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Les entreprises bretonnes prennent position sur le terrain de la Défense
Enquête Bretagne # Industrie # PME

Les entreprises bretonnes prennent position sur le terrain de la Défense

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Face aux tensions internationales croissantes et à la montée en puissance des budgets militaires, la Bretagne gagne du terrain dans la réorganisation de la Défense nationale. Stimulées par la hausse des commandes de l’armée française, de nombreuses PME industrielles et ETI se mobilisent pour saisir ces nouvelles opportunités économiques et technologiques.

A Vannes, Multiplast (groupe Carboman) conçoit les ailes du premier drone français, à usage militaire, conçu par Turgis et Gaillard Groupe. — Photo : DR

Quand le salut d’une entreprise passe par un pivotement de son activité vers la Défense. Telle est la nouvelle page d’histoire qu’écrit la Fonderie de Bretagne, à Caudan, près de Lorient. Après des mois d’incertitudes, le tribunal de commerce de Rennes a validé, le 25 avril, l’offre de reprise du groupe landais Europlasma.

La Fonderie de Bretagne pivote vers la Défense

Outre la sauvegarde de 266 emplois sur site, cette reprise marque une diversification forte pour ce site centré sur le secteur automobile. La Fonderie de Bretagne entre sur le marché de la Défense. Le site morbihannais se destine à une mise en production rapide et massive de corps creux pour la fabrication d’obus de mortier.

Cette production s’inscrit dans les priorités nationales fixées récemment en faveur du renforcement de la base industrielle et technologique de Défense. Ces nouveaux et importants apports de volumes permettront de sécuriser rapidement le redressement économique de Fonderie de Bretagne tout en offrant le temps nécessaire au développement du portefeuille clients et des nouvelles activités.

La Bretagne veut jouer les premiers rôles

En parallèle de cette relance de la Fonderie de Bretagne, c’est tout l’écosystème économique régional et hexagonal qui est en effervescence.

En l’espace de quelques semaines, l’univers des industriels de la Défense a connu un véritable bouleversement. Confronté à la menace russe et à l’incertitude du soutien américain à l’Ukraine, le président de la République a pris la parole le 5 mars pour préparer les Français : il est impératif d’augmenter les dépenses militaires afin de garantir l’autonomie stratégique du pays. "Avec les deux lois de programmation militaire que j’ai initiées et que les Parlements successifs ont adoptées, nous aurons doublé le budget de nos armées en près de dix ans", déclarait-il alors.

Longtemps stabilisés autour de 30 milliards d’euros par an, les crédits alloués à la Défense au niveau national amorcent une montée en puissance : de 40 milliards d’euros en 2021, ils atteindront 57 milliards en 2024, et pourraient grimper jusqu’à 69 milliards en 2030, sous réserve de la situation des finances publiques.

En réponse à l’appel lancé par le chef de l’État, le président de la région Bretagne, Loïg Chesnais-Girard a indiqué que la Région est prête à prendre sa part dans le domaine de la Défense et même à redoubler d’efforts "non pas pour aller en guerre mais pour renforcer notre souveraineté, notre autonomie stratégique et préserver la paix".

Un secteur qui pèse 2,8 milliards d’euros en Bretagne

"Les retombées économiques de la Défense pour la Bretagne, c’est 2,8 milliards en 2023, précise l’attaché de l’industrie de la Défense en région, pour la Bretagne et les Pays de la Loire, Damien Bégoc. Dont 1,8 milliard sur la base productive, c’est-à-dire les entreprises, et 1 milliard pour les soldes, salaires et pensions." 26 000 entreprises sont en contrat avec le ministère des Armées au niveau national, dont 4 500 fournissent des équipements, formant la base industrielle et technologique de Défense. Parmi elles, 250 se trouvent en Bretagne. "Elles représentent environ 20 000 emplois", poursuit Damien Bégoc.

