En 1926, l’odeur du café torréfié flotte rue des Francs-Bourgeois, à Strasbourg. Sous la direction de Georges Schulé, ancien employé torréfacteur d’une enseigne concurrente, le petit magasin "Cafés Sati" s’épanouit dans l’entre-deux-guerres.
" Lors de la Seconde Guerre mondiale, il n’y avait plus de produits exotiques sur cette période. Mais mon grand-père a pu, miraculeusement, on ne sait pas comment, récupérer ses machines à la sortie de la guerre ", retrace Nicolas Schulé, président actuel et petit-fils du fondateur. Au début des Trente Glorieuses, l’activité repart presque de zéro. Georges Schulé tient le cap et ouvre une seconde boutique, voisine. Dans les années 1960, au décès de Georges, sa femme Georgette Schulé reprend les rênes. "Elle a donné une toute autre dimension à l’entreprise", poursuit-il. En 2026, l’aventure familiale pèse 100 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2026 et emploie 56 salariés sur le site strasbourgeois.
Cap sur le Port
En 1964, l’entreprise quitte le centre de Strasbourg pour s’installer au Port du Rhin. La raison ? "Les pompiers sont en permanence dans la Grand’Rue où la seconde échoppe avait ouvert : les poussières de café présentaient de forts risques d’incendies. Ne souhaitant pas perdre ses clients en les indisposant, Georgette Schulé, malgré les critiques et l’incompréhension, a tout délocalisé au Port", raconte Nicolas Schulé. Le bâtiment est conçu autour d’un principe de gravité afin de ne pas endommager les grains : le café vert descend naturellement dans les circuits de transformation. Le geste devient industriel.
Moderniser pour rester dans la course
En 1977, une presse à particules est installée pour limiter les poussières de café. La même année, le site est modernisé. À la fin des années 1970 la valve, qui permet au café moulu de dégazer dans son emballage et de conserver ses arômes plus longtemps, est inventée en Italie. Une révolution pour le torréfacteur qui, capitalisant sur l’invention, va dès 1983 investir dans sa première ligne sous vide automatisée. L’avènement du café moulu moderne commence.
En 1985, un bâtiment dédié au café vert complète l’outil industriel. "Nous avons toujours regardé ce qui se faisait de nouveau. Lorsqu’une technologie apportait un avantage concret, nous investissions", explique le président. Avoir du nez, ici, signifie surtout avoir les bons indicateurs.
L’Europe comme extension naturelle
La chute du mur de Berlin en 1989 ouvre une nouvelle séquence. En 1992, la filiale polonaise est officiellement créée à Gdansk. Trente ans plus tard, elle représente 30 % de l’activité et emploie 90 salariés, contre 56 en France. L’Allemagne y est le premier débouché. La taxe café y atteint aujourd’hui 2,19 euros par kg, influençant durablement les prix et les flux. "Le consommateur allemand côté ouest vient acheter son café en France. Et notre usine polonaise approvisionne à moindre coût ce qui est devenu notre premier marché à l’export". Du Rhin à la Baltique, l’entreprise consolide ainsi son maillage.
Le grain, choix constant devenu levier
Dans les années 1990 et 2000, le marché français privilégie donc le café moulu standardisé. Sati maintient pourtant son offre en grain. Un choix discret à l’époque, décisif aujourd’hui.
Avec l’essor des machines automatiques, les volumes de grain progressent de 30 % en tonnage annuel et représentent désormais trois fois plus de volumes que le café moulu sous marque propre.
La production atteint 7 600 tonnes par an, dont 5 000 tonnes torréfiées à Strasbourg. "Nous n’avons jamais cessé d’en proposer. Quand le marché s’est accéléré, nous étions déjà organisés.", se félicite le petit-fils du fondateur.
Investir pour absorber les cycles
Entre 2000 et 2004, près de 6 millions d’euros sont engagés dans l’outil industriel : ensilage automatisé (2 M€ en 2000), modernisation des machines et bâtiments (2 M€ en 2001), nouveau torréfacteur (1 M€ en 2003), optimisation logistique (1 M€ en 2004). "Nous investissons stratégiquement par vagues, pour reprendre un peu notre souffle financier entre deux et concentrer nos efforts sur ce qui vaut vraiment le coup", argue Nicolas Schulé.
En 2019, un entrepôt capable de stocker 2 500 palettes est inauguré. Les lignes capsules atteignent 280 unités par minute. Dans le même temps, la grande distribution représente 85 % de l’activité, avec 15 % de parts de marché en Alsace. Près de 40 % des volumes sont aujourd’hui bio ou certifiés équitables.
Le goût reste le dernier juge. L’entreprise peut compter sur un spécialiste reconnu du cupping, discipline professionnelle de dégustation. Sébastien Maurer, 5 fois champion de France est une figure médiatique pour le groupe. Chez Sati, avoir du goût n’est pas un slogan : c’est un métier.
Croître sous tension des cours
Le chiffre d’affaires progresse. De 68 millions d’euros en 2024 à 100 millions en 2026. Une hausse en partie liée à la flambée des cours mondiaux depuis 2024, sous l’effet des tensions climatiques au Brésil et au Vietnam.
" Quand les cours montent, le chiffre d’affaires monte aussi. Mais la rentabilité ne suit pas mécaniquement. Et désormais nous sommes au point de rencontre entre deux statuts européens : PME et ETI", pose le président de Sati.
Le café perd environ 20 % de son poids lors de la torréfaction et gagne en volume. La densité change, les coûts évoluent. La maîtrise technique amortit les variations.
Préparer 2030
Labellisée PME + et Alsace Excellence, l’entreprise consacre environ 2 millions d’euros par an, soit 2 % du chiffre d’affaires, à la RSE. Un investissement de 4 à 5 millions d’euros est envisagé d’ici 2030 pour développer une torréfaction électrique, voire solaire, et augmenter les surfaces de production de 120 m².
Cent ans après sa création, Cafés Sati demeure intégralement détenue par la famille fondatrice. Aucun fonds, aucun investisseur extérieur. Dans un secteur où les cours s’enflamment et retombent aussi vite que la mousse d’un espresso, le torréfacteur strasbourgeois n’a pas cherché à devancer le marché, ni à le subir. Il a appris à le goûter, à le sentir… et à s’ajuster.