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Lutte contre le cancer : après une année record, les biotechs marseillaises à l’épreuve de la durée
Enquête Marseille # Biotech # Start-up

Lutte contre le cancer : après une année record, les biotechs marseillaises à l’épreuve de la durée

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Fin 2025, deux annonces majeures ont propulsé Marseille sur la scène biotech européenne : la cession d’ImCheck Therapeutics à Ipsen, qui pourrait atteindre 1 milliard d’euros, et la levée de fonds record de 105 millions d’euros d’Adcytherix. Ces succès mettent en lumière l’excellence scientifique locale en immuno-oncologie, dans une année pourtant marquée aussi par les fragilités d’un écosystème en quête d’un nouvel élan.

Pionnier de l’immunothérapie, spécialisé en immuno-oncologie Innate Pharma est un pur produit de la recherche marseillaise et a vu le jour en 1999 — Photo : Innate Pharma

Les compteurs se sont affolés dans le monde des biotechs engagées contre le cancer à Marseille, fin 2025. D’abord, avec Adcytherix. Dix-huit mois après sa création, la jeune entreprise a clôturé une levée de fonds de 105 millions d’euros. Ce financement la positionne comme l’un des acteurs les plus prometteurs dans son domaine de recherche : les nouveaux anticorps conjugués (ADC). Quelques jours plus tard, la PME ImCheck Therapeutics était cédée au groupe français Ipsen pour un montant pouvant atteindre 1 milliard d’euros. Deux annonces qui ont propulsé Marseille sur le devant de la scène biotech européenne.

Deux trajectoires, largement commentées et unanimement saluées par les investisseurs, les collectivités et les acteurs académiques, au premier rang desquels le pôle de compétitivité Eurobiomed (430 membres en régions Paca et Occitanie). "Le rachat d’ImCheck par Ipsen est un signe fort pour l’écosystème biotech du sud de la France, après la levée de fonds d’Adcytherix. Une très belle science promue par des entrepreneurs aguerris se développe au sein de nos entreprises avec le soutien d’investisseurs français et internationaux et des groupes pharmaceutiques de premier plan", se félicite Émilie Royère, la directrice générale d’Eurobiomed.

ImCheck, la réussite du couple recherche et fonds d’investissement

La cession d’ImCheck Therapeutics au groupe Ipsen constitue, sur le papier, l’un des plus beaux exits jamais réalisés par une biotech marseillaise. Il s’agit du deuxième succès commun pour Kurma Partners et le Professeur Daniel Olive (figure mondiale de l’immunologie et directeur du laboratoire Immunité Cancer et du Centre de Recherche en Cancérologie de Marseille), après la création d’Emergence Therapeutics en 2021 et sa session à l’américain Eli Lilly en 2023. Créée en 2015, ImCheck développe une nouvelle génération d’anticorps ciblant divers cancers d’origine solide et hématologique, avec un mécanisme d’action mobilisant à la fois l’immunité innée et adaptative.

Pierre d’Epenoux, PDG d’ImCheck Therapeutics : "le rachat par Ipsen récompense les travaux scientifiques révolutionnaires menés par des universités françaises." — Photo : Jean Fondacci

"En unissant notre équipe et notre expertise à celles d’Ipsen, nous allons accélérer le développement de l’ICT01 (son programme phare, NLDR) vers les études d’enregistrement et de commercialisation", déclare Pierre d’Epenoux, PDG d’ImCheck Therapeutics.

Le montant de la transaction — 350 millions d’euros versés immédiatement, assortis de paiements conditionnels pouvant porter la valorisation totale à 1 milliard d’euros — valide une stratégie assumée de développement long et capital-intensif. "Dès le départ, nous avons structuré le projet avant même la création de l’entreprise, en travaillant sur les licences et l'approche industrielle", explique Rémi Droller, directeur d’investissement chez Kurma Partners, actionnaire fondateur.

Kurma Partners, membre du groupe Eurazeo a accompagné ImCheck à toutes les étapes, depuis l’amorçage jusqu’à la levée de fonds de 96 millions d’euros réalisée en 2022. "Il ne s’agissait pas seulement de financer un actif, mais de bâtir une entreprise capable de mener un candidat médicament jusqu’à la phase clinique, avec des financements de l’ordre de 150 à 200 millions d’euros", poursuit-il.

Aujourd’hui, ImCheck emploie une cinquantaine de personnes. "Un acquéreur qui investit jusqu’à un milliard d’euros n’a aucun intérêt à défaire ce qui a pris dix ans à construire", souligne Rémi Droller. Pour Jacques Fieschi, directeur scientifique de la plateforme de R & D MimAbs, "le rachat n’est pas une finalité, mais une opportunité pour aller plus loin, plus fort."