Le portrait type de ces entreprises qui figurent dans cette base sont des PME de 50 collaborateurs qui réalisent 5 à 6 millions d’euros de chiffre d’affaires et travaillent à 75 % pour le civil et à 25 % pour la Défense. Autre caractéristique au niveau national, ces entreprises se trouveraient en moyenne plus endettées que les autres, en raison peut-être des décennies où les commandes d’armement étaient moindres.

Trois donneurs d’ordre essentiels

La Bretagne compte également trois des plus importants grands comptes du secteur sur son territoire : Naval Group, Thales et Safran. Cette dernière compte, par exemple, plus de 1 500 collaborateurs en Bretagne et six établissements rattachés au groupe. Le site de Safran Electronics & Defense à Fougères, en Ille-et-Vilaine, constitue, et de loin, sa principale implantation stratégique. S'étendant sur plus de 36 000 m2, il emploie 1 150 salariés et prévoit encore d'accueillir 150 nouvelles personnes en 2025. Le site est considéré comme un centre d'excellence en industrialisation et fabrication d'équipements électroniques. En région rennaise, Safran a récemment communiqué sur l'implantation d'une usine à La Janais pour fabriquer des pièces de moteurs d'avions. Safran Turbine Airfoils, du nom du site, accueillera 200 salariés dès son ouverture en 2027. Le Rafale de Dassault Aviation y réalisera une partie de sa production.

Thales est une autre "locomotive" importante, avec six établissements répartis entre Brest, Rennes et Étrelles près de Vitré, représentant plus de 3 050 collaborateurs. Avec près de 1 800 collaborateurs, le site de Brest est le plus important de la Global Business Unit "Systèmes de Mission de Défense". Il couvre un large spectre, "du fond des océans à l'espace", avec une force R & D de plus de 1 300 ingénieurs. "Le site de Brest se distingue comme un pilier stratégique sur le marché Défense, tant par son effectif, la diversité de ses activités (aérien, naval, spatial) que par son rayonnement à l'export. C'est aussi un moteur régional de l'innovation, fortement intégré à l'écosystème technologique breton", souligne le groupe.

Un accélérateur industriel régional va voir le jour

Pour aider à optimiser la production des entreprises de la Défense, un programme d’accélération industrielle, l’Accélérateur Défense, a été lancé en 2024 par la DGA et Bpifrance. Dans sa première promotion, figurent Obsam, spécialiste de la gestion de l’obsolescence basé dans les Côtes-d’Armor, et le finistérien Interface Concept, qui conçoit et fabrique des cartes et systèmes embarqués haute performance pour des applications industrielles et de Défense.

Un même accélérateur mais au niveau régional cette fois va voir le jour dans les prochaines semaines en Bretagne, à l’instar de celui des Pays de la Loire, déjà en fonction. Toutes ces entreprises pourront se partager un marché qui a atteint au niveau national 30 milliards d’euros en 2024, dont 20 milliards d’euros pour le marché national et 10 milliards d’euros pour l’export.

"La caractéristique de ces entreprises en Bretagne est leur diversité : certaines travaillent pour le terrestre, d’autres pour l’aéronautique ou le naval, d’autres encore font les trois. C’est une forme de résilience, observe Damien Bégoc. Cette diversité n’empêche pas des points de force, comme dans le naval, la cybersécurité, l’IA, héritages de tout ce qui a été fait dans les télécoms à Lannion et Rennes, mais aussi la photonique et les lasers, avec là aussi de belles entreprises à Lannion."

Quand les PME jouent leur carte

Être une PME bretonne et jouer les premiers rôles n’est pas impossible. Elles sont ainsi plusieurs à tirer leur épingle du jeu dans un contexte international "porteur".

À Ploërmel, à l’Est du Morbihan, Hydraumatec, la PME (35 salariés et 6 M€ de CA) qui fabrique des blocs forés est présente sur le marché de la Défense depuis plusieurs années. "Tout a commencé par un besoin express d’un acteur majeur. Il a apprécié notre réactivité et la qualité du produit livré", confie Emmanuel Germain PDG d’Hydraumatec. Une première étape qui lui a permis de devenir un fournisseur stratégique de plusieurs industriels de la Défense comme Naval Group à qui il fournit des pièces maîtresses pour les sous-marins du programme Baracuda. La PME compte aussi comme client KNDS, ex Nexter, l’industriel franco-allemand de l’armement.

