine à produits", résume Stéphane Claisse. Cela passe par la constitution de groupements, la mutualisation des efforts et une coopération renforcée avec la Direction générale de l’armement (DGA). "Nous cherchons à maximiser l’utilisation de solutions déjà validées et nous incitons les PME à se réunir pour qu’elles soient plus facilement identifiables par les grands donneurs d’ordres", complète le directeur.

Une vague d’investissements industriels

Avec l’afflux de commandes, gages de sécurité, les industriels investissent massivement pour augmenter leurs capacités. C’est à Bergerac, en Dordogne, que l’investissement le plus emblématique de cet effort de guerre a été inauguré à la fin du mois de mars. Il est porté par l’entreprise Eurenco, dont le siège est situé à Sorgues, dans le Vaucluse. Elle a bâti en un temps record une nouvelle unité de production de poudre propulsive, relocalisant une production stratégique jusque-là assurée en Suède. D’un coût total de 60 millions d’euros — dont 10 millions d’euros apportés par la DGA- les 15 nouveaux bâtiments accueilleront à terme six lignes de production et produiront 1 200 tonnes de poudre de calibre 155 mm dès l’année prochaine et 1 800 tonnes d’ici 2026. "Les lignes tournent 24h/24 et 7j/7", précise Vincent Delhaes, directeur du site. L’entreprise a vu ses effectifs presque doubler à Bergerac en trois ans, passant de 200 à 450 actuellement, portée par un carnet de commandes plein jusqu’en 2032.

La nouvelle usine Eurenco (siège dans le Vaucluse) à Bergerac, en Dordogne, a été inaugurée le 20 mars 2025 en présence du ministre des Armées et du ministre de l’Economie et des Finances — Photo : Claude-Hélène Yvard

En Région Paca aussi, il y a des investissements. Le géant Naval Group (+ de 16 700 salariés, CA 2024 : 4,3 milliards d’euros), présent avec 4 300 salariés dans le Var, intensifie ses activités à Toulon, à Ollioules, où le site est en cours d’agrandissement pour devenir un centre d’excellence des systèmes embarqués et bientôt à La Londe-les-Maures, où une nouvelle usine dédiée aux drones va voir le jour d’ici la fin d’année 2027. "Nous regroupons nos forces et anticipons les besoins futurs", insiste Pierre-Eric Pommelet, PDG du groupe, qui a doublé ses commandes en 2024 avec plus de 8 milliards d’euros de contrats.

Même dynamique chez Airbus Helicopters (CA 2024 : 7,9 Md€), qui annonce un plan d’investissement colossal de 600 millions d’euros à Marignane pour moderniser l’ensemble de l’outil productif avec l’objectif de numériser, d’améliorer la performance industrielle, de répondre aux exigences environnementales pour se mettre aux derniers standards. Matthieu Louvot, vice-président stratégie du groupe Airbus, le dit sans détour : "si les commandes suivent, cela nous encourage à engager d’autres développements."

Le futur site de Naval Group à La Londe-les-Maures abritera un centre dédié aux drones. Il a été imaginé par le cabinet Patriarche — Photo : Patriarche

Des infrastructures militaires en plein essor

Les investissements ne concernent pas que les industriels. Les infrastructures militaires de la région connaissent elles aussi une transformation majeure. À Istres, la base aérienne 701 (5 000 personnes), pilier de la dissuasion nucléaire, de l’aviation de ravitaillement et des essais en vol, continue son développement. "Des investissements sont à venir, notamment dans les centres d’essai puisque la majeure partie des appareils français qui voleront demain dans le ciel français auront été testés à Istres", confie le général Pierre Réal, commandant de la base aérienne.

À Orange, les Rafales sont de retour : de 10 actuellement, ils passeront à 40 d’ici 2030 et là encore des investissements dans les infrastructures sont prévus pour accompagner cette montée en puissance. Enfin, la base navale de Toulon, plus grand port militaire d’Europe, fait l’objet d’un vaste programme de modernisation pour pouvoir accueillir une flotte renforcée. Un investissement total de 9 milliards d’euros est prévu sur sept ans, réparti entre 6,5 milliards pour les équipements capacitaires et 2,5 milliards pour les infrastructures.

Prise de vue aérienne de la base navale de Toulon, qui bénéfice d’un plan d’investissements de 9 milliards d’euros dans le cadre de la loi de Programmation militaire 2024/2030 — Photo : Gwenaelle Landron / Marine Nationale / Défense Ministère des Armées

Des PME dépendantes de la commande publique

L’effet d’entraînement de l’économie de guerre touche également les PME innovantes. Déjà implantée à Rousset près d’Aix-en-Provence et à Six-Fours-les-Plages dans le Var, Alseamar (220 personnes), spécialiste des matériaux et systèmes de radiocommunication pour drones, a un projet d’extension à Signes, dans le Var avec un site qui fera entre 6 000 et 10 000 m². À Ollioules, SeaOwl Technology Solutions, en forte croissance sur les marchés export avec ses drones navals et habituée à travailler avec la Marine nationale, construit sa première usine grâce au dispositif "Première usine". Pour son directeur général Mathieu Glade, "notre enjeu est un sujet de franchissement industriel. Nous dépendons de la commande publique. Il faut qu’elle avance et accélère."

Le soutien des partenaires financiers

Les banques, de leur côté, se tiennent prêtes. Catherine Galvez, directrice du Crédit Agricole Provence Côte d’Azur, affirme que les financements ne sont pas un frein. "Le pôle de Toulon bénéficiera de l’augmentation des commandes publiques. Toutes les banques françaises sont prêtes à accompagner les entreprises du secteur." Il en est de même au niveau européen, avec "Rearm Europe", doté de 800 milliards d’euros, mais aussi à la DGA : "Nous avons des outils au ministère des Armées pour aider les entreprises, en cas de reprise, en cas de tentative de prédation, pour les aider aussi en investissement en capital avec un fonds pour les entreprises critiques de 100 millions d’euros et un fonds qui vient d’être porté à plus de 200 millions d’euros pour les entreprises duales innovantes", rappelle Emmanuel Chiva, le délégué général à l’armement.

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