"Une entreprise qui réussit sur un territoire n’est jamais un arbre qui fait de l’ombre aux autres, c’est une locomotive", Émilie Royère, directrice générale d'Eurobiomed.

Levée record d’Adcytherix

Autre symbole fort de cette fin d’année 2025 : le développement d’Adcytherix, qui a donc réalisé une levée de fonds de 105 millions d’euros pour développer une nouvelle génération d’anticorps conjugués, ces ADC qui ciblent précisément les cellules tumorales tout en limitant les effets toxiques sur les cellules saines. "C’est la plus importante [levée de fonds de] série A en Europe dans le domaine des ADC en 2025", revendique Jack Elands, fondateur et directeur général de la société, qui avait déjà créé, en 2021, Emergence Therapeutics. Le financement doit permettre de faire entrer le premier candidat en phase clinique et de constituer un portefeuille d’ADC propriétaires. Le tour de table rassemble investisseurs français et internationaux.

En levant 105 millions d’euros, Jack Elands, directeur général et fondateur d’Adcytherix s’est dit "fier d’avoir attiré un consortium d’investisseurs de classe mondiale." — Photo : Yud Pourdieu Le Coz

"Les entreprises de ce secteur ont plusieurs pieds", rappelle Rémi Droller. "Elles font des essais cliniques aux États-Unis, s’intéressent à l’Asie, ont des investisseurs partout dans le monde. Il n’y aura jamais un écosystème 100 % marseillais."

Reste que, sur le territoire, Adcytherix est l’arbre qui cache une forêt encore clairsemée. En 2025, seules trois biotechs ont levé des fonds dans la région pour un total de 118,2 millions d’euros. Une seule, Adcytherix, est positionnée en oncologie. Un chiffre à mettre en regard des 122 établissements biotech recensés en région, représentant 1 450 emplois et 320 millions d’euros de chiffre d’affaires. Globalement, une trentaine de sociétés régionales interviennent dans les champs de l’immuno-oncologique et s’appuient sur un écosystème universitaire et hospitalier, unanimement salué.

Un socle académique d’exception

Le Centre d’Immunologie de Marseille-Luminy (CIML), le Centre de Recherche en Cancérologie de Marseille (CRCM), l’Institut Paoli-Calmettes (IPC) et l’Assistance Publique – Hôpitaux de Marseille (APHM) forment un continuum recherche-soin rare en Europe. L’Institut Paoli-Calmettes joue un rôle pivot. Avec 2 200 salariés, un budget de 370 millions d’euros et près de 12 000 nouveaux patients par an, il figure parmi les tout premiers centres de lutte contre le cancer en France, "entre la 3e et la 4e position, en ballotage avec Léon Bérard à Lyon", souligne son directeur Norbert Vey. Il a presque doublé ses effectifs et plus que doublé son budget depuis 2010.

"La dynamique marseillaise est portée par une recherche académique intense, parmi les meilleures en immunologie en Europe, confirme Émilie Royère. Mais aussi par des centres de recherche clinique très moteurs, capables de travailler avec le tissu industriel." Même si les investisseurs se sont intéressés aux travaux d’ImCheck indépendamment de son implantation géographique, Pierre d’Epenoux reconnaît que "la renommée marseillaise est un élément connu".

"En dix ans, sept start-up ont émergé du site de l’IPC", rappelle Norbert Vey. Parmi elles, ImCheck et Emergence Therapeutics. L’IPC accueille également des études de première administration chez l’homme et collabore avec de nombreuses biotechs, y compris celles dont l’origine n’est pas strictement marseillaise. "Le cercle est vertueux : plateformes de test, création de connaissance, accès des patients à l’innovation, formation des professionnels", résume Norbert Vey.

"Il existe des sociétés bien établies. Mais il faudrait davantage de biotechs, davantage d’investisseurs spécialisés, davantage de financements publics. L’élan existe, mais il doit être démultiplié."

Puis aux côtés de ces institutions existent des structures privées, à l’image de MimAbs, une société fondée en 2020 à partir de l’acquisition des actifs de MI-mAbs, laboratoire académique d’Aix-Marseille Université. "Notre équipe d’une vingtaine de personnes réalise des missions de recherche sous contrat pour des donneurs d’ordres (pharmas, biotechs, start-up), principalement à des fins de développement de nouveaux traitements, en particulier pour lutter contre le cancer", explique son directeur scientifique Jacques Fieschi. Grâce à son intégration au groupe familial Janvier-Labs, acteur de la recherche biomédicale ayant son siège près de Laval, en mars 2023, MimAbs bénéficie d’équipements à la pointe, et de personnels hautement qualifiés. "Nous comptons une trentaine de clients récurrents, dont des serial start-uppers, que nous avons accompagnés une première fois et continuons d’accompagner sur leurs nouveaux projets", confie Marie Hommel, directrice du développement.

