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À bientôt 180 ans, le producteur de pineau et cognac Jules Gautret vieillit aussi hors des barriques
Charente # Vins et spiritueux

À bientôt 180 ans, le producteur de pineau et cognac Jules Gautret vieillit aussi hors des barriques

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En dépit d’une conjoncture particulièrement défavorable pour les spiritueux, la marque Jules Gautret s’apprête à fêter son 180e anniversaire en gardant le sourire. Le producteur de pineau et cognac implanté sur les deux Charente mise sur de nouveaux produits. Dans ses caves aujourd’hui, des éditions limitées aux couleurs des décennies passées côtoient des canettes de cocktails et bientôt une liqueur.

Dans une salle du château de Jonzac qui a vu naître les spiritueux Jules Gautret il y a près de 180 ans, Sébastien Trézeux, directeur général de Maison Ansac qui abrite la marque, présente "le grand écart de Jules Gautret" : entre des bouteilles cognac en éditions limitées étiquetées comme à l’époque, et la liqueur d’orange lancée cette année — Photo : Caroline Ansart

"C’est une période compliquée", reconnaît l’actuel dirigeant de la marque Jules Gautret, Sébastien Trézeux. Mais le producteur de cognac et de pineau des Charentes a plus d’un tour dans son tonneau. Jules Gautret, marque principale de Maison Ansac — elle-même filiale de la coopérative agricole charentaise Ocealia -, peut s’enorgueillir de célébrer bientôt ses 180 ans, avec la ferme intention d’assurer "plusieurs décennies encore", en capitalisant sur sa longue histoire, son ancrage territorial fort et la diversification de son offre.

L’audace du jeune Jules

L’audace récente de Jules Gautret — qui a lancé en 2025 des canettes de cocktail à base de cognac, de pineau et de melon faiblement alcoolisé — aurait sûrement plu au "vrai" Jules Gautret. Louis François Jules, de son prénom complet, n’a que 21 ans quand il fonde en 1847 une société de négoce d’eaux-de-vie dans le château de Jonzac, alors propriété de ses parents et acquis par son père et son oncle en 1818. Louis François Jules Gautret est bien né, issu d’une lignée de riches propriétaires de domaines viticoles. Dans le château de Jonzac — qui trône toujours au cœur de la ville, abritant la mairie et des services de l’État aujourd’hui — il installe des chais de vieillissement pour produire du cognac. "Il commercialisait en France et très rapidement dans les pays nordiques et au Mexique, raconte Sébastien Trézeux. C’était un hédoniste qui aimait les voyages et les bons restaurants."

L’entreprise Jules Gautret a été fondée dans le château de Jonzac en Charente, alors propriété familiale. Il est aujourd’hui détenu par la mairie et l’État — Photo : Caroline Ansart

Pionnier dans l’ouverture du capital

Sa plus grande innovation a été d’ouvrir le capital de l’entreprise dès 1872 à des viticulteurs partenaires. "À l’époque cela ne se faisait pas", commente le dirigeant actuel. Louis François Jules a été malin : les vignes familiales n’ont rapidement plus suffi, il faisait appel à des viticulteurs voisins dont certains se chargeaient de distiller les eaux-de-vie avant leur vieillissement au château. "En créant une communauté de viticulteurs actionnaires, il incluait dans l’entreprise les distilleries et maîtrisait la qualité de l’ensemble de la production. C’était une grande différence à côté des autres maisons et c’est encore ce qui nous différencie aujourd’hui puisque nous sommes — certes plus une entreprise familiale — mais toujours une 'famille' de viticulteurs via la coopérative."

Ouvrir le capital de l’entreprise Gautret à des vignerons partenaires était une vraie innovation en 1872 — Photo : Archives Gautret

Aujourd’hui, 130 viticulteurs alimentent la production Jules Gautret, ils étaient déjà 60 début 1900. "Le principe de la communauté de viticulteurs est sécurisant à la fois pour la production de la marque et pour les viticulteurs, analyse Sébastien Trézeux, c’est gagnant-gagnant."

60 viticulteurs contribuaient à la production de Gautret en 1900. Ils sont environ 130 aujourd’hui — Photo : Archives Gautret

Cinq générations de Gautret

Le pari est récompensé dès 1895 de plusieurs médailles en France, en Belgique et aux États-Unis. La marque est reconnue et l’entreprise prospère. À la mort du fondateur en 1911, son fils Jacques Louis Édouard Gautret reprend les rênes. Il lance les premières campagnes de publicité en 1947 en France, pour contrer la concurrence du whisky importé par les Américains après-guerre.

"On ne peut pas se contenter de sortir un nouveau VSOP ou attendre que le marché reparte. Il faut innover."

Cinq générations de Gautret se succéderont jusqu’à la cession de la société en 1959 à une coopérative d’eaux-de-vie, devenue Océalia depuis (1 816 salariés, 7 000 adhérents, 532 M€ de CA en 2024-2025). "Il n’y avait pas de successeur identifié et la famille souhaitait poursuivre l’aventure de la coopérative plutôt que vendre à un groupe financier", raconte Sébastien Trézeux.

Le pineau constitue l’essentiel de la production de la marque — Photo : Christophe Mariot

Aujourd’hui, avec 700 000 bouteilles par an Jules Gautret est la marque la plus réputée et la locomotive de Maison Ansac, basée à Saint-Germain-de-Lusignan près de Jonzac. Sa gamme de cognacs s’est étoffée, sa distribution aussi, prenant le virage notamment de la grande distribution dès ses débuts dans les années 1970.

Innover pour faire vivre la marque

La marque a bravé les crises (chocs pétroliers, crise de 1995…) mais "celle-ci est la plus compliquée", analyse Sébastien Trézeux évoquant une combinaison de facteurs inédite (taxes américaines et chinoises, baisse de la consommation des ménages, instabilité géopolitique internationale...). Pour autant Jules Gautret résiste plutôt bien. Parmi les raisons : le poids du pineau (71 % de la production), vendu à 85 % en France, moins soumis à la géopolitique internationale et plus accessible (vendu environ 10 euros la bouteille). Et, au global, si les ventes de Maison Ansac baissent — elle produit aussi du vin, du cognac et de la vodka -, celles de Jules Gautret résistent. "La marque aurait chuté sans les éditions limitées (reprenant les étiquettes d’il y a 60, 120 ou 180 ans) et sans Fresh Kiss", assure Sébastien Trézeux. Fresh Kiss est ce cocktail surfant sur les tendances no low (faiblement alcoolisé) et facile à boire (canettes). Un coup de poker. "Il était destiné aux jeunes… On s’est trompé, il plaît surtout aux femmes de 40-50 ans !" Qu’à cela ne tienne, le produit est prolongé, avec un nouveau parfum (framboise) cette année, et toujours l’espoir de rajeunir la clientèle.

En 2025 Gautret lançait Fresh Kiss, un cocktail prêt à boire en canette, faiblement alcoolisé, au pineau, cognac et melon. En 2026, le parfum framboise est sorti ainsi qu’une liqueur à l’orange — Photo : Archives Gautret

Le second objectif est en revanche atteint : "faire vivre la marque". "Nos clients nous disent : Vous au moins vous faites quelque chose. On ne peut pas se contenter de sortir un nouveau VSOP (vieux cognac, NDLR), ou attendre que le marché reparte, ajoute le dirigeant. Il faut innover en conservant notre ADN." Fort de ce succès la marque enchaîne : à compter de septembre 2026, elle commercialisera sa première liqueur, fabriquée en interne dans des modèles de bouteilles déjà utilisés et compatibles avec les lignes de production actuelles.

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