Vous êtes responsable de l'offre cloud du groupe grenoblois Hardis (1 720 salariés, 197 M€ de CA), expert des services numériques pour la supply chain. Selon vous, le cloud souverain, c'est-à-dire l'hébergement et le traitement des données en France ou en Europe, et par des sociétés originaires de ces territoires, est-il devenu un sujet central pour les entreprises ?
Oui, clairement. Le sujet existe depuis plusieurs années, notamment avec le Cloud Act américain de 2018, loi qui permet aux autorités des États-Unis de réclamer des données détenues par des groupes américains, même lorsqu'elles sont hébergées en Europe. Mais le retour au pouvoir de Trump en 2025 a accéléré les choses. Les entreprises européennes ont réalisé qu'il fallait autant se méfier des Chinois que des Américains. Aujourd’hui, dans la plupart des appels d’offres, la question de la souveraineté est posée.
"Tous les clients s'y intéressent. Mais seuls 10 % des projets que nous gérons ont une obligation de cloud souverain stricte, surtout le secteur de la banque, la santé ou l'énergie"
Est-ce une exigence systématique de la part de vos clients ?
Tous les clients s’y intéressent, mais ce n’est pas toujours une contrainte forte. On estime qu’environ 10 % des projets que nous gérons ont une obligation de cloud souverain stricte, surtout dans des secteurs comme la banque, la santé ou l’énergie. Et même pour ce type de clients, nous adaptons notre accompagnement en fonction des données, qui n'ont pas toutes le même degré de "criticité" : ainsi, l'hébergement d'un site internet ne pose pas de problème via un cloud public, tandis que d'autres données plus sensibles doivent absolument être sur du cloud souverain. L'enjeu pour nous est de placer chaque usage au bon endroit.
Qu’est-ce qui motive ces réflexions ?
Il y a la méfiance vis-à-vis de l'administration américaine et la volonté des entreprises de sécuriser leurs données sur le territoire (pour éviter un risque d'espionnage industriel par exemple, NDLR), mais aussi une prise de conscience sur la dépendance aux grands fournisseurs américains notamment. Les hausses récentes de prix ou les changements de licences rappellent aux entreprises qu’elles sont très dépendantes de ces technologies.
La notion de cloud souverain est-elle claire pour vos clients ?
Pas vraiment. Le terme est flou. Pour certains, cela signifie que les données doivent être hébergées dans des data centers en France ou en Europe, et sous une juridiction européenne, cela reste le principal critère pour la plupart de nos clients. Mais certains souhaitent que la technologie aussi soit 100% européenne, ce que le Vieux Continent n'est pas encore capable d'assurer. On le voit avec des offres telles que de S3NS (alliance de Thales et Google) qui repose sur les technologies des Gafam tout en promettant un hébergement et une exploitation en Europe. Est-ce réellement souverain ? Le débat reste ouvert.
Le marché européen peut-il rattraper son retard ?
Cela dépendra des moyens mis en face. Sans investissement massif des pouvoirs publics et prise de conscience politique au niveau européen pour faire émerger des solutions souveraines, il sera difficile de concurrencer les géants américains et de réduire note dépendance.
Les alternatives européennes sont-elles au niveau ?
Pas totalement. Les hyperscalers comme Amazon Web Services, Microsoft Azure ou Google Cloud restent en avance sur la richesse des services numériques proposées, la capacité à monter rapidement en puissance et les compétences disponibles. En face, les alternatives européennes cumulent plusieurs freins : leur coût, leur complexité et le manque de solutions numériques complète. Migrer vers du cloud souverain implique aujourd'hui des investissements importants, sans bénéfice immédiat en termes de business.