Des coups durs en 2025

Toutefois, cette excellence scientifique ne se traduit pas automatiquement en succès industriels durables. "Il existe des sociétés bien établies, mais nous ne sommes que quelques-unes", constate Pierre d’Epenoux, PDG d’ImCheck. "Il faudrait davantage de biotechs, davantage d’investisseurs spécialisés, davantage de financements publics. L’élan existe, mais il doit être démultiplié."

Pour Émilie Royère, "la première génération de biotechs, emmenée notamment par Innate Pharma (création en 1999, NDLR), a donné l’envie à beaucoup de se lancer. Les réussites récentes montrent que nous sommes capables de bâtir un développement de manière très professionnelle, très structurée… Jusqu’à donner envie aux plus grands d’investir."

Mais des fragilités existent et sont bien connues : difficulté à financer l’early-stage, manque de solutions pour le scale-up, pénurie de foncier adapté, complexité réglementaire. Elles ont touché des acteurs historiques du bassin marseillais en 2025. L’usine HalioDX (164 salariés), spécialisée dans la fabrication de kits de diagnostic en immuno-oncologie, a été lâchée par l’américain Veracyte (CA 2024 : 446M$), qui l’avait reprise en 2021. Placée en redressement judiciaire en mai 2025 avec des pertes s’élevant à 14,5 millions d’euros, HalioDx a depuis pris un nouveau départ, porté par ses fondateurs historiques, Stéphane Debono et Vincent Fert, et trois autres associés. Elle s'appelle désormais Helio Diagnostics et a un objectif : devenir un sous-traitant pharmaceutique spécialisé en diagnostic.

Yannis Morel, directeur des opérations d’Innate Pharma — Photo : Yohan Justet

En septembre 2025, Innate Pharma, pionnière de l'immuno-oncologie marseillaise, a, de son côté, engagé une restructuration, avec un recentrage sur ses programmes phares et la mise en œuvre d'un plan de sauvegarde de l'emploi avec une réduction de 30 % de ses effectifs. "Les fondamentaux sont bons, mais le contexte de financement a été très difficile pour les biotechs cotées", reconnaît son directeur des opérations Yannis Morel. Innate, qui comptera 120 à 130 collaborateurs d'ici février-mars 2026 (contre 181 au 1er janvier 2025) a ainsi décidé de concentrer ses efforts sur trois candidats médicaments cliniques "prometteurs à court terme".

Financement : une reprise en 2026 ?

"2026 est une année charnière avec un fort besoin de financement. Le contexte 2025 a été compliqué pour les biotechs, en particulier pour les biotechs publiques comme la nôtre. En revanche, je suis optimiste pour la suite car nous avons pu observer un rebond des financements fin 2025 pour deux raisons principalement : la baisse des taux d'intérêt aux États-Unis et l'augmentation du nombre de fusions-acquisitions, offrant aux actionnaires un afflux d'argent immédiat à réinvestir", confie le directeur. Des signes confirmés par d'autres acteurs de l'écosystème.

Rémi Droller, engagé dans l’investissement dans l’industrie de la santé depuis 26 ans, constate une amélioration de l’environnement et confie, avec un peu de provocation "que tous les bons projets trouvent du financement. "Puis, les entreprises de l’industrie pharmaceutique ont besoin des biotechs pour survivre, avec des opérations d’acquisition, qui offrent aux fonds un retour sur investissement et ainsi la capacité à lever de plus en plus d’argent", poursuit-il. Kurma est ainsi passé de près de 50 millions d’euros sous gestion en 2010 à presque 1 milliard d’euros aujourd’hui

et a été au départ de près de 24 sociétés.

"Tous les bons projets trouvent du financement", Rémi Droller, associé Kurma Partners

Émilie Royère a observé "un frémissement en fin d’année", citant notamment la clôture du fonds amiral Sofinova Capital XI, à 650 millions d’euros, "dépassant largement l’objectif initial" et destiné aux entreprises de biopharmacie et d’instrumentation médicale.

Un indispensable nouveau souffle

Dans ce contexte, Pierre d’Epenoux d’ImCheck évoque la nécessité d’un "élan démultiplié", quand Émilie Royère met en avant la capacité d’Eurobiomed à accompagner ses membres pour décrocher des financements, passer un cap réglementaire, réaliser une étude de marché, participer à des conventions d’affaires ou aller à l’international. "Sur une centaine de dossiers analysés par an, nous réussissons à faire financer 20 à 25 dossiers pour des montants allant de 200 000 à 20 millions d’euros", avance la directrice.

