Matthieu Blandin, délégué régional adjoint en charge de l'offshore de l’association nationale France Renouvelables l’assure : "la Nouvelle-Aquitaine n’est pas en retard, elle est en décalage. Elle a l’opportunité de ne pas reproduire les erreurs que d’autres territoires ont pu commettre et de se coordonner au mieux pour répondre aux exigences de demain et devenir un hub des énergies marines renouvelables."
Pourtant, au regard de la carte actuelle des équipements et emplois de la filière Énergies marines renouvelables éditée en juin par l’Observatoire des énergies de la mer, la région semble bien vide. Un parc à venir à Oléron quand les Pays de la Loire et la Normandie en affichent le triple, un port constructeur (La Rochelle), un centre d’essais à Bordeaux. Trois pastilles pour un territoire doté de 970 km de linéaire côtier quand Occitanie et Paca en comptent six chacune, la Bretagne huit. Aucune des six usines répertoriées n'est en Nouvelle-Aquitaine, pourtant deuxième région maritime de France.
Vents, Armée et fonds : les freins à l’éolien offshore
Ce déséquilibre - "pour l’instant" insiste Mathieu Blandin - s’explique. Le vent, d’abord, y est moins fort qu’en Bretagne ou en Normandie pour les éoliennes, qui sont de loin la première source d’EMR sur le marché aujourd’hui. Mais le critère est moins pénalisant qu’il n’y paraît. "Les progrès technologiques ont permis de développer des éoliennes bien plus grandes, qui nécessitent moins de vent", tempère le spécialiste.
En revanche, la présence de sites militaires majeurs, avec des zones de vols en basse altitude le long de la côte depuis le Médoc, est un frein indéniable au déploiement d’infrastructures. Tout comme l’est la profondeur des fonds marins à partir de l’estuaire, problématique aussi bien pour les fondations de l’éolien posé, que pour l’ancrage du flottant.
C’est donc en toute logique que l’éolien programmé se situe au large de la Charente-Maritime. Et il sera colossal en termes de puissance.
Le premier parc d’Oléron deux fois plus puissant que les existants
Il doit voir le jour à 40 km au large de l’île d’Oléron, 53 km du phare de Cordouan et 45 km des côtes de Ré. Il est constitué en réalité de deux parcs : le premier (AO7) doit être mis en service en 2032 avec un démarrage des travaux en 2026-2027, le second (AO9) plus au large encore, est moins avancé et sera déployé entre 2032 et 2034, selon une technique (flottant ou posée) non arrêtée. Au total, les deux parcs produiront une puissance de 1,9 à 2,3 GW. À lui seul, AO7 doit produire environ 1 000 MW. C’est deux fois plus que les parcs actuellement en service en France (480 MW à Saint-Nazaire, 498 MW à Fécamp, 496 MW à Saint-Brieuc). Seuls rivaliseront avec lui Centre-Manche 1 et 2 en Normandie, prévus pour 2031 et 2032.
Concrètement, AO7 comportera 60 à 70 mâts d’éoliennes répartis sur 180 km2 (250 km2 pour AO9) et posés au fond de l’océan. Il sera le parc le plus profondément ancré du monde, à plus de 60 m. Un défi technique. "C’est la limite entre le posé et le flottant, explique Mathieu Blandin. C’est parce que son emplacement a été modifié pour répondre aux exigences du débat public. Les parcs en mer ne font pas consensus."
Faire accepter les projets terrestres nécessitait déjà d’âpres négociations avec les agriculteurs et le public, raconte un professionnel, "c’est une autre paire de manches avec les avocats parisiens qui ont des résidences secondaires sur l’île de Ré ou l’île d’Oléron".
Mais il est lancé, du moins administrativement. "On a du retard, concède Rémi Justinien, vice-président régional en charge de l’économie de la mer, du tourisme et de l’économie territoriale. Le cahier des charges de l’État sera clos début 2025. Les candidats auront alors trois mois pour répondre." Les questions de raccordement s’affinent, d’une part entre le parc et la terre ferme, et d’autre part pour déployer un réseau puissant. Une ligne est ainsi en construction entre la commune côtière du Porge en Gironde et Bilbao en Espagne.