Actuellement, l’entreprise ne connaît pas un boom d’activité sur le volet Défense ; ce que relativise Emmanuel Germain : "ce sont des marchés avec des temps longs et cela représente moins de 10 % de mon chiffre d’affaires." Toutefois, cette spécialité liée à la Défense, est aussi porteuse sur ses autres marchés. "Il y a beaucoup d’exigences administratives. On est soumis à un niveau d’exigence important dont nous faisons bénéficier nos autres clients."

Investir si nécessaire

Au sein du groupe morbihannais Carboman (250 salariés et 30 M€ de CA), deux de ses composantes que sont Ouest Composites (Auray) et Multiplast (Vannes) connaissent une activité soutenue. "La Défense est déjà un de nos secteurs d’activité. Là, nous observons une croissance entre des programmes en cours avec un rythme soutenu et d’autres, entrants, pour lesquels il faut aller vite", observe Damien Harlé, co-dirigeant du groupe avec Jean-Denis Bargibant. Si le groupe est en capacité d’absorber ces commandes, la Défense est un secteur qui a toujours été regardé de près par le groupe. "Nous sommes très attentifs à ces marchés. Le fait d’être un groupe structuré comme Carboman et de disposer d’un volume d’outils de production, nous permet de discuter avec des acteurs majeurs. De ces sites sortent des radomes ou des ailes de drones militaires comme l'Aarok conçu par Turgis et Gaillard Groupe. "À l’heure actuelle, ces augmentations de volumes ne nécessitent pas de nouveaux investissements mais cela pourrait s’avérer nécessaire si des programmes, sur lesquels nous sommes consultés, aboutissent", précise Damien Harlé.

Le spécialiste des technologies lasers costarmoricain Lumibird, joue lui aussi sa partition. Lors de sa communication sur ses résultats du premier trimestre 2025, il a annoncé que sa division Photonique était en croissance de 15,8 % à 23,9 millions d’euros. Une croissance "toujours impulsée par l’activité Défense/spatial dont le chiffre d’affaires est en hausse de 37,8 % à 10,5 millions d’euros (+ 37,1 % à taux de change constant) sous l’effet du déploiement des contrats pluriannuels et la livraison du carnet de commandes", a-t-il commenté.

Un réarmement européen

Dans un autre domaine, Centigon (CA 2024 de 32 M€, 150 salariés), spécialiste du blindage de véhicules, bénéficie de la vague des réarmements européens. "En France, la Direction générale de l’armement a lancé en 2024 un premier appel d’offres et un autre cette année, se félicite Faramalala Rakotonjanahary, qui dirige l’entreprise installée à Lamballe dans les Côtes-d’Armor. La Pologne a décidé de consacrer 5 % de son PIB à sa Défense, et les Pays Baltes se réarment aussi."

Centigon, qui a réalisé la majeure partie de son activité ces dernières années avec des contrats pluriannuels avec un constructeur de poids lourds destinés aux armées néerlandaise puis norvégienne, n’en finit plus de croître. Alors qu’elle réalisait 20 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020, l’entreprise devrait atteindre 35 millions d’euros en 2025. Avec une rentabilité nette de 10 %.

400 entreprises travaillent pour le Rafale

De son côté, Safran, présent à Rennes et Brest, demeure discret sur les tournants stratégiques que le groupe pourrait opérer dans le contexte international actuel (désengagement américain et risque accru de conflits en Europe, NDLR). L’industriel indique uniquement "que la question est prématurée et que les marchés de la Défense ne représentent que 20 % de l’activité du groupe aujourd’hui." Toutefois, la commande de contrats fermes pourrait être la condition sine qua non d’un tel développement (lire par ailleurs).

