109 milliards d’euros pour l’IA : la France est-elle le nouvel eldorado de l’intelligence artificielle ?
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109 milliards d’euros pour l’IA : la France est-elle le nouvel eldorado de l’intelligence artificielle ?

La France s’engage dans une course à l’intelligence artificielle avec des investissements colossaux. Emmanuel Macron a annoncé 109 milliards d’euros d’investissements. Cependant, des doutes subsistent quant à la réalisation concrète de ces projets. L’Hexagone devra surmonter plusieurs obstacles pour concrétiser ses ambitions technologiques.

En matière de datacenters, la France est aujourd’hui le quatrième marché européen, derrière l’Allemagne, le Royaume-Uni et les Pays Bas — Photo : Gorodenkoff

Le chiffre est affolant. Début février, Emmanuel Macron a annoncé que des entreprises allaient investir 109 milliards d’euros en France dans l’intelligence artificielle. Seize entreprises seraient sur le point d’injecter des centaines de millions, voire des milliards d’euros chacune, dans des infrastructures indispensables pour accompagner la montée en puissance de l’IA.

Macron répond à Trump

Effectuée lors du Sommet pour l’action sur l’IA, à Paris début février, l’annonce marque les esprits. "On a mis la France sur la carte de l’IA sur un plan mondial", s’enthousiasme Paul-François Fournier, directeur innovation de Bpifrance. Le président de la République a assurément réussi son coup de com', répondant du tac au tac à Donald Trump. Quelques jours auparavant, le président américain avait dégainé son astronomique projet Stargate, visant à injecter 500 milliards de dollars dans l’IA. Le président français contre-attaque et ne s’en cache pas. Ces 109 milliards, "c’est exactement l’équivalant de ce qu’ont annoncé les États-Unis. C’est le même rapport (en proportion de la population, NDLR)", déclare-t-il.

"La réalité de cet argent reste à voir"

Ces milliards d’euros ne sont pour l’heure que des projets. De l’argent virtuel en somme. Pour Gilles Babinet, coprésident du Conseil national du numérique, "la réalité de cet argent reste à voir", tant aux Etats-Unis qu'en France. Outre-Atlantique, "on a toutes les raisons de penser qu’il n’y a pas le début du commencement de cet argent. Les Américains montent deux datacenters pour l’instant, pour probablement 20 à 25 milliards de dollars. Le reste n’est pas commencé et on ne sait pas du tout si cela sera une réalité ou pas".

Le mystère émirati

Un grand mystère entoure le principal projet dans l’Hexagone. Issu d’un accord-cadre entre la France et les Émirats arabes unis, il prévoit un investissement de 30 à 50 milliards d’euros dans l’IA. La fourchette est on ne peut plus large. À la baguette, "un consortium de champions franco-émiratis porté par MGX". On ne sait rien des premiers. Guère plus du second. Créé en 2024 par le gouvernement d’Abou Dabi, le fonds MGX est spécialisé dans les investissements dans les semi-conducteurs, l’infrastructure et les technologies d’IA. Il est notamment présent dans le projet américain Stargate.

Un projet qui surpasse les actuelles infrastructures françaises

En France, les milliards d’investissements du golfe persique seront destinés à l’achat de puces électroniques, à la formation et à la création de centres de données. Un "campus de 1 GW dédié à l’intelligence artificielle" doit ainsi voir le jour. Un projet de datacenters avec une telle puissance électrique est colossal. Actuellement, le marché français des datacenters commerciaux dispose de 600 MW, répartis dans 300 centres de données. À lui seul, le projet émirati vise donc presque à doubler les capacités hexagonales… Où et quand ces centres de données vont-ils voir le jour ? Aucune information n’a encore filtré sur ce sujet.

L’Élysée indique seulement qu'"une annonce sur la première tranche d’investissement sera faite lors du Sommet Choose France 2025 ", la grand-messe qu’Emmanuel Macron consacre aux investissements étrangers, dont les deux dernières éditions se sont déroulées en mai.