Concernant le chantier des éoliennes, il doit durer sept ans et ouvre des opportunités économiques pour tout le territoire.
Une opportunité pour l’économie du territoire
"Les entreprises vont pouvoir se positionner, encourage Marc Lafosse, PDG du cabinet d’ingénierie en EMR Énergie de la lune à Bordeaux. C’est un marché qui s’amorce et se structure avec les territoires, les CCI, etc."
"Nous avons de quoi entrer dans la danse, poursuit celui qui est aussi président de la commission des EMR du Syndicat des énergies renouvelables. Pas uniquement pour la construction mais aussi pour la déconstruction." Selon lui, "la Nouvelle-Aquitaine a trois pépites : ses nombreux bureaux d’étude environnementaux, ses acteurs de maintenance comme Valemo, et sa logistique portuaire. La région est très bien dotée en termes de résistance de quais aux charges lourdes, notamment à La Rochelle et au Verdon."
"Il faut chasser en meute. Nous voulons que les entreprises se connaissent mieux, que les sous-traitants se fédèrent pour Oléron ou ailleurs."
Le territoire a donc déjà des atouts qu’il faut orchestrer pour que le plus d’acteurs possible bénéficient des nouveaux marchés. À la fois en attirant les grands donneurs d’ordre, en encourageant l’implantation d’usines qui produiront les éoliennes, assureront leur maintenance, fourniront la main-d’œuvre, la matière première et l’ingénierie locales ; en tirant les leçons des premiers parcs construits en France en intégrant par exemple la taille des pâles pour les trajets routiers. Mais aussi en fédérant des entreprises existantes non fléchées EMR alors qu’elles disposent de compétences pour les servir.
Ces acteurs néoaquitains déjà engagés dans les EMR
Les 32 membres du cluster Aquitaine Blue Énergie, eux, sont déjà prêts. Créée en 2021, l’association fédère des entreprises de la région Nouvelle-Aquitaine autour du développement économique de l’éolien offshore et des énergies marines renouvelables. Parmi elles, six sociétés fondatrices dont Valemo (13,8 M€ de CA en 2023), filiale du groupe girondin Valorem, exploite et entretien des parcs offshore depuis 2014 ; Énergie de la Lune, bureau d’études en énergie houlomotrice installé à Bordeaux, œuvre déjà sur des fermes pilotes en Écosse et au Pays de Galles ; le groupe maritime Kuhn (150 M€ de CA), brestois mais très bien implanté à La Rochelle puisqu’il y détient la majorité des terminaux et y a notamment manœuvré les fondations de parcs éoliens offshore de Saint-Nazaire et Noirmoutier, notamment via sa filiale AMLP (Agence maritime La Pallice) ; le chantier naval rochelais Lecamus déjà intervenu pour équiper des navires éoliens ; la PME rochelaise d’électricité navale AIS-Elec.
Des retombées pour les entreprises et les collectivités
"Nous voulons que les entreprises se connaissent mieux, que les sous-traitants se fédèrent pour Oléron ou ailleurs. Électriciens, chaudronniers… c’est un enjeu de faire connaissance et front commun : n’ayez pas peur de vous positionner", martèle Rémi Justinien qui entend, avec les élus régionaux et la filière, faire pression pour imposer une large part de fournisseurs locaux dans le cahier des charges d’Oléron. "Les entreprises sont parties prenantes. Il faut chasser en meute. "
L’enjeu est aussi majeur pour les collectivités. "Les parcs éoliens apportent des revenus fiscaux substantiels aux collectivités locales, explique Mathieu Blandin. Le parc de Saint-Nazaire génère des millions d’euros chaque année pour les communes environnantes et les pêcheurs : 4,5 millions d’euros pour les 13 communes riveraines du parc de Saint-Nazaire et plus de 3,2 millions d’euros pour le Comité national des pêches."