Également dans l’attente, le spécialiste de la réparation, de la maintenance et du recyclage des appareils électroniques Cordon Group (CA 2024 de 450 M€, 4 000 salariés), basé dans les Côtes-d’Armor. Pour l’entreprise, le ruissellement n’a pas encore eu lieu. À date, l’entreprise réalise 5 % de son activité dans le secteur de la Défense, en France et en Italie. "Nous discutons avec des grands donneurs d’ordre dont nous sommes sous-traitants. Il y a une effervescence mais on sent que le budget n’est pas encore tout à fait clair, estime Olivier de Ruby, président du groupe depuis janvier 2025. Ce qui est sûr, c’est que nous sommes très attentifs et que nous pouvons aller encore plus loin et plus vite dans ce domaine."

Le ruissellement des commandes tarde

Alors, peut-on dire que l’économie de guerre a déjà ruisselé sur l’activité des PME bretonnes ? "L’économie de guerre est une réalité depuis deux ans, estime Damien Bégoc. Les commandes ont augmenté même si nous sommes discrets. Des entreprises en profitent déjà." Exemple de cette montée en charge, le Rafale, pour lequel 400 sociétés travaillent, dont plusieurs PME industrielles bretonnes, et dont la cadence de production va passer d’un exemplaire par mois en 2020 à trois à la fin 2025. "Mais il ne s’agit pas d’un eldorado ni d’une corne d’abondance, prévient Damien Bégoc. Nous allons nous appuyer sur les entreprises de la base industrielle et technologique de Défense. Nous n’avons pas vocation à aller chercher d’autres entreprises, sauf compétences particulières."

"Réduire le temps administratif"

Pour permettre aux PME bretonnes de profiter à plein du rebond du secteur, les acteurs économiques régionaux ont un rôle à jouer. Bretagne Aerospace Défense est un cluster qui réunit 52 entreprises, dont Safran, et qui pèse 343 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024. 90 % d’entre elles sont duales, travaillant à la fois pour l’aéronautique civile et militaire.

Pour son président depuis janvier 2025, Franck Troesch, "tout le monde est prêt, mais on attend le ruissellement des commandes. Il y a un délai entre le politique, les donneurs d’ordre et les PME. Mais il est impératif de réduire le temps administratif entre chaque couche."

"C’est le rôle de notre cluster de synchroniser le besoin avéré de réarmement avec la supply chain. Notre tissu de PME est prêt à répondre d’une seule voix à Naval Group, Safran, Thales et à la Direction générale de l’armement. La clé, pour déclencher des investissements, des formations, des recrutements, c’est la commande, indique le président. Les donneurs d’ordre ont la capacité de donner de la visibilité aux PME, même si les commandes n’arrivent que dans 6 mois. "

Pour Jocelyne Madec, déléguée du cluster et DG du fabricant de drones morbihannais Drone Act, les commandes tardent à venir. "Nous avons connu beaucoup d’essais et de certifications dans les drones en 2024 et je pensais que 2025 serait l’année des commandes. Mais elles ne sont pas supérieures à l’année précédente. Je pense que nous les attendrons jusqu’à septembre."

La Région en première ligne

De son côté, la Région a organisé le 19 mars dernier une rencontre avec les trois principaux donneurs d’ordre en Bretagne du secteur de la Défense : Naval Group, Thales et Safran. Une réunion où se trouvait également la Direction générale de l’armement. "Il s’agissait de mettre en réseau ces gros acteurs avec nos PME régionales, qui sont souvent de rangs 2 ou 3, pour favoriser le ruissellement des grands comptes vers ces entreprises", explique Laurence Fortin, vice-présidente du conseil régional en charge notamment de l’économie.

Sur ce dernier sujet, une convention a été signée avec les donneurs d’ordre. Un bac pro cybersécurité ouvrira en septembre dans un établissement de Fougères, par exemple. Et en 2023, la collectivité a consacré 150 000 euros dans la formation pour le site Thales d’Étrelles. Cette implantation, en pleine croissance, produit notamment des jeux de radars et de systèmes de guerre électronique destinés à équiper les avions de combat Rafale de Dassault Aviation.

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