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Défense : les Hauts-de-France passent à l’offensive
Enquête Hauts-de-France # Défense # Investissement industriel

Défense : les Hauts-de-France passent à l’offensive

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Face aux annonces du Président de la République sur la hausse de la dépense militaire, la région Hauts-de-France compte s’imposer comme un territoire déterminant et des PME et ETI y voient déjà un levier de croissance… Mais, avant que la région ne devienne un nouveau pilier industriel français de la Défense, cette filière doit devenir un nouveau moteur pour les Hauts-de-France.

La solution de brouillage SPART développée par MC2 Technologies, à Villeneuve-d’Ascq, dans le Nord — Photo : MC2 Technologies

Plus de 250 représentants d’entreprises attendaient aux portes des écuries du château de Chantilly, dans l’Oise, pour assister aux toutes premières Assises Régionales de la Défense, le 24 juin 2025. L’objet du rassemblement ? Ancrer le discours d’une filière stratégique pour les Hauts-de-France, au moment où le pays voit augmenter ses dépenses militaires pour assurer son indépendance stratégique. Introduisant l’événement en sa qualité de président de Région, Xavier Bertrand ne fait pas mystère de ses intentions. Après la "Vallée de l’électrique" et celle des datacenters, la région des Hauts-de-France doit aussi être, demain, un futur pilier industriel français pour le secteur de la Défense.

Un retard à rattraper

Une ambition d’autant plus grande que les Hauts-de-France ont un écart à résorber vis-à-vis de territoires voisins. Après la Seconde Guerre mondiale, la volonté de l’État français de concentrer l’industrie de Défense dans des régions éloignées des frontières a amené le secteur à se développer dans le Sud-Ouest, le centre ou la Bretagne… au détriment du nord de la France. Lequel, a fortiori depuis la réforme territoriale, compte quand même quelques fleurons du secteur qui structurent la BITD (Base Industrielle et Technologique de Défense), comme Dassault Aviation à Seclin (Nord), Thalès à Lambersart (Nord), ou des PME qui ont pris une place sur ce marché, telle MC2 Technologies (10,5 M€ de CA, 90 salariés) à Villeneuve-d’Ascq, dans le Nord.

150

Mais aucun inventaire précis du poids de la filière n’avait été fait jusqu’alors. À la suite de la première prise de parole du chef de l’État en mars, un prétravail d’étude a été amorcé par les services du Conseil Régional et le réseau consulaire, en attendant davantage. Il révèle que 150 entreprises des Hauts-de-France, PME et ETI, travaillent pour le secteur, directement ou comme sous-traitants. En résumé, "le territoire a les capacités mais un retard à rattraper", note Christophe Gaquière, cofondateur de MC2 Technologies, une des PME régionales pionnières sur le marché.

Une lettre d’intention État Région

"Nous allons collectivement devenir des experts du sujet", concède Philippe Hourdain, président de la CCI Hauts-de-France, qui s’est réuni au printemps avec le président de Région, le préfet et Jean-Pierre Letartre, patron du campus patronal Entreprises & Cités, récemment élu à la tête du Medef Lille Métropole, pour décider de l’organisation de cette grand-messe dans l’Oise, point de départ d’une dynamique structurante.

100 M€

Car la région Hauts-de-France y a signé une lettre d’intention avec l’État et les réseaux entrepreneuriaux sus-cités. La collectivité entend notamment se doter d’un fonds spécifique pour accompagner les entreprises dans leur montée en compétences, voire leur bascule vers ce nouveau marché. Xavier Bertrand a directement signifié son intention de mobiliser 100 millions d’euros sur le sujet dans les douze prochains mois et annonce plus du double (250 millions d’euros) d’ici la fin de son mandat en 2028.

Des atouts régionaux

"Il y a un vrai potentiel dans les Hauts-de-France", abonde Fanny Turgis, cofondatrice de Turgis Gaillard. Fondée en 2011 et passée de start-up à ETI en quelques années, en développant neuf sites industriels dans l’Hexagone, l’entreprise des Hauts-de-Seine (80 M€ de CA annoncés cette année) a souhaité se diversifier en rachetant, dans la région, au printemps 2024, la PME industrielle LTM. Basée à Téteghem, dans les environs de Dunkerque (Nord), cette société spécialiste de la construction métallique qui emploie 80 collaborateurs in situ (chaudronniers, soudeurs…) œuvre pour le tissu industriel dunkerquois, du Grand Port Maritime à la centrale de Gravelines, lui permettant d’avoir un pied dans les deux marchés, tout en étant en capacité de pivoter de l’un à l’autre, du militaire au civil.

