On imagine assez bien l’ampleur de l’angoisse qu’a pu ressentir le commandant de bord du Titanic lorsque la silhouette géante, blanchâtre et funeste d’un iceberg se profila à l’horizon. L’immense glaçon annonçait la possibilité de disparaître corps et biens dans un océan sombre et froid. En juin dernier, les acteurs des énergies marines renouvelables, rassemblés à Nantes à l’occasion du salon Seanergy, étaient habités d’un sentiment comparable. Via la voix de son leader Jordan Bardella, le Rassemblement national venait d’annoncer sa volonté d’instaurer un moratoire sur tous les chantiers éoliens en cours. Bref, c’était l’annonce parfaite pour mettre le feu aux poudres au sein d’une filière industrielle en plein boom.
"Ce positionnement est complètement absurde, assure Matthieu Blandin, directeur de la stratégie pour l’éolien offshore chez Valemo et Akrocean, deux acteurs clés du secteur. La filière éolienne en France représente actuellement environ 30 000 emplois, dont 18 % dans l’exploitation et la maintenance. Si un moratoire était imposé, les conséquences sur l’emploi et l’économie seraient désastreuses. L’éolien offshore, à lui seul, représente 8 300 emplois aujourd’hui, et devrait atteindre 20 000 emplois d’ici à 2035. Rayer de la sorte d’un trait de plume tout un secteur industriel est un non-sens. D’autant plus qu’il nous permet de sortir de notre dépendance aux énergies fossiles, autrement dit qu’il participe à notre souveraineté énergétique." Il ajoute : "La France représente à elle seule 30 % de la capacité industrielle de ce secteur en Europe et environ 15 % des ambitions européennes de production d’électricité à partir de l’éolien offshore."
Les Pays de la Loire en haut du podium
Dans ce secteur, la région Pays de la Loire, qui accueille le premier parc éolien offshore tricolore, est d’ailleurs sur le podium, médaille d’or des emplois avec 2 498 salariés dans le secteur des énergies marines renouvelables, devant la Normandie (2 246 emplois), médaille d’argent, et l’Île-de-France (1 624 emplois) qui décroche le bronze. Quant aux autres régions, Bretagne, Hauts-de-France, Nouvelle-Aquitaine, ainsi que l’Occitanie et la Région Sud, elles voient les emplois se multiplier à mesure que les appels d’offres de l’État sortent des placards. "Nous avons développé toute une filière industrielle des énergies marines renouvelables avec des fabricants de pales, de nacelles ou encore de sous-stations électriques. Et cela avec de grands donneurs d’ordres comme Les Chantiers de l’Atlantique et des chaînes de sous-traitants de PME et d’ETI sur l’ensemble des territoires de l’Hexagone, note Jules Nyssen, président du Syndicat des énergies renouvelables. Dix ans d’efforts pour en arriver là, et il faudrait tout arrêter ? C’est d’une absurdité !"
EMR : objectif 20 % de la consommation électrique française
Rappelons ici le contexte. L’ambition française, portée par le président Emmanuel Macron, est l’une des plus importantes du continent européen. "La France a un objectif très ambitieux pour l’éolien offshore, poursuit Matthieu Blandin. D’ici à 2050, nous visons à atteindre une capacité installée de 45 gigawatts. Cela représente un effort considérable en termes de planification, de construction et de mise en service de nouveaux parcs éoliens en mer. Actuellement, les projets en cours et ceux à venir nécessitent une collaboration étroite entre les pouvoirs publics, les industriels, et les collectivités locales, et surtout un climat serein."
Pour donner une idée de l’importance des enjeux, il faut avoir en tête que 45 gigawatts de capacité éolienne offshore pourraient couvrir environ 20 % de la consommation électrique nationale actuelle au sein du mix énergétique. Par ailleurs, ces énergies renouvelables participent évidemment à la décarbonation de notre production énergétique et permettent de lutter contre le changement climatique. "Ce déploiement massif nécessitera la construction de centaines de turbines, des plateformes de maintenance et de nombreux autres équipements de soutien. Les investissements nécessaires sont énormes, et pour cela, nous devons garantir la confiance des investisseurs et des banques, souligne Matthieu Blandin, par ailleurs membre de diverses commissions nationales au sein du Syndicat des Énergies Renouvelables et de l’association France Renouvelables. L’incertitude politique, comme les annonces de moratoire sur l’éolien, peut sérieusement compromettre ces investissements et les emplois portés par ce pan de notre économie."
Des retombées pour les collectivités locales
Si les vertus et l’intérêt du développement des énergies marines renouvelables sont si clairs, pourquoi suscitent-elles parfois autant d’oppositions ? "Nous devons expliquer davantage, assure Matthieu Blandin. Par exemple, les parcs éoliens apportent des revenus fiscaux substantiels aux collectivités locales. Le parc de Saint-Nazaire génère des millions d’euros chaque année pour les communes environnantes et les pêcheurs : 4,5 millions d’euros pour les 13 communes riveraines du parc de Saint-Nazaire et plus de 3,2 millions d’euros pour le Comité national des pêches."
L’énergie du pouvoir d’achat
Au-delà des salariés du secteur qui perdraient leurs emplois si un moratoire était imposé, toute la population française serait concernée par un recul industriel à long terme imposé par une décision politique à contre-courant des enjeux, selon les représentants du secteur. "Les énergies renouvelables sont très compétitives, insiste Matthieu Blandin. Le coût de production de l’éolien en mer varie entre 45 et 100 euros par mégawattheure, tandis que le nouveau nucléaire coûte entre 110 et 130 euros par mégawattheure et nécessite beaucoup plus de temps pour être construit, en général 20 ans, contre une dizaine pour l’éolien offshore. Les énergies renouvelables sont les énergies du pouvoir d’achat."
