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Turbulences autour des futures éoliennes de Dieppe-Le Tréport
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Turbulences autour des futures éoliennes de Dieppe-Le Tréport

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L'éolien rencontre des soubresauts en Normandie avec le projet éolien en mer de Dieppe-Le Tréport qui enregistre de multiples retards, une usine qui doit s’approvisionner en Chine alors qu’elle s’agrandit pour fournir les chantiers français et les pêcheurs vent debout attendant leurs compensations financières. Des difficultés qui font sérieusement tanguer la perspective de produire de l’électricité à l’horizon annoncé de 2026.

En septembre, EMDT a installé la première fondation du parc éolien offshore de Dieppe – Le Tréport — Photo : Ocean Winds

Des vents contraires se lèvent sur le projet de parc éolien offshore de Dieppe-Le Tréport. Ce projet doit compter 62 éoliennes en mer à 17 kilomètres des côtes de Dieppe pour fournir une source d’électricité renouvelable équivalente à la consommation de près de 850 000 personnes, soit près de la moitié de la population de Seine-Maritime. Le projet est porté par la société EMDT (Éoliennes en Mer Dieppe Le Tréport), contrôlée à 60,5 % par Ocean Winds (détenu à parts égales par Engie et EDP Renewables), à 29,5 % par Sumitomo Corporation et à 10 % par La Caisse des Dépôts.

Cinq ans de retard au niveau des fondations

Le chantier a commencé au début 2025 pour une livraison annoncée à la fin 2026. Début septembre, EMDT indiquait que la première des fondations d’éoliennes, des pièces mesurant entre 48 et 55 mètres, avait été installée.

Or, un article du Canard Enchaîné daté du 10 septembre révèle notamment que des retards extrêmement importants viendraient ralentir la cadence du chantier : 5 ans de retard ! En effet, le fournisseur de fondations (l’espagnol Navantia) sur lesquelles seront implantées ensuite les turbines et pales d’éoliennes a adressé un e-mail à EMDT avertissant que les livraisons seraient étalées depuis août 2025 à fin juillet 2031.

Selon un document confidentiel émanant de Navantia, auquel Le Journal des Entreprises a eu accès, le calendrier de livraison des fondations ne pourrait fournir "que" 15 fondations de type "jackets" à septembre 2026. Les 47 autres fondations restantes devant, toujours selon ce calendrier, être livrées de façon échelonnée jusqu’en 2031, à raison de cinq fondations envoyées environ tous les 6 mois.

Sollicité par le Journal des Entreprises, EMDT assure que "des plannings actualisés sont transmis de façon récurrente et régulière par l’ensemble de nos contractants et les derniers reçus sont compatibles avec une mise en service du parc fin du second semestre 2026. S’agissant des fondations jackets, les 9 premières sont arrivées à Cherbourg et l’installation en mer a débuté". Oui, quatre premières fondations sont arrivées à la fin de l’été 2025. Sauf que la réponse du promoteur ne répond pas à la question du délai de livraison de la majorité d’entre elles.

Des pales fabriquées en Chine

L’article du Canard Enchaîné relève aussi que les pales des éoliennes, initialement annoncées comme devant sortir de l’usine havraise de Siemens Gamesa, seraient approvisionnées pour un tiers d’entre elles de Chine. Une révélation surprenante lorsque l’on se souvient que Marc Ferracci, alors ministre chargé de l’Industrie et de l’Énergie avait rappelé toute l’importance de ne plus laisser le marché européen face à "une concurrence internationale souvent féroce, qui s’exerce parfois dans des conditions déloyales avec des producteurs notamment asiatiques très subventionnés par leurs États", ciblant à mots à peine couverts la Chine.