Le site devrait jouer un rôle clé dans la production de l’Aarok, drone militaire "Moyenne Altitude Longue Endurance", conçu par Turgis Gaillard. En s’appuyant sur les capacités de production de son usine dunkerquoise, l’entreprise affirme disposer des moyens nécessaires pour en délivrer six à dix par an, et jusqu’à quarante par an en temps de guerre.

Besoin de mètres carrés

À Villeneuve-d’Ascq (Nord), MC2 Technologies prévoit, quant à elle, de déménager en février 2026 et de doubler ses surfaces, en investissant un nouveau bâtiment de 4 000 m². Fondée en 2004 sur une expertise dans les technologies d’hyperfréquence, la PME s’est d’abord développée dans le domaine de la sécurité avant d’investir celui de la Défense, qui représente actuellement 90 % de son chiffre d’affaires, qui devrait passer de 13,5 millions d’euros en 2024 à 16 millions d’euros cette année.

"Notre objectif est de devenir une ETI dans le domaine de la guerre électronique d’ici quatre ans."

Le changement de site s’avère donc nécessaire face à la hausse des carnets de commandes, alors que les lignes de production ne peuvent plus suivre pour répondre à la demande. "Notre objectif est de devenir une ETI dans le domaine de la guerre électronique d’ici quatre ans", affirme son cofondateur. D’après la French Fab Hauts-de-France, le cas MC2 n’est pas isolé : les entreprises déjà positionnées dans le secteur montent en puissance depuis quelques mois. C’est aussi le cas de la société Deprecq (6,37 M€ de CA 2024), entreprise de tôlerie industrielle qui emploie 48 salariés à Raismes, près de Valenciennes et dont 20 % du chiffre d’affaires est aujourd’hui réalisé dans la Défense. Sa dirigeante confirme une augmentation des volumes et la nécessité pour elle de doubler ses équipes et de développer ses surfaces de production pour suivre le rythme… à condition d’obtenir le foncier nécessaire.

Une opportunité pour les nouveaux entrants…

Si d’autres entreprises, présentes sur ces marchés par le passé, se posent la question d’y retourner, il faudra aussi compter sur de nouveaux venus pour faire des Hauts-de-France un pilier industriel de la Défense. Là-dessus, la tâche s’annonce plus ardue. "La BITD a besoin de densifier et de faire monter en puissance ses différents sous-traitants. Cette convention [signée avec le Conseil Régional, NDLR] va permettre de diversifier le tissu industriel des Hauts-de-France", a promis Sébastien Lecornu, ministre des Armées, dans un message vidéo diffusé en juin à Chantilly.

L’État, la Région et les milieux économiques des Hauts-de-France viennent de signer une lettre d’intention pour accompagner les entreprises vers les marchés de la Défense — Photo : Jonathan Blanchet

Il ajoute : "Pendant longtemps, quelques grosses entreprises françaises tiraient les investissements dans la Défense. Il va falloir passer par un tissu d’entreprises plus variées". Dans une région Hauts-de-France marquée par son héritage industriel et qui a orchestré sa réindustrialisation via Rev3, une stratégie de transition portée par la Région et la CCI pour transformer l'économie régionale face aux défis de la décarbonation, "cela va nous permettre de restructurer un certain nombre de filières", a même estimé le ministre.

… mais pas un eldorado

Certaines entreprises y voient l’occasion de pivoter, pour intégrer des marchés synonymes de rentabilité. "Pour nous permettre d’exister encore demain, c’est clairement le nucléaire et la Défense", fait savoir Yves Noirot, directeur général des Fonderies de Sougland (50 salariés, 5,5 M€ de CA), à Saint-Michel, dans l’Aisne. "L’envie d’y aller est claire, parce que notre secteur est en crise", résume Stéphane Rigaud, directeur général de l’ARIA, l’Association Régionale des Industriels de l’Automobile, porte-voix de la filière dans la première région de production de France qui compte près de 500 entreprises pour 56 000 emplois. Le délégué général pour l’Armement a déjà tempéré certaines ardeurs. "Aujourd’hui, toutes les entreprises automobiles se tournent vers nous. La Défense, ce n’est pas un eldorado. On ne pourra pas aider tout le monde", a signifié Emmanuel Chiva devant l’assistance à Chantilly.