"Arrêter le développement de l’éolien, voire réduire le volume de notre parc actuel, exposerait notre pays aux variations de prix des énergies fossiles en fonction des crises, révèle Matthieu Monnier, délégué général de France Renouvelables. L’invasion de l’Ukraine, et l’envolée des prix de l’énergie qu’elle a provoquée, est un exemple. À la vue du contexte géopolitique actuel, il y a fort à parier qu’il y ait d’autres crises à l’avenir". Les énergies renouvelables, et souveraines, permettent ainsi de réguler le prix de l’énergie. "Il serait inconscient de réduire à néant les investissements réalisés par la filière", pointe pour sa part Jules Nyssen.
3, 8 milliards d’euros d’investissement
Claire Hugues est vice-présidente de la Région Pays de la Loire, en charge de l’économie Bleue. Ce secteur englobe les filières traditionnelles telles que la pêche, l’aquaculture, la construction maritime et le nautisme, ainsi que des filières plus innovantes comme les énergies marines renouvelables. Comme nombre d’élus locaux, elle ne cache pas que "le contexte politique actuel est une source d’inquiétude", même s’il est désormais improbable que le RN puisse faire passer à l’Assemblée nationale son projet de moratoire sur l’éolien. "L’Observatoire des énergies de la Mer vient de publier son rapport annuel, qui montre la montée en puissance des énergies marines renouvelables en France, note Claire Hugues. La région Pays de la Loire est la première région française en matière d’énergies marines renouvelables. Il est important d’avoir conscience que cette filière a généré 3,8 milliards d’euros d’investissements en 2023 dans notre pays et un chiffre d’affaires de 3,5 milliards d’euros. Pour la France et les Pays de la Loire, c’est une filière en pleine émergence, et nous travaillons activement pour qu’elle se développe à la fois sur le marché français et européen."
Le souffle de l’innovation
Après une dizaine d’années d’investissements, la filière des EMR se structure, se renforce et prépare le futur. "Nous avons des entreprises leaders comme Les Chantiers de l’Atlantique, qui sont des acteurs majeurs dans la construction des sous-stations électriques pour les parcs éoliens offshore, souligne Claire Hugues. Nous avons aussi des clusters comme Neopolia et des instituts de recherche qui sont à la pointe de l’innovation. Par exemple, WEAMEC (West Atlantic Marine Energy Community) joue un rôle crucial dans la fédération des acteurs et le développement de projets innovants. Nous lançons des appels à projets pour financer les infrastructures d’innovation et les plateformes d’essai. Par exemple, nous sommes partenaires de la Fondation OPEN-C, qui gère des tests en mer. Notre soutien est à la fois financier et structurel pour favoriser l’innovation dans les énergies marines renouvelables." On pourrait ajouter que l’IRT Jules Verne, à Nantes, s’est lui associé à trois autres acteurs clés de la recherche et de l’innovation au sein de L’Alliance de l’éolien, lancée en juin dernier à Nantes.
"Nous continuons à avancer sur la planification en espérant que les décisions futures nous permettront de poursuivre nos projets, espère la vice-présidente de la Région Pays de la Loire. Nous mettons également un accent fort sur l’accompagnement de nos entreprises à l’international pour compenser les éventuelles périodes de creux dans l’installation des parcs français, entre 2027 et 2030. Nous avons mené plusieurs missions à l’étranger, notamment en Scandinavie, en Écosse, au Portugal, en Espagne, à New York et à Boston, pour identifier des opportunités et des marchés potentiels pour nos entreprises. Nous les aidons à comprendre les marchés locaux, à établir des partenariats et à se positionner pour capter des contrats à l’international."
Impact sur le paysage
Le développement des EMR est incontestable, mais il est aussi contesté parfois bien au-delà du parti d’extrême droite. Et ce, notamment sur un point : il essuie régulièrement des bourrasques de critiques concernant l’esthétique et l’intégration de l’éolien dans le paysage. Que n’avons-nous pas entendu sur les côtes de Loire-Atlantique lors de la pose du premier parc éolien offshore au large de Saint-Nazaire. "L’impact paysager est une critique récurrente des opposants à l’éolien, relève Matthieu Blandin qui avant d’œuvrer dans l’éolien offshore a implanté des parcs terrestres. Cependant, il est important de noter que de nombreux éléments qui font partie de notre paysage, comme les châteaux d’eau qui remplissent des fonctions essentielles ne sont pas très esthétiques. Idem avec les autoroutes qui traversent nos campagnes ou les barres d’immeubles qui accueillent les populations. Que dire des raffineries de pétrole ou des centrales nucléaires ? Oui, certaines infrastructures ne sont pas d’une beauté renversante, mais elles sont indispensables".
De plus, l’éolien offshore se développe de plus en plus loin des côtes, réduisant ainsi son impact visuel. "L’éolien flottant, implanté loin au large, est l’avenir de notre filière. Par ailleurs, en ce qui concerne l’éolien terrestre, nous utilisons le repowering, qui consiste à remplacer les anciennes éoliennes par des modèles plus puissants et moins nombreux. Cela améliore non seulement l’efficacité mais aussi l’intégration paysagère", poursuit-il.
Du côté du géant allemand RWE, on ne nie pas les efforts à faire. "La France a désormais des atouts colossaux pour développer l’éolien offshore. Il ne faut pas gâcher cette opportunité exceptionnelle. Le monde de l’éolien n’est pas parfait, nous avons à entendre les critiques et à faire mieux", estime Pierre Peysson, directeur France de l’éolien en mer chez RWE et président de la Commission éolien en mer du Syndicat des énergies renouvelables (SER). Le passage en force est la meilleure façon de se faire détester. Même quand on a le vent en poupe.