Après le coup de vent des derniers jours, l’Atlantique apparaît étrangement calme. La houle océanique venue des confins du monde de l’eau et du vent chahute néanmoins les estomacs. Le spectacle n’en reste pas moins saisissant. La pointe des pales émerge à près de 200 mètres au-dessus des flots. À plus de 11 km de l’île d’Yeu et de 16 de celle de Noirmoutier, le chantier du parc éolien offshore EMYN franchit un cap décisif en ce début septembre. Au large de la côte vendéenne, plus de la moitié des éoliennes du parc, 35 des 61 prévues, sont désormais installées et injectent de l’électricité dans le réseau. "Quand tout se passe bien, que la météo est favorable, on peut poser une éolienne en 24 heures, explique Julien Voisine, responsable de chantier. Et un jour plus tard, elle commence à produire de l’électricité."
Produire de l’électricité pour 800 000 habitants
Tandis que le Vole-Au-Vent, un navire d’installation d’éoliennes en mer, reste campé sur ses pieds télescopiques, la mise en service complète du second parc éolien offshore des Pays de la Loire est attendue d’ici à fin 2025. Le parc éolien en mer EMYN, d’une puissance de 488 mégawatts, produira environ 1,9 térawattheure d’électricité par an, soit l’équivalent de la consommation annuelle de 800 000 habitants, peu ou prou la population vendéenne. "C’est aussi l’équivalent de la consommation d’un million de véhicules électriques sur une année", explique Marc Hirt, directeur France d’Ocean Winds, exploitant du parc éolien en mer EMYN (Éoliennes en mer îles d’Yeu et de Noirmoutier). Dans le détail, EMYN est une filiale d’Ocean Winds, la co-entreprise dédiée à l’éolien en mer créée par le français ENGIE et le portugais EDPR, dans laquelle Sumitomo Corporation, La Banque des Territoires et Vendée Énergie ont également des participations.
Une virée en mer pourrait facilement faire oublier qu’aujourd’hui encore, plus de 60 % de l’énergie consommée en France provient d’énergies fossiles, comme le pétrole ou le gaz naturel. "Notre objectif est de décarboner notre consommation en produisant de l’énergie renouvelable, poursuit Marc Hirt, et le vent est une source d’énergie quasi infinie." L’expression est prudente, car il arrive en effet qu’Eole, dieu du Vent, s’apaise, et que les turbines cessent de turbiner. "Chaque machine commence à produire de l’électricité dès 10 km/h de vent et s’arrête automatiquement au-delà de 100 km/h, pour des raisons de sécurité", explique Frédéric Flaus, directeur du projet EMYN. Entre 80 et 90 % du temps, en mer, les trois pales de chaque éolienne tournicotent.
Un chantier à 2, 5 milliards d’euros
Dans un contexte où tout le monde regarde de près le contenu local des grands projets industriels, EMYN affiche ses chiffres. "La filière française représente environ 50 % de l’investissement total de ce parc, qui atteint 2,5 milliards d’euros, rapporte Frédéric Flaus. Les équipements seuls pèsent un peu moins de 2 milliards, auxquels s’ajoutent les coûts d’installation qui représente 500 millions d’euros environ. Cette installation est un poste majeur : l’immobilisation d’un navire comme le Vol-Au-Vent, qui pose les éoliennes sur leur base, peut coûter près de 2 millions d’euros par jour".