Emilie Royère, directrice générale d’Eurobiomed — Photo : Jean-Marie Huron/ATCG Partners

Pour Yannis Morel, le véritable enjeu est ailleurs : "Un succès qui va jusqu’au marché essaime beaucoup plus qu’un succès financier. C’est cela qui crée durablement des compétences, des expertises et un tissu industriel solide." L’avenir le dira, mais le succès d’ImCheck pourrait être de ceux-là. Pour Rémi Droller, "l’adossement à un industriel, comme Ipsen, solidifie l’écosystème national". "Puis, avec ImCheck s’est construit un pôle d’expertise très fort de 50 personnes, avec l'appui d'un laboratoire académique de renommée internationale. Cette expertise est tellement pointue qu’elle n’est pas délocalisable facilement, comme le serait une chaîne de fabrication de voitures", poursuit-il.

Le Marseille Immunology Biocluster, promesse en construction

Censé apporter ce nouvel élan, le Marseille Immunology Biocluster (MIB) concentre beaucoup d’espoirs. Labellisé France 2030 et doté de 96 millions d’euros, il ambitionne, à dix ans, l’émergence de 30 nouvelles start-up viables, l’implantation de 30 entreprises, la création de 2 000 emplois directs, la mobilisation de plus de deux milliards d’euros d’investissement et le développement d’un médicament "blockbuster". Coordonné par Aix-Marseille Université, impliquant une vingtaine de partenaires, il vise l’accélération de la recherche en immunologie appliquée à quatre aires thérapeutiques, dont l’oncologie. Il est l’incarnation d’une terre de recherche en immunologie depuis plus de 40 ans.

"Ce biocluster n’est pas implanté ici par hasard. Il se base sur un tissu existant et doit être un levier pour lever les difficultés du territoire en termes de foncier, de transport, d’attractivité, etc.", Norbert Vey, membre fondateur du MIB.

Mais, un peu plus d’un an après sa labellisation, le projet est encore largement en phase de déploiement. "Il est très important pour l’avenir, mais il ne contribue pas encore à l’attractivité du territoire", estime Jacques Fieschi du MimAbs. Pour Pierre d’Epenoux, "il a été inauguré à peu près en même temps que le Paris Saclay Cancer Cluster de Villejuif et les faits parlent d’eux-mêmes." Quand, à Villejuif, au sud de Paris, le plus grand campus d’Europe contre le cancer (100 000 m² de laboratoires et bureaux) sort de terre à proximité de l’hôpital Gustave-Roussy, à Marseille, les projets structurants, comme le futur Centre de recherche clinique exploratoire C2IT, attendu pour 2027, restent à concrétiser. Ce C2IT constitue pour Émilie Royère "l’avenir du territoire." Pour un montant de 50 à 60 millions d’euros, proche de l’IPC, il servira de pôle d’essai clinique aux industriels souhaitant tester et valider leurs futurs candidats médicaments. "En réunissant nos forces (celles de l’IPC et de l’APHM, NDLR), nous voulons créer une masse critique pour devenir un leader national, proposer une structure de recherche de classe internationale", explique Norbert Vey. Avant d’ajouter que le MIB a suscité beaucoup d’enthousiasme : "Nous devons maintenant poursuivre, surtout accélérer, avec davantage de moyens et de coopération."

Des mètres carrés supplémentaires

En réponse au manque de foncier, là encore, l’IPC envisage la création d’un espace dédié à l’accueil de start-up désireuses de progresser dans la lutte contre le cancer. Pour les biotechs en général, start-up et scale-up en santé, le neuroscientifique Yehezkel Ben-Ari a imaginé, un bâtiment de 6 600 m². En 2027, l’Institut Ben-Ari d’Innovation (IBEN) proposera, sur le campus phocéen de Luminy, laboratoires et bureaux "plug & play".

Un enjeu stratégique qui dépasse le territoire

Dans un contexte de compétition mondiale exacerbée — la Chine concentrant désormais plus de 40 % des essais cliniques et ayant détrôné les États-Unis dans la découverte de nouvelles molécules — les enjeux dépassent largement Marseille. Avec un écosystème encore dominé par de petites et nombreuses entreprises, "le jeu doit être collectif", martèle Émilie Royère. "Et c’est l’une des missions du pôle Eurobiomed, que de structurer cet écosystème pour permettre au territoire d’être le plus favorable possible à l’émergence et au développement d’entreprises en santé", ajoute-t-elle.

C’est un ensemble, composé d’investisseurs internationaux, de collaborations entre recherche académique et recherche privée, entre chercheurs et entrepreneurs, d’un réseau d’animation, qui va créer le succès de l’écosystème. Enfin, "si nous voulons que les patients européens aient accès aux médicaments innovants, il faut les développer en Europe, ajoute Rémi Droller. Ce n’est pas seulement un enjeu économique, c’est un enjeu de santé publique."

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