Des chiffres fous et flous

Forcément, le flou artistique et le gigantisme des chiffres interrogent. D'autant que l'adition menant à 109 est loin d'être simple à comprendre, ne serait-ce parce que l'un des termes n'est pas un chiffre mais une fourchette (le projet émirati et ses 30 à 50 milliards)."Si ces chiffres sont vrais, ils sont très conséquents, je ne sais pas comment le marché peut les absorber", indique ainsi Gilles Babinet. L’association professionnelle France Datacenters estime que le marché français va continuer à progresser "de plus de 10 % par an jusqu’en 2030 ou 2035". Une croissance forte, mais pas non plus exponentielle.

La course à l’échalote franco-américaine donne des ailes à certaines entreprises. Dans un communiqué, la start-up marseillaise Sesterce (60 salariés) évoque ainsi son projet d’investissement de l’ordre de… 52 milliards d’euros dans l’IA en France. Un montant qui fait tousser nombre d’observateurs : toutes les entreprises américaines ont injecté à peine plus dans l’IA (67 milliards de dollars) en 2023, selon une étude de l’université de Stanford. Pourtant friand de milliards, l’Élysée ne retiendra qu’une première tranche du projet de Sesterce, dans la Drôme, évaluée par le Palais à 400 millions d’euros. Quelques heures plus tard, la start-up chiffrera ce même projet à 450 millions d’euros. Dans l’IA, on n’est assurément pas à 50 millions d’euros, ou à quelques milliards, près !

Equinix sur les rails à Meudon, Data4 en phase d’atterrissage à Cambrai

Certains projets sont très avancés. C’est le cas de l’américain Equinix, qui vient d’inaugurer un centre de données de 20 000 m², pour 350 millions d’euros, à Meudon (Hauts-de-Seine). D’autres le sont moins. Le fonds canadien Brookfield Asset Management annonce son intention d’investir 20 milliards d’euros sur le territoire français dans des centres de données d’une capacité totale de 1 GW, mis en œuvre par l’une de ses participations, la société parisienne Data4. L’un des projets pourrait voir le jour dans l’ancienne base aérienne BA 103 de Cambrai. Dans cette mairie du Nord, on espère un millier de créations d’emplois. Mais rien ne filtre pour l’instant sur les contours et le calendrier du projet.

Centres de données et centres de calculs

Mistral AI en Essonne, Telehouse en région parisienne et près de Marseille, Microsoft dans un petit village alsacien, le suédois Evroc dans les Alpes-Maritimes : la plupart des 16 projets listés par l’Élysée sont censés déboucher sur la construction de centres de données, les datacenters jouant un rôle crucial dans le développement de l’intelligence artificielle. Leurs serveurs stockent de grandes quantités de données que l’IA analyse en temps réel. Certains investissements, comme le projet de l’entreprise occitane Eclairion dans la Sarthe, visent à donner naissance à des centres de calcul. Ces super-ordinateurs utilisent des ressources informatiques permettant d’entraîner les modèles d’IA et d’exécuter des simulations complexes. À noter que les deux types d’infrastructures peuvent se chevaucher, certains datacenters hébergeant des centres de calcul.

Des câbles et de l’électricité : les deux atouts français

À l’origine de tous ces projets : la montée en puissance de l’IA dont le fonctionnement nécessite de nouvelles infrastructures. La demande mondiale en centres de données nécessite un déploiement massif de capitaux, estimé à 1 800 milliards de dollars entre 2024 et 2030, par Boston Consulting Group.

La France a incontestablement des atouts pour attirer une partie de ces capitaux. À commencer par son positionnement géographique. "Elle est au cœur du monde numérique grâce aux câbles sous-marins", indique Sami Slim, DG France de Telehouse, qui exploite une quarantaine de datacenters dans le monde. Les deux tiers du réseau raccordant l’Union européenne arrivent en France. Ces dizaines de câbles à fibre optique permettent une connectivité rapide et fiable avec les autres continents. Ils sont indispensables à l’IA, tout comme les câbles terrestres, qui constituent aussi une force de l’Hexagone.