Les filières s’organisent

"Nous savons que cela ne sera pas facile d’y rentrer, mais il y aura sans doute des opportunités. L’industrie automobile peut tenir la cadence. On va se donner toutes les chances pour que certaines de nos entreprises puissent se relancer", réagit Stéphane Rigaud. "Ce sera certainement plus accessible pour les entreprises qui ont des portefeuilles d’activités multisectoriels. Certains étaient même habilités DGA et vont y retourner".

Des forces armées équipées du fusil brouilleur de drones développé par MC2 Technologies à Villeneuve-d’Ascq — Photo : CEAM, I. Ramache, K. Viroulaud et B. Hennequin

En attendant un certain nombre d’appels d’offres qui seront lancés en début d’année prochaine, dans lesquels ces nouveaux entrants peuvent espérer se faire une place, le collectif Ambition Mobilités, constitué des filières aéronautiques, automobiles et ferroviaires, commence à échanger sur la stratégie à adopter pour que chacun puisse aiguiller ses adhérents, à compter de ce mois d’octobre. Une première rencontre est prévue en ce mois d'octobre, à l’invitation d’Altytud, le cluster aéronautique des Hauts-de-France.

Un guichet unique pour accompagner les entreprises

Pour permettre à un maximum de PME et ETI industrielles régionales de prendre ce virage stratégique, le réseau consulaire travaille également à mettre sur pied un programme pour structurer, fédérer et dynamiser la filière, calqué sur l’initiative Nuclei (lancé début 2010 pour fédérer les entreprises autour des marchés du nucléaire civil) ou plus récemment sur Canal Entreprises, lancé il y a cinq ans pour tirer parti du futur Canal Seine Nord Europe. C’est d’ailleurs Estienne Lemaire, responsable de ce dernier guichet unique, qui s’est vu confier le développement de cette porte d’entrée Défense pour les entreprises.

Corinne Molina, vice-présidente du groupe nordiste Mäder, fabricant de peintures, résines et composites — Photo : Mäder

"Il faut faire en sorte qu’intégrer ces marchés ne soit pas un parcours du combattant pour les dirigeants", estime Corinne Molina, ambassadrice du label French Fab en Hauts-de-France et cofondatrice du groupe de peintures industrielles Mäder (200 M€ de CA) à Villeneuve-d’Ascq (Nord). Celle-ci connaît bien le sujet pour avoir repris, en 1996, une activité aéronautique et Défense, cédée ensuite en 2019 à la société Socomore, basée à Vannes (Bretagne). La Direction Générale de l’Armement (DGA), qui a bien compris l’importance du tissu industriel en région, a nommé neuf attachés d’industrie de Défense dans l’Hexagone, dont Gaël Quevillon, pour les Hauts-de-France et la Normandie, qui devra faire le lien entre l’État et les écosystèmes locaux.

Une montée en charge sur le volet financier

Passées l’intégration et les premières commandes, les entreprises devront supporter la montée en charge, d’un point de vue financier. Selon la DGA, les PME et ETI devront mobiliser entre cinq et sept milliards de financements nouveaux, dont un à trois milliards d’euros de fonds propres pour les cinq prochaines années. Le tout afin de financer l’augmentation des carnets de commandes d’environ 17,5 milliards d’euros.

"La Défense, c’est encore un sujet qui fait peur, notamment à certains fonds."

Si l’État s’affirme en soutien du financement de la BITD, il resterait des inconnues à lever, notamment dans les milieux financiers. "Tout le monde dit que ce n’est plus un tabou, mais la position des banques sur le sujet n’est pas encore très claire. La Défense, c’est encore un sujet qui fait peur, notamment à certains fonds, puisque le sujet en lui-même pose des questions de souveraineté, considère Corinne Molina. C’est un dossier que nous devons mettre sur la table, comme nous l’avons fait pour l’industrie".

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