"Nous avons besoin de faire en sorte que les composants de ces éoliennes soient produits localement le plus possible"

Le ministre avait prononcé ces mots le 17 février dernier lors du lancement des travaux de l’extension du site havrais du fabricant de pales Siemens Gamesa. Une extension de 12 700 m2 doit permettre à l’usine havraise de l’industriel de porter sa surface totale de production à 78 300 mètres carrés. Cet investissement de 200 millions d’euros va permettre d’accroître les capacités de production d’un site qui fournit les parcs éoliens marins de Dieppe-Le Tréport mais aussi de Fécamp, Courseulles-sur-Mer, Saint-Brieuc et Yeu-Noirmoutier. "Nous avons besoin de faire en sorte que les composants de ces éoliennes soient produits localement le plus possible", avait insisté Marc Ferracci. Il semblerait que l’appel au made in France n’ait été que partiellement entendu…

Pourquoi faire venir des pales d’Asie ?

Siemens Gamesa répond au Journal des Entreprises en expliquant que "les travaux nécessaires pour effectuer l’agrandissement stratégique se sont déroulés durant la période initialement prévue pour fabriquer les pales de 81 mètres de long destinées au parc EMDT". Siemens Gamesa "a été contraint de rechercher une solution pour tenir le planning du parc EMDT et, après approbation des autorités et d’EMDT, a ainsi décidé de fabriquer en Chine un tiers des pales du parc éolien. Les deux autres tiers seront fabriqués au Havre".

Selon l’hebdomadaire satirique, Siemens Gamesa n’a aucune obligation juridique de fabriquer les pales d’éoliennes destinées au projet éolien de Dieppe-Le Tréport en France, en dépit des incantations de Marc Ferracci. Mais si le retard des fournisseurs de fondations est avéré, est-il encore utile de faire venir les pales d’éoliennes de Chine ? L’extension de l’usine Siemens Gamesa Le Havre sera achevée depuis longtemps et le site havrais serait parfaitement en mesure d’honorer seul son contrat. Relancé par le Journal des Entreprises, Siemens Gamesa n’a pas encore répondu à cette objection à l’heure où nous écrivons ces lignes.

Les pêcheurs prêts à tout bloquer

Les porteurs du projet éolien de Dieppe-Le Tréport ont fort à faire sur la partie industrielle. Ils doivent aussi composer avec les pêcheurs, avec qui les relations sont franchement orageuses. Dimitri Rogoff, président du comité régional des pêches de Normandie, ne mâche pas ses mots : "Avec EMDT, depuis toujours, les relations sont exécrables, ce sont des mercenaires". Il faut comprendre que le futur parc éolien doit s’installer sur une zone abritant un gisement d’amandes de mer, dont la pêche est strictement réglementée et qui y est interdite depuis l’été 2023. Or, les compensations financières, réparties en mesures compensatoires individuelles (MCI) et mesures compensatoires collectives (MCC), que doit verser EMDT tardent à venir. Si les MCC mises en place via le fonds pêche d’EMDT est doté pour sa part de 5 millions d’euros, l’enveloppe totale des MCI se monte à 9,9 millions d’euros pour 123 bateaux éligibles. "Mais les MCI sont bloquées depuis un an, aucun versement aux pêcheurs, dénonce Dimitri Rogoff. J’en suis rendu à menacer de bloquer le chantier en mer. Les deux préfets de Région (Normandie et Hauts-de-France, NDLR) ainsi que la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord sont au courant. Nous attendons une réaction forte de l’État".

EMDT tente de calmer le jeu

Pourtant, EMDT assure faire le nécessaire. "Concernant l’indemnisation à percevoir par les pêcheurs impactés par la fermeture de la zone du parc, du fait de la phase d’installation en mer, une commission de sélection réunissant, en juillet dernier, EMDT et les comités régionaux des pêches a permis de déterminer les montants d’indemnisation de plus de 80 navires concernés. La prochaine étape est la signature entre EMDT et chaque armateur d’un contrat d’indemnisation, accompagné des justificatifs d’activité individuels. EMDT est donc prêt à démarrer le versement des indemnisations aux navires concernés".

Espérons que la mise en place des autres parcs éoliens au large des côtes normandes soit moins chaotique. Après l'inauguration du parc de Fécamp (Seine-Maritime) en 2024, la région doit donner naissance à quatre autres parcs, (Courseulles-sur-mer, Centre Manche 1 et 2 et Dieppe-Le Tréport).

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