L’autre atout français, c’est son électricité, abondante (la France en a exporté 89 TWh en 2024), stable et décarbonée grâce au nucléaire, capable d’alimenter des datacenters énergivores.

Photo : JDE

Datacenter : la France au pied du podium européen

Malgré ces deux cartes maîtresses, la France est en retard. En matière de datacenters, le pays est très loin des États-Unis, qui dominent de la tête et des épaules le marché mondial avec environ 60 % de la puissance installée. Mais l'Hexagone aussi très loin de l'Allemagne et du Royaume-Uni dont les datacenters possèdent chacun 1000 MW de puissance électrique. Avec ses 600 MW positionnés principalement en Ile-de-France et en Région Sud, la France n'est même pas sur le podium européen, la troisième place étant occupée par la Hollande. "En matière de datacenter, on est très mauvais, parce qu'on n'a jamais eu de politique d'attractivité, contrairement à un pays comme l'Allemagne", explique Gilles Babinet. C'est ce que tente de changer le gouvernement.

Le frein de la bureaucratie

Pour cela, il faudra gommer certains défauts. La complexité de son millefeuille administratif constitue sa principale faiblesse. Entre les normes environnementales et les procédures d’attribution des permis de construire, "il faut compter douze mois en moyenne entre la prise de décision et le début du chantier de construction", témoigne Sami Slim. "En Espagne, cette durée n’est que de 4 mois", ajoute-t-il. Pour lever ce frein, le gouvernement promet de nouvelles mesures dans la future loi simplification administrative pour les entreprises.

Photo : JDE


"La partie réglementaire est l'obstacle le plus important. Les plus grands datacenters doivent composer avec une couche réglementaire supplémentaire. Les projets d'implantation peuvent faire l'objet de quatre années d'études préalables", explique Gilles Babinet. Pour lever ce frein, le gouvernement promet de nouvelles mesures dans la future loi simplification administrative pour les entreprises.

Une carte de France des sites favorables

En attendant, l’Élysée a diffusé une carte de France comportant 35 sites "favorables pour l’implantation de centres de données". Recensant des sites de 18 à 150 hectares par région, la plupart située dans la moitié Est de la France, la carte est plus un outil de communication que d’information, l’Élysée ne dévoilant pas l’emplacement des sites.

L’Élysée a diffusé une carte de France comportant 35 sites "favorables pour l’implantation de centres de données — Photo : Christophe Beluin

Discussions sur le coût de l’électricité

Outre l'allégement bureaucratique, "il faut renforcer les investissements dans les infrastructures de transport de l'électricité", met en garde Antoine Lesserteur, chargé de relations institutionnelles de France Datacenter. Ce dernier s'interroge aussi sur les conséquences de la fin de l'Arenh. Ce mécanisme qui permet de profiter de l'énergie nucléaire à bas coût prend fin en 2026. "Cela va rendre le pays moins compétitif", estime Sami Slim, le dirigeant de Telehouse. Le sujet est sensible. Pour que le pays puisse tirer pleinement profit de son parc nucléaire, certaines voix estiment qu'il est nécessaire de changer des règles européennes pour découpler le prix de l'électricité de celui du gaz. "Cela nécessite des moments difficiles dans la discussion en cours avec Bruxelles. Il faut que l'on parvienne à isoler une partie de la production nucléaire et l'affecter à un prix qui soit compétitif pour les datacenters et, plus largement, pour les industriels", assure Gilles Babinet. Le sujet n'a rien d'anodin. "Pour un datacenter déjà amorti, l'électricité représente 60 à 80% des coûts", poursuit le coprésident du Conseil national du numérique.

Alors que la France se positionne sur l’échiquier mondial de l’intelligence artificielle avec des ambitions colossales, les défis restent donc nombreux. Entre promesses d’investissements astronomiques et réalités administratives, l’Hexagone devra naviguer avec habileté pour transformer ces milliards virtuels en infrastructures tangibles.

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