Où sont les femmes ? C’est la question posée au mois de juillet par les membres de la French Tech Aix-Marseille. Une question en forme d’engagement alors que les femmes sont encore sous-représentées dans la tech. Une question que de nombreux acteurs, des entreprises aux écoles d’ingénieurs, des enseignants du secondaire aux associations se posent de plus en plus souvent et à laquelle ils tentent d’apporter leur réponse. Car, pour tous, l’enjeu est de taille dans un secteur qui manque de talents. Sans compter que la mixité est synonyme de performance et que la sous-représentation des femmes dans la tech s’accompagne d’un effet de cercle vicieux, plaçant les femmes à l’écart de notre avenir.
Le numérique, un monde masculin
Un rapport du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, au titre éloquent, "La femme invisible dans le numérique", dresse un tableau peu flatteur de la situation. Seulement 29 % des effectifs du numérique en France sont des femmes en 2020, dont 16 % dans les métiers techniques et 22 % dans les postes de direction, selon un rapport de BVA Consulting pour la fédération Syntec, publié en 2023. Selon Numeum, syndicat des entreprises du numérique en France, la proportion de femmes baisse encore sur des technologies spécifiques telles que la cybersécurité, où elles ne sont que 10 % (Source : Olecio).
Dans les entreprises, le constat est partagé. Ainsi, Pierre d'Epenoux, président de la biotech marseillaise Imcheck Therapeutics (une cinquantaine de salariés), regrette d'être "le mauvais élève de la classe, avec zéro femme "au board", dont il ne choisit pas les membres, comme aujourd'hui au comité de direction", avant d'ajouter que "ce n'est évidemment pas un choix, mais une réalité."
Du côté du groupe varois d’ingénierie Fortil (2 500 personnes, 115 M€ de CA 2023), "la parité est une réalité au sein des fonctions support, au sein du codir aussi". "En revanche, les femmes sont trop peu nombreuses dans les métiers techniques", souligne Florian Tocanier, chargé de projets RSE. La tendance est néanmoins positive : "nous recevions moins de 15 % de candidatures féminines dans les métiers de l’ingénierie il y a 5 ans. Elles sont un peu plus de 20 % aujourd’hui", ajoute-t-il.
Les filles éloignées des filières scientifiques
Pour le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, cette inégalité professionnelle prend sa source dès le parcours éducatif, "où la spécialisation genrée des filières écarte les filles des formations scientifiques ou technologiques." Les jeunes filles ne représentent que 29,7 % des effectifs des écoles d’ingénieurs et 30,9 % des élèves de classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques.
"Les filles se disent encore trop souvent que les maths ne sont pas faites pour elles, la physique non plus"
Selon les chiffres du Gender Scan, le taux de femmes diplômées dans les STEM (Sciences, technologies, ingénierie et mathématiques) est en baisse et 7 % seulement des adolescentes déclarent avoir envie de s’orienter vers le numérique, contre 29 % des garçons. "Les filles se disent encore trop souvent que les maths ne sont pas faites pour elles, la physique non plus", ajoute Valérie Guillon, vice-présidente de What 06 (Women Hackers Action Tank), une association qui compte une vingtaine de femmes de la tech et qui œuvre pour rendre visibles les femmes dans les secteurs technologiques et numériques. "Les jeunes filles ont le droit de s’engager dans des filières techniques et scientifiques, dans des filières d’avenir, elles ont le droit d’avoir des ambitions professionnelles", a martelé l’ancienne première ministre Élisabeth Borne, venue introduire le Forum Sistemic à Marseille. Pendant une journée, ce forum qui a réuni plus de 350 jeunes s’est demandé si "l’avenir doit n’appartenir qu’à une femme sur quatre ? "
97 "Wi-Filles" toulonnaises
Tout comme ce Forum, les initiatives se multiplient localement. Cet été, l’école régionale du numérique La Plateforme, dont 20 % des effectifs sont constitués d’étudiantes, a participé au centre extrascolaire Tumo, pour encourager la naissance de vocations dans le numérique.
Il y a aussi le programme Wi-Filles, déployé dans le Var depuis 2019 par la fondation agir contre l’exclusion (Face). "Nous allons à la rencontre des jeunes filles de 14 à 17 ans pour leur montrer le champ des possibles dans la cybersécurité, la communication, la création de jeux ou la collecte de données", explique Franck Pittiloni, responsable des projets d’éducation chez Face Var. Au cours de la dernière année scolaire, 5 promotions, regroupant 97 jeunes volontaires de deux collèges et un lycée toulonnais, ont été soutenues par cinq entreprises locales : des grands groupes comme Enedis et Veolia, le groupe d’ingénierie Fortil et deux plus petites entreprises, Swello et Tuto.com.