Plus de 100 entreprises des Pays de la Loire
Concrètement, les nacelles et les pales ont été fabriquées au Havre dans les usines Siemens Gamesa, les mâts pré-assemblés à Saint-Nazaire, la sous-station électrique fabriquée à Saint-Nazaire par Atlantique Offshore Energy, la Business Unit des Chantiers de l’Atlantique dédiée aux énergies marines. Haizea Breizh, l’usine de l’espagnol Haizea Wind Group installée sur le polder de Brest a été chargée par le constructeur Siemens Gamesa de réaliser l’équipement des éléments internes des mâts. Par ailleurs, les câbles inter-éoliens ont été réalisés par Prysmian en Vendée, et une partie des navires exploités construits par l’armateur vendéen TSM. Les couronnes d’orientation des éoliennes ont été fabriquées en Vendée par Rollix Defontaine. Enfin, la base d’exploitation à Port-Joinville (île d’Yeu), un investissement de 8 millions d’euros, a été confiée à une entreprise locale." Le bordelais Valemo supervisera le bon fonctionnement du parc. "Les pieux, qui s’enfoncent de 40 m dans le sol, ont été fabriqués en Chine, reconnaît Frédéric Flaus. Pour des raisons de timing industriel."
Reste que le parc des îles d’Yeu et de Noirmoutier a déjà travaillé à ce jour avec près de 100 entreprises des Pays de la Loire, dont plus de 60 vendéennes, et pas que des industriels. "Plusieurs contrats ont été signés avec des entreprises locales, dans différents secteurs d’activité : études géophysiques et géotechniques en mer, expertises scientifiques, diverses études environnementales, campagnes d’étude halieutique ou avifaune, prestations de logistique et de manutention, prestations de transport maritime ou encore avec des entreprises de communication…", ajoute Yannick Raymond, directeur action territoriale et environnement.
Acceptabilité du projet
Le premier défi, curieusement, pour la construction du parc, n’était pas technique, mais tenait à un aspect plus subtil de cette installation qui s’étend sur 83 km2 et qui se voit, par beau temps, depuis la côte… "Le premier défi, c’est l’acceptabilité du projet, estime Frédéric Flaus. Nous avons remporté l’appel d’offres en 2014, et le chantier a démarré seulement en juillet 2023. Entre-temps, nous avons beaucoup dialogué avec les habitants et les acteurs locaux, entreprises, associations environnementales, pêcheurs et collectivités. Nous avons déplacé des éoliennes pour préserver les zones de pêche et imaginé un système permettant aux pêcheurs d’entrer dans le parc." Cette exigence a rendu la construction plus complexe, mais elle a permis une meilleure intégration. Il a aussi fallu résoudre la logistique insulaire : logement des salariés, arrivée des matériaux, cohabitation avec le tourisme. "Avec la collectivité et le département, nous avons aidé à la construction de 25 logements pour les salariés, dit-il, car le marché immobilier reste tendu sur l’île d’Yeu."
Le modèle économique du parc s’étend sur 25 ans
La maintenance du parc éolien devrait lui assurer une durée de vie de 25 à 30 ans. "Pour l’exploitant, l’amortissement se fait sur 20 ans et les bénéfices arrivent après, poursuit Frédéric Flaus. Le choix initial de recourir à des turbines de 8 mégawatts, alors encore à l’état de projet, nous a permis de limiter le nombre d’éoliennes à 61 au lieu de 80, réduisant l’emprise du parc, sans toucher à sa rentabilité."
Pour l’heure, au-delà du parc vendéen, Ocean Winds est doté d’un portefeuille d’environ 18 gigawatts de projets, en exploitation, en construction ou sécurisés sur le plan contractuel, soit 40 fois la puissance du nouveau parc vendéen. Elle aligne ces jalons en France, mais exploite des parcs au Royaume-Uni et en Belgique et développe d’autres projets en Europe, aux États-Unis et en Corée. En France, la priorité de fin 2025, après la mise en exploitation complète d’EMYN d’ici à la fin de l’année, est l’achèvement du parc flottant Éoliennes Flottantes du Golfe du Lion, un parc pilote d’éolien flottant au large de Leucate – Le Barcarès (Occitanie). Plus près des îles d’Yeu et Noirmoutier, et d’une taille comparable, le parc normand, Dieppe – Le Tréport, enchaîne ses étapes industrielles clés, avec sa sous-station déjà posée et une mise en service visée pour la fin 2026.