Le gisement houlomoteur
Outre l’éolien offshore, les énergies marines renouvelables comportent aussi des énergies marémotrices, houlomotrices, hydroliennes et du solaire flottant qui peuvent contribuer au mix énergétique. La Nouvelle-Aquitaine investit déjà dans le gisement houlomoteur. Même si "la filière n’est pas encore mature", reconnaît Marc Lafosse, avec des coûts logiquement plus élevés, la Nouvelle-Aquitaine ne veut pas rater la vague déjà prise par la Normandie (deux fermes pilotes mises en service en 2027). D’autant que "la ressource houlomotrice est très bonne sur la façade atlantique".
Deux projets sont menés au sud de la côte. Le premier est une ferme pilote à 7,5 km au large de Biarritz et Anglet, qui serait reliée au port de Bayonne comme parfaite base arrière pour la maintenance et logistique. L’objectif serait de couvrir entre 10 % et 30 % de la consommation en énergie du Pays basque à horizon 2030. Dans les tuyaux depuis 2016, le projet baptisé Wavepi nécessite des investissements de plusieurs centaines de millions d’euros. 1,2 million d’euros ont déjà été dépensés par la Région
Le second, moins avancé, est une ferme au large de Capbreton dans les Landes pour laquelle un appel d’offres a été lancé durant l’été 2024, mené par la Région et la communauté de communes de Maremne Adour Côte-Sud (Macs).
En parallèle, la start-up Seaturns, à Bordeaux, financée notamment par France 2030, développe depuis 2015 un procédé houlomoteur innovant qu’elle teste avec l’Ifremer en Bretagne et en Loire-Atlantique et qu’elle espère commercialiser en 2026.
Un centre d’essai unique en Europe sous le pont de Pierre à Bordeaux
Concernant l’énergie hydrolienne, relativement à la peine dans le pays il faut le reconnaître, la Nouvelle-Aquitaine dispose pourtant d’un centre unique en Europe. Situé au pied du pont de Pierre à Bordeaux, il est en fonction depuis 2016 et permet de tester différentes technologies hydroliennes que les clients destinent tantôt à des estuaires, tantôt à du fluvial ou du maritime. Son atout : permettre des tests en milieu naturel à moindre coût. Créé par les océanographes d’Énergie de la Lune, la SEML Route des Lasers, Cerenis et Valorem, Seeneoh a été cédé à la fondation Open C - organisme d’intérêt général - début 2024 pour favoriser l’obtention de financements notamment européens.
"L’hydrolien en estuaire met du temps à émerger, mais est très intéressant", espère Marlène Kiersnowski, directrice du centre d’essai qui avoue "espérer un appel d’air".
Les EMR en France
35 milliards d'euros
Ampleur du marché des EMR en France.
2 milliards d'euros
C'est le chiffre d'affaires global de la filière EMR en France en 2023, dont 1,45 Md€ à l'export. Les trois quarts sont engendrés par les activités de fabrication et d'assemblage, principalement par les grandes entreprises (78 %) dans les régions où se trouvent les sites de production (70 % générés en Normandie et Pays de la Loire).
20 %
C'est la part de la consommation électrique en France que les éoliennes offshore doivent couvrir en 2050, selon les objectifs fixés par l'État. Cela implique l'attribution de 2 GW par an dès 2025, une capacité installée de 18 GW en 2035 et de 45 gigawatts par an en 2050.
30 %
La part que représente la France en termes de capacité industrielle de l'éolien offshore en Europe. Le pays pourrait générer 15 % des ambitions européennes de production d'électricité à partir de l'éolien offshore.
5 à 7 ans
C'est le temps moyen de construction d'un parc éolien offshore, contre 20 ans pour une centrale nucléaire.
20 000
C'est le nombre d'emplois que la filière éolienne marine espère atteindre en 2050 (8 300 en juin 2024). Elle a déjà généré en moyenne 1 243 emplois par an entre 2019 et 2024.