Au cours de l’année scolaire, 45 Wi-Filles toulonnaises, emmenées par une consultante de la société Fortil, ont pu découvrir les coulisses d’un de ses clients du secteur aéronautique. "Nous avons aussi accueilli trois stagiaires pendant une semaine", confie Florian Tocanier. Dès l’année prochaine, Fortil, à travers son fonds de dotation ira encore plus loin. "En partenariat avec l’école d’ingénieurs Isen Toulon, nous avons décidé de financer les études supérieures d’élèves issus des quartiers prioritaires. Nous visions 30 % de candidates : il y en aura presque la moitié, puisque sur 15 sélectionnés, sept sont des femmes", détaille le chargé de projets RSE.
Susciter une nouvelle génération de talents féminins
Du côté des acteurs du programme Wi-Filles, comme du côté de What06, qui organise le "Girls Tech day" dédié aux collégiennes, on est conscient qu’il faut du temps. D’ailleurs, l’objectif pour les entreprises partenaires est de voir des résultats se dessiner à moyen ou long terme. Franck Pittiloni, de Face Var, compte déjà deux jeunes filles qui se sont orientées vers des voies numériques en lycée grâce au programme Wi-Filles.
Au sein de l’entreprise Fortil, même si cela n’est pas imputable au seul programme Wi-Filles, les choses changent déjà : alors que l’effectif global a quadruplé au sein du groupe, la part des collaboratrices techniques est passée de 18 % à 23 % de 2018 à 2023. Quant aux femmes associées, elles sont 51 sur un total de 193", détaille Florian Tocanier. Quant à Laurent Boffi, chargé des relations avec les collectivités et responsable de la RSE chez Enedis (700 salariés dans le Var), il confie avoir hâte de voir une première étudiante "Wi-Fille", toquer à sa porte pour un stage ou un emploi : "les graines sont plantées !"
Ces graines, c’est montrer le champ des possibles, c’est aussi et surtout montrer des modèles de réussite. "Le message a bien plus de valeur lorsqu’il est porté par des femmes, car les jeunes filles peuvent s’identifier", confirme Laurent Boffi. Des modèles pour casser les stéréotypes dès le plus jeune âge, "dès l’école primaire", pour Carole Deumié, "car c’est à cet âge que se construit la confiance."
Des modèles de réussite au féminin auxquels s’identifier
Carole Deumié est l’un de ces modèles. Professeur des universités en physique, directrice de l’école Centrale de Marseille, qui forme 1 200 étudiants, dont 1 100 ingénieurs, elle a grandi dans les quartiers nord de Marseille, et fait sa prépa au lycée Thiers à Marseille, pensant que "la grande école préparatoire parisienne dans laquelle elle était pourtant prise n’était pas pour elle". Et, aujourd’hui, Centrale Méditerranée est atypique dans le milieu très masculin des écoles d’ingénieurs. "La proportion de filles se situe au-dessus de la moyenne : elles sont 30 % en cursus ingénieur et pas loin de 40 % au sein du bachelor autour de l’ingénierie responsable et de la transformation digitale", souligne-t-elle.
Pour Carole Deumié, ses messages d’engagement, notamment en faveur d’une ingénierie responsable, portent leurs fruits, alors qu’elle vient de commencer un second mandat. Puis, l’école s’appuie sur un codir et conseil d’administration à parité… Et des modèles pour susciter des vocations.
Des femmes sur les photos
La visibilité des femmes guide aussi les actions menées par la commission Nova In Tech du syndicat Numeum (25 000 adhérents en France, qui représentent 85 % du chiffre d’affaires du secteur). "Nous avons créé une délégation d’une trentaine de femmes, qui se déplacent sur des salons emblématiques, comme le WebSummit à Lisbonne, lors duquel nous avons pu avoir un Pavillon France à parité et diffuser une photo 100 % féminine avec 3,5 millions d’impressions sur le réseau social LinkedIn", se félicite Maylis Staub, présidente de Nova In Tech, qui devrait renouveler l’expérience dans les prochains mois.
Les modèles existent aussi localement, à l’image de Capucine Roche, la PDG de l’entreprise marseillaise Letsignit (80 collaborateurs, 6,30 M€ de CA), qui confie être tombée dans la marmite du numérique dès la sortie de l’école de commerce. Elle raconte : "je ne me suis jamais posé la question de la légitimité". Et aujourd’hui, l’égalité femmes-hommes irrigue l’entreprise qu’elle dirige, jusqu’au codir, sauf au sein de son équipe technique, qui compte zéro développeuse. Son histoire, elle veut la raconter au plus grand nombre. Elle s’est laissée embarquer par le cabinet de conseil EY au sein du mouvement "Club Women & Leadership" et est finaliste du concours Microsoft qui récompense chaque année les femmes influentes de la tech.
