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Hubert de Boisredon (Armor) : "Nous investissons 35 millions d’euros dans une nouvelle usine près de Nantes"
Interview Nantes # Industrie # Investissement industriel

Hubert de Boisredon PDG du groupe Armor "Nous investissons 35 millions d’euros dans une nouvelle usine près de Nantes"

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C’est le plus important investissement jamais réalisé en une fois par le groupe industriel nantais depuis sa création. À travers sa filiale Armor Battery Films, Armor injecte 35 millions d’euros dans une nouvelle usine, qui fabriquera des composants stratégiques pour les batteries à La Chevrolière, près de Nantes. Armor confirme ainsi son engagement dans la transition énergétique, malgré l’échec d’ASCA. Décryptage par Hubert de Boisredon, PDG d’Armor Group.

Hubert de Boisredon, PDG de l’ETI industrielle nantaise Armor, est en train de réaliser l'investissement industriel le plus important depuis la création du groupe — Photo : Armor Group

Le groupe Armor (2 500 salariés, 447 M€ de CA) investit 35 millions d’euros, via sa filiale Armor Battery Films, dans une nouvelle usine qui produira des composants clés pour les batteries. De quoi s’agit-il ?

Depuis 2015, nous développons une technologie sur laquelle nous sommes aujourd’hui matures et qui permet d’apporter des solutions adaptées à chaque fabricant de batteries. Il s’agit de collecteurs de courant, revêtus d’un substrat de notre invention, qui leur confère de nombreux avantages. Il facilite le transfert des ions dans la batterie en améliorant la conductivité électrique, il augmente de 20 % la durée de vie des batteries, il permet de les charger deux fois plus rapidement et renforce leur sécurité en termes de corrosion, d’échauffement… Nous avons testé cette technologie auprès d’une cinquantaine de fabricants de batteries, pour e-bus, véhicules électriques, data centers et des acteurs du stockage d’énergie en réseau, en Europe et aux États-Unis. Les performances de ces composants nous ont amenés à investir 35 millions d’euros dans la construction d’une nouvelle usine dédiée à leur production.

Armor veut quintupler sa production de collecteurs de courant pour les batteries — Photo : Sylvie Cordenner

Quand cette nouvelle usine commencera-t-elle à produire ?

L’usine est en cours de finition, et entrera en production en mars ou avril 2024. Les 35 millions d’euros investis se répartissent entre la construction du bâtiment de 8 000 m² et des équipements de haute technologie. Prévu pour être un centre d’innovation, le nouveau site comprend également des laboratoires de R & D. Dans un premier temps, il accueillera deux lignes de production et, nous l’espérons, une troisième à l’horizon 2026-2028.

"C’est l’investissement le plus important jamais réalisé en une fois par Armor Group depuis sa création en 1922"

L’objectif est de multiplier par cinq notre capacité de production actuelle pour atteindre 150 millions de m² enduits par an. Cela représente l’équivalent de l’énergie des batteries de 50 KWh pour 800 000 véhicules électriques, soit le parc actuel français. Cette montée en puissance s’accompagnera de recrutements. Armor Battery Films prévoit d’employer 180 personnes à l’horizon 2030, contre une quarantaine actuellement.

Le groupe Armor va se doter d’une nouvelle usine sur son site de La Chevrolière, près de Nantes — Photo : Valéry Joncheray

Il s’agit d’un investissement énorme pour votre filiale ?

Effectivement, c’est l’investissement le plus important jamais réalisé en une fois par Armor Group depuis sa création en 1922. Armor Battery Films, qui réalise 6 millions d’euros de chiffre d’affaires, engage un investissement de 35 millions d’euros. Celui-ci est soutenu à hauteur d’environ 10 % par le gouvernement français, via l’appel à projets "Solutions et technologies innovantes pour les batteries" dans le cadre du plan France 2030. Cet investissement s’inscrit dans une vraie démarche entrepreneuriale que nous avons la liberté de mener, car Armor Battery Films est une filiale à 100 % d’Armor Group, lui même détenu à 100 % par la direction et les salariés.

Quelles ambitions avez-vous pour votre technologie ?

On estime qu’à peine 5 % des collecteurs de courant dans le monde sont équipés d’enduits, sur un marché des batteries en progression de 25 à 30 % par an. Nous avons les atouts pour nous imposer sur ce marché avec des collecteurs de courant qui sont uniques au monde et ont déjà séduit une trentaine de clients et prospects avancés. Nous visons le leadership mondial sur cette technologie, avec un chiffre d’affaires de 30 à 50 millions d’euros d’ici cinq à six ans. Mais, au-delà des opportunités de croissance, ce qui se joue, c’est la souveraineté industrielle et énergétique de la France, notamment dans le secteur des batteries. De grandes annonces ont été faites sur l’implantation de gigafactories dans le nord de la France. Il reste à produire les composants amont des batteries. En tant qu’ETI industrielle, Armor s’engage pour la réindustrialisation de la France en fabriquant des composants clés pour les batteries. Plus largement, notre vocation est de produire des composants essentiels, même si pas toujours visibles, pour l’industrie de demain, en répondant à des enjeux sociétaux, tels que la transition énergétique.

Justement, dans ce domaine, vous avez vécu un échec avec la restructuration de votre autre filiale Asca, dédiée aux solutions photovoltaïques ?

