Le 3 mars, en région rennaise, sur le site de la Direction générale de l’armement Maîtrise de l’information (DGA-MI), à Bruz, les partenaires du dispositif Bretagne Innovation Grand Ouest (BINGO)* ont signé une nouvelle convention pour trois années supplémentaires. L’objectif reste le même : rapprocher les entreprises innovantes des besoins opérationnels des armées et accélérer l’émergence de solutions autour du numérique, de la cyberdéfense, du guidage/navigation, des systèmes d’armes et de la guerre électronique. C’est la raison d’être de BINGO, pôle d’innovation de défense créé en 2021 à l’initiative de la DGA et l’agence Innovation Défense (AID) du ministère des Armées.
Une interface entre deux univers
Le dispositif joue un rôle d’interface entre deux univers qui se connaissent encore peu. "Pour une PME ou une start-up, le ministère des Armées est une grosse boîte noire. Elles ne savent pas par où entrer", explique Frédéric Bouyer, directeur DGA-Maîtrise de l’information à Bruz. BINGO permet justement de lever ces barrières et d’accompagner les entreprises dans la compréhension des besoins opérationnels. L’initiative s’adresse en priorité aux PME et start-up, souvent issues du monde civil, qui souhaitent tester le potentiel de leurs technologies dans le domaine de la défense.
Des projets innovants testés par les armées
Depuis sa création, BINGO a soutenu 29 entreprises, venant pour l’essentiel de Bretagne (Skyld, Capgemini, Wavetel…), mais pas exclusivement.
Sur la période 2021-2026, treize projets d’accélération ont été lancés sous forme de marchés publics, auxquels s’ajoutent cinq projets financés dans le cadre du dispositif RAPID, un régime de subventions dédié aux innovations duales civiles et militaires. Au total, environ 7,6 millions d’euros ont été engagés.
BINGO ne dispose pas de budget propre : les financements proviennent de l’Agence de l’innovation de défense, qui attribue les crédits au cas par cas selon les projets retenus.
Les dossiers financés sont généralement de taille modeste, souvent inférieurs à 100 000 euros. Les projets sont sélectionnés selon plusieurs critères : leur caractère innovant, leur intérêt pour les armées et la capacité des entreprises à concrétiser leur proposition. La logique est d’abord expérimentale. Les entreprises développent des prototypes qui sont ensuite testés sur des terrains militaires. "Aujourd’hui, dans BINGO, nous avons surtout réalisé des démonstrateurs et des preuves de concept, souligne Frédéric Bouyer. L’enjeu de cette nouvelle convention est de passer à l’échelle et d’accélérer le déploiement des solutions qui fonctionnent."
Compétition technologique
Pour la DGA, cette montée en puissance répond à un contexte stratégique marqué par l’accélération des innovations militaires dans le monde, sur fond de déséquilibres géopolitiques majeurs (guerres en Iran et en Ukraine…). L’objectif est aussi d’intégrer plus rapidement les technologies émergentes dans les capacités opérationnelles.
"La technologie progresse très vite, insiste l'ingénieur général de l'armement. L’objectif est d’éviter le décrochage, car dans certains cas, le décrochage pourrait signifier la défaite."
Les besoins portent notamment sur les communications résilientes en environnement hostile, la surveillance du spectre électromagnétique ou encore l’intelligence artificielle appliquée à la détection et au suivi de cibles.
Le finistérien CG-Wireless plébiscité pour sa solution
Le dispositif BINGO soutient plusieurs innovations régionales, comme celle de l’entreprise quimpéroise CG-Wireless (8 salariés), bureau d’études en électronique embarquée spécialisé dans les technologies radiofréquences.
La TPE finistérienne a reçu une subvention d’environ un million d’euros pour le projet Recsanet. Le système permettrait à des capteurs, à des équipements ou à des combattants isolés de communiquer malgré l’absence d’infrastructures classiques. Lancé fin 2023, le projet doit s’achever en 2026. "Ce type de solution de communication frugale, capable de fonctionner avec peu d’énergie et peu de bande passante dans un environnement hostile, correspond exactement à ce que recherchent aujourd’hui les armées", applaudit Frédéric Bouyer.
Amorce financière
Au-delà des financements, l’accompagnement constitue un levier important pour les PME innovantes. "Les entreprises viennent chercher une amorce : un peu d’argent, mais aussi un cadre pour travailler et comprendre les besoins des armées", explique Jean-François Clavel, coordinateur technique de BINGO.
"Cette rencontre entre innovation industrielle et usage opérationnel est au cœur du dispositif", poursuit-il.
Un déficit à combler sur le hardware et l’électronique
Sur le plan technologique, Frédéric Bouyer estime que la France dispose d’une excellente expertise dans plusieurs domaines, notamment l’intelligence artificielle, la cybersécurité et le numérique. Ces compétences sont reconnues à l’échelle internationale et reposent sur un écosystème dynamique de start-up et de grandes entreprises.
En revanche, il souligne un " déficit croissant " dans les domaines du hardware (technologies matérielles) et de l’électronique, notamment les radiofréquences et la conception de composants. Investir ces terrains-là pourrait constituer un bon moyen d’entrer dans le cercle des dix entreprises accompagnées chaque année par BINGO.
Des technologies testées à Bruz
Le site de la DGA-MI à Bruz, un véritable petit village de 70 bâtiments répartis sur 50 hectares et dédié au monde de la Défense, dispose d’infrastructures permettant de tester différents types de technologies, dans les domaines numérique et électromagnétique. Les installations incluent notamment des chambres d’essais permettant de réaliser des tests en environnement contrôlé, en particulier pour les émissions radio. Des expérimentations se font aussi sur d’autres sites sécurisés comme le camp militaire de Coëtquidan (Morbihan) par exemple.
* Sont membres de BINGO : la Direction de l’ingénierie et de l’expertise de la DGA, le Commandement de la cyberdéfense, le Commandement de l’Appui Terrestre Numérique et Cyber, l’Académie Militaire de Saint-Cyr Coëtquidan ; l’Agence ministérielle pour l’IA de Défense, le Poool x Technopôle Rennes – Saint-Malo.