Parmi celles qui sont passées par les bancs de Centrale Méditerranée, Carole Deumié cite, en exemple, "l’entrepreneuse marseillaise Corinne Versini, qui a fondé Genes’Ink une entreprise à vocation mondiale spécialisée dans l’industrie de la microélectronique. Il y a aussi Inès Rivolaen, ingénieure lancement chez ArianeGroup et marraine de l’association Elles Bougent."
Elles Bougent, c’est justement l’association pour laquelle s’investit sa déléguée régionale Émilie Pomero, chargée d’affaires au Cesi d’Aix-en-Provence, un campus qui compte 1 300 étudiants et 13 % de filles dans les filières informatiques, un peu moins de 24 % de filles sur les deux cursus en alternance "systèmes et réseaux" et "développement". Toute l’année, elle mène des actions auprès des jeunes filles et croit en la force des modèles de reconversion réussie : "Comme Sabrina, qui était secrétaire et psychologue et qui est alternante en développement informatique. Comme Cindy qui suit une formation de manager en architecture et applications logicielles des systèmes d’information, en alternance au ministère de la transition écologique." Pour Émilie Pomero, les choses bougent : "cette année, 25 % de filles intègrent notre école d’ingénieur."
14 000 postes à pourvoir en Paca dans le numérique
Elles bougent d’autant plus que ces femmes apportent de la performance. D’abord, parce que se couper des femmes, c’est se priver de 50 % de la population. Selon l’observatoire des Nations Unies, 75 % des emplois créés d’ici 2050 seront liés aux domaines scientifiques et technologiques.
Alors que plus de 230 000 postes seront à pourvoir dans la tech d’ici à 2030 en France, dont 14 000 en région Paca, les entreprises se priveraient d’une réserve importante de talents et de compétences. Des entrepreneurs ou des écoles l’ont bien compris et misent sur la reconversion pour recruter les talents qui leur manquent et par la même occasion féminiser leurs effectifs. "Alors que 6 femmes sur 10 rêvent de reconversion, nous sensibilisons nos entreprises adhérentes", confie Maylis Staub. Répondre à ce besoin de reconversion, Diana Bajora, directrice générale de l’entreprise marseillaise Dev-ID (68 collaborateurs, 3,5 M€ de CA), qui développe des applications, y répond depuis 3 ans à travers son académie interne. "À nos débuts, il y a sept ans, nos bureaux ressemblaient à une colocation de mecs, avec au programme, batailles de boulettes en papier et cartons à pizza sur le sol", raconte-t-elle avec, peut-être, un brin d’exagération.
"Nos femmes en interne se sont révélées être les meilleures cheffes de projet de nos équipes. Sans les femmes, la tech est moins créative, moins innovante"
Pour détecter ses futurs développeurs, elle a créé des jeux de sélection à destination des profils en reconversion, lui permettant de dépasser la parité dans ses formations internes. "Aujourd’hui, malgré la crise sanitaire, qui s’est accompagnée d’une régression des acquis, notamment au détriment des femmes, 33 % de nos développeurs sont des femmes, contre à peine 7 % en sortie d’école d’ingénieurs", souligne Diana Bajora.
Une mixité synonyme de performance
L’entrepreneuse ne rate pas une occasion de dire à toutes les jeunes filles d’aller là où c’est compliqué, "car c’est le seul moyen de changer les choses". "La mixité dans le secteur du numérique permettrait de générer 10 % de PIB supplémentaires à l’horizon 2025, selon une étude de McKinsey", ajoute Diana Bajora. Elle l’a constaté sur le terrain : "Nos femmes en interne se sont révélées être les meilleures cheffes de projet de nos équipes. Sans les femmes, la tech est moins créative, moins innovante."
Une observation largement partagée par différents entrepreneurs de la French Tech Aix-Marseille venus témoigner lors du Forum Sistemic. "L’atteinte de la parité au sein du comité de direction s’est faite sous le prisme méritocratique. Et cette opportunité crée un avantage concurrentiel très clair, car la dynamique est bien meilleure quand on a, en interne, une représentation sociale de la société", témoigne Thomas Kerjean, le directeur général de la PME marseillaise Mailinblack (plus de 100 salariés, 12,7 M€ de CA) spécialiste de la cybersécurité.