Oui, Armor Group a investi 100 millions d’euros pour développer depuis 2008 une technologie de films photovoltaïques, souples, translucides, minces, facilement recyclables, ne contenant ni silicium, ni métaux rares. Nous avions pour objectif de couvrir toute surface exposée à la lumière avec ces solutions. Pour produire ces films, nous avons créé 60 emplois en France et en Allemagne. Malheureusement, nous avons perdu beaucoup d’argent par manque de volumes de ventes. Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, la technologie n’était pas assez mature. Il aurait fallu continuer à investir de nombreuses années en R & D et Armor ne pouvait pas continuer à porter seul ce projet. Ensuite, même si nous avons été écoutés avec bienveillance, nous n’avons pas obtenu le soutien attendu des énergéticiens, de la Région et de l’État. Il nous a donc fallu renoncer, même si la décision a été difficile à prendre.

Est-ce à dire qu’Armor renonce au solaire ?

Non, Armor Group maintient ses brevets et la production de grosses bobines photovoltaïques semi-finies sur la machine d’enduction que nous conservons sur notre site nantais. Ensuite, nous ne nous désengageons pas des projets solaires. Nous ferons une annonce à ce sujet d’ici un mois. Par ailleurs, nous prévoyons d’investir dans d’autres domaines des énergies renouvelables, comme les composants pour l’hydrogène.

Sur un plan personnel, ce renoncement a-t-il été difficile à vivre en tant que dirigeant ?

Il n’est jamais facile de renoncer à un engagement qui correspond à un idéal. Le mien est d’apporter des solutions pour réindustrialiser la France, créer des emplois, apporter des solutions aux défis environnementaux et sociétaux… Bien sûr, il m’est dur de lâcher prise, car j’ai mis dans cette aventure toute mon énergie, une partie de l’argent gagné grâce à nos réussites passées et aussi ma réputation d’entrepreneur. Mais, il était nécessaire d’arrêter pour ne pas hypothéquer nos capacités d’investissement à l’avenir. Et je ne regrette rien, car on ne s’engage pas pour réussir, mais pour apporter des solutions dont la société et le monde ont besoin.

L’engagement est au cœur du second livre que vous venez de publier et qui s’intitule "Déserter ou s’engager - Lettre aux jeunes qui veulent changer le monde". Quels messages voulez-vous faire passer ?

Ce livre se veut une invitation au dialogue intergénérationnel. Il exprime la volonté de se tenir aux côtés des jeunes dans leurs préoccupations par rapport à l’avenir. Plutôt qu’à déserter, je les invite à s’engager à partir de leurs convictions, de leurs atouts, en étant fidèles à ce qu’ils sont. Je n’ai pas de solutions toutes faites à proposer. Je partage le constat que nous sommes dans un monde aux ressources finies, que nous épuisons plus vite qu’elles ne se renouvellent et qu’il nous faut donc entrer dans une certaine sobriété. En même temps, comme chef d’entreprise, je sais que c’est la croissance qui génère les profits, les emplois… Encore une fois, je n’ai pas les réponses. J’essaie de réfléchir à des solutions permettant de concilier une certaine rentabilité et l’urgence climatique.

"L’économie de marché ne peut pas être uniquement régie par la recherche du profit mais qu’il faut y mettre de l’amour, du don, de la gratuité. "

Armor contribue à cette réflexion en mettant en place une démarche d’économie circulaire avec, par exemple, le remanufacturing des cartouches d’impression. Mais, seuls, nous ne pouvons pas tout faire. Je milite pour que les entreprises consacrent une part substantielle de leurs profits à l’innovation sociétale. Chez Armor, cela représente un tiers de notre excédent brut d’exploitation.

Vous partagez la conviction exprimée par l’ancien Pape Benoît XVI selon laquelle l’économie fondée sur la recherche du profit ne suffit pas pour changer le monde ?

Oui, je fais référence à son encyclique "Caritas in veritate". Au risque de paraître naïf ou romantique, je pense que l’économie de marché ne peut pas être uniquement régie par la recherche du profit, mais qu’il faut y mettre de l’amour, du don, de la gratuité. En plaçant l’amour en premier, on ouvre des perspectives énormes entre les entreprises, les personnes, les peuples… Je peux illustrer cette démarche altruiste par un exemple vécu chez Armor. Lorsque l’usine de notre concurrent américain Iconex a explosé, ses compatriotes ont refusé de l’aider. Quand il s’est tourné vers nous, nous avons décidé de lui fournir des produits à faible marge pour qu’il puisse continuer à approvisionner ses clients. À court terme, ce geste ne nous rapportait rien. Mais deux ans plus tard, en 2018, c’est à nous qu’Iconex a choisi de céder son activité de rubans Transfert Thermique, plutôt qu’à son concurrent américain. Cette opération nous a propulsés de numéro 3 à numéro 1 ex aequo du marché et c’est un levier qui a facilité le rachat, en 2021, d’Iimak, notre principal concurrent américain. Depuis, nous sommes de loin le numéro un mondial sur l’activité Transfert Thermique, qui représente 80 % de notre chiffre d’affaires (fabrication de rubans encrés utilisés pour imprimer des données de traçabilité et d’identification sur des étiquettes ou des films d’emballage, NDLR). L’amour, la charité peuvent être des moteurs dans l’entreprise. Nous l’avons vécu, de façon concertée en équipe, chez Armor, et ce n’est pas contradictoire avec l’économie.

Nantes # Industrie # Investissement industriel # Innovation # Transition énergétique # Créations d'emplois