Pour Pierre-Emmanuel Casanova, le cofondateur d’HSL Technologies (une quarantaine de collaborateurs), une start-up aixoise qui développe une solution pour le transport et le stockage de l’hydrogène, "la complémentarité permet d’accélérer". Et il le constate au quotidien depuis la nomination d’une femme (Corinne Dubruel) à la présidence du conseil d’administration de son entreprise il y a un an et demi. Quant à notre "mauvais élève" pour son codir, Pierre d’Epenoux d’Imcheck Therapeutics avoue être entouré de femmes au quotidien. Elles constituent 70 % de son effectif. Et tout comme l’apport de nationalités différentes, "la diversité est source de richesse", souligne ce dernier. Et puis, peut-on imaginer un monde dans lequel l’intelligence artificielle aura été développée par et pour les hommes ?
Une femme sur deux quitte la tech après 35 ans
Une fois séduites, reste encore à les garder. Car les entreprises de la tech peinent encore à fidéliser leurs effectifs féminins. Selon la dernière étude de McKinsey "More Women in Tech", une femme sur deux quitte le secteur après l’âge de 35 ans (source : rapport Accenture et Girls Who Code). Pourquoi ? Parce que la sous-représentation des femmes s’est accompagnée d’un cercle vicieux : moins les femmes sont présentes, moins les environnements de travail sont adaptés. Il faut des modèles féminins à des postes de direction pour offrir aux femmes des projections de carrières. Il faut aussi embarquer les hommes dans le combat, comme le fait Nova In Tech. Une ambition partagée par Valérie Guillon, vice-présidente de What 06 et Manager de Programme Innovation Collaborative chez Orange : "Pour avancer, nous avons besoin des hommes. Il ne suffit pas de dire que la mixité est importante, que c’est un levier d’efficacité et de bien-être au travail. Il faut vraiment qu’à ces discours, ils associent des actes."
Des mesures mises en place pour garder les femmes
Des actes, il y en a. Ils sont décidés par certains entrepreneurs pour garder leurs femmes et pourquoi pas inspirer.
Dès l’école. "Nous sensibilisons nos élèves à l’égalité femmes/hommes : qu’il s’agisse de management, comme d’écarts salariaux, écarts qui existent toujours, dès le premier emploi", explique Carole Deumié. Pour elle, le sujet est primordial alors que la différence de salaires entre les femmes et les hommes persiste : le salaire moyen des hommes est de 5,2 % supérieur à celui des jeunes femmes à la sortie des grandes écoles selon la 32e enquête sur l’insertion des diplômés des Grandes écoles, réalisée au 1e semestre 2024.
L’augmentation post-congé maternité, parmi les solutions
Chez Cross The Ages (70 salariés), spécialiste marseillaise des jeux vidéo, son dirigeant, Sami Chlagou, consacre une page de son site Internet au sujet et y dévoile le score de son index de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, 29 sur 65 points. Il souligne par exemple "qu’aucune femme ne figure parmi les 10 salariés les plus élevés de l’entreprise", il reconnaît aussi "l’absence de mesures favorisant systématiquement l’augmentation salariale des employées à leur retour de congé maternité." Face à ce constat, il s’engage, sur cette même page, à prendre des mesures significatives pour réduire les écarts et promouvoir une plus grande égalité professionnelle au sein des équipes. Chez Mailinblack, un cercle des hackeuses a été créé pour "développer la confiance en elles des salariées, évoquer des problématiques propres aux femmes", explique Thomas Kerjean. Ce dernier a aussi pris l’engagement d’augmenter systématiquement ses salariées à leur retour de congé maternité. Un congé que Jonathan Noble, le dirigeant de l’entreprise toulonnaise Swello (16 personnes) a récemment décidé d’augmenter d’un mois pour les mamans, de deux mois pour les papas.
Changer l’écosystème
Du côté de la French Tech Aix-Marseille, la présidente Julie Davico-Pahin a elle aussi choisi de passer à l’action, histoire de transformer l’écosystème. Il y a quelques mois, elle regrettait que seulement 18 % des projets tech soient portés par des femmes dans les Bouches-du-Rhône, avec une baisse de 12 points en deux ans. En juillet, elle est passée à l’action, avec une campagne vidéo "Où sont les femmes ?", une campagne portée par des entrepreneurs et entrepreneuses de la tech. Pour que demain, les femmes soient sur les photos des succès de la tech, qu’elles ne soient plus oubliées, surtout lorsqu’il s’agit de se féliciter d’une levée de fonds bouclée par une start-up spécialisée dans la détection du cancer du sein grâce à l’intelligence artificielle. À l’époque, en 2019, la niçoise Therapixel avait communiqué sur sa levée de fonds de 5 millions d’euros en mettant en avant neuf trentenaires, tous masculins !