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"Nous allons relancer toute l’activité de sel et la production de chlore sur l’ancienne plateforme Vencorex"
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Séverine Dejoux porteuse du projet Exalia "Nous allons relancer toute l’activité de sel et la production de chlore sur l’ancienne plateforme Vencorex"

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Séverine Dejoux, ex-déléguée syndicale de Vencorex et le dirigeant grenoblois Olivier Six portent le projet Exalia, de reprise de l’ancienne plateforme de chimie de Vencorex, liquidée au printemps 2025. Objectif : transformer la plateforme en une pionnière de la chimie verte et décarbonée et préserver l’emploi sur le territoire.

Séverine Dejoux est ancienne salariée et représentante syndicale de Vencorex, elle porte le projet Exalia depuis le printemps 2026 aux côtés d’Olivier Six, Pdg du groupe CIC Orio — Photo : Séverine Dejoux

Vous êtes ancienne déléguée syndicale et salariée de Vencorex et portez depuis le printemps 2025 et la liquidation de cette entreprise de chimie grenobloise un projet de reprise de la plateforme. Pourriez-vous présenter en quelques mots ce projet baptisé "Exalia"?

Le projet de reprise de la plateforme de chimie, que nous avons déposé devant le Tribunal de Lyon, est porté par des acteurs locaux grenoblois, dont d’anciens salariés que je représente et l’entrepreneur grenoblois Olivier Six, PDG du groupe industriel Orio Industrie. Le projet vise à reprendre une partie des actifs du chimiste Vencorex, dont l’essentiel de l’activité a été liquidé en avril dernier. Exalia prévoit de recentrer l’activité du site sur la production de sel et de chlore avec un objectif de transformation de la plateforme chimique de Pont-de-Claix en une pionnière de la chimie verte et décarbonée. Les porteurs du projet tablent sur une reprise de l’activité avec 250 emplois à l’horizon 2027.

Séverine Dejoux, ancienne salariée et déléguée syndicale de Vencorex et Olivier Six, Pdg du groupe industriel CIC Orio, principaux porteurs du projet Exalia de reprise de la plateforme de chimie — Photo : Exalia

Concrètement, qu’est-ce qu’Exalia reprend de Vencorex : quels actifs, quelles unités, et quelle activité ne redémarrera pas ?

Nous relançons l’ensemble de la filière sel : la mine de Hauterive, dans la Drôme, le saumoduc, les étapes de purification et de cristallisation sur la plateforme, ainsi que la fabrication de chlore et d’acide chlorhydrique. En revanche, les activités aval — isocyanates et tolonates — ne redémarreront pas, cette dernière ayant été reprise par le hongrois Borsodchem, filiale du groupe chinois Wanhua. Exalia se positionnera donc sur la chaîne très amont, ce qui lui permettra d’approvisionner largement l’industrie en commodités chimiques, avec des débouchés multiples, de la chimie à l’agroalimentaire. Sur la plateforme, l’activité cohabitera avec Suez, spécialisé dans l’incinération de déchets, et avec Sequens, qui continuera d’acheter l’acide chlorhydrique pour ses propres transformations. Enfin, une partie des activités de Solvay Énergie sera reprise par un consortium.

Vous parlez d’un projet de chimie verte et décarbonée : en quoi Exalia sera-t-il fondamentalement différent de l’ancienne plateforme Vencorex ?

La priorité sera d’abord de décarboner la chaîne de production. Les deux années de travaux nécessaires à la remise en état des ateliers seront mises à profit pour investir dans des équipements beaucoup moins énergivores. L’objectif est d’atteindre une quasi-autonomie énergétique et de réduire fortement la consommation de vapeur du site.

Dans un second temps, une fois la chaîne « sel et chlore » pleinement relancée, nous souhaitons développer de nouvelles activités de chimie biosourcée. Un projet est déjà à l’étude pour produire des molécules d’origine biologique et engager la plateforme vers une chimie plus verte.

Les procédés envisagés sont-ils déjà éprouvés industriellement, ou reposent-ils encore sur des phases de développement et d’adaptation ?

Le procédé existe aujourd’hui, et c’est pour cela qu’il pourrait immédiatement être mis en place une fois que la chaîne sel chlore aura redémarré. Nous visons la mise en route de ce projet d’ici 2030 à 2035.

À quel moment la production de sel et chlore pourra-t-elle redémarrer, même partiellement ?

Le redémarrage de nos activités aura lieu en octobre 2027 avec une montée en puissance sur l’année 2028. Dès que nous aurons réalisé une année rentable, nous réfléchirons à investir sur le futur.

Vous annoncez 250 emplois à horizon 2027 : quels types de métiers seront recrutés en priorité, et à quel rythme ?

L’équipe projet est d’ores et déjà constituée. Elle réunit des ingénieurs et des techniciens qui connaissent très bien les installations, pour la plupart d’anciens salariés de Vencorex. En parallèle, nous commençons à identifier les compétences qui nous manquent et à regarder des profils extérieurs, afin d’apporter du sang neuf à l’équipe.

Les effectifs monteront progressivement en puissance jusqu’au printemps 2027, période à laquelle interviendra l’essentiel des recrutements pour les ateliers de production. Au moment du redémarrage de la plateforme, à l’automne 2027, l’équipe comptera environ 120 personnes. Les 250 emplois annoncés incluent ces effectifs directs ainsi que l’ensemble des postes de sous-traitance indispensables au fonctionnement d’une plateforme chimique, notamment en mécanique, maintenance, électricité ou informatique industrielle.

Quelle place les anciens salariés de Vencorex auront-ils dans ce projet, et comment comptez-vous capitaliser sur les compétences existantes du site ?

Nous avons averti très largement les anciens salariés dès le mois de juillet 2025 du lancement du projet Exalia et avons reçu 160 candidatures par ce biais-là. Nous avons par ailleurs constitué un groupe d’une cinquantaine d’anciens salariés très proches du projet avec qui nous communiquons de l’avancée des travaux et qui nous donnent un coup de main bénévolement pour travailler sur Exalia. Nous avons donc reçu un intérêt manifeste de 150 anciens salariés de Vencorex aujourd’hui, et sommes donc sereins sur notre capacité à recruter du personnel qualifié et compétent.

Avez-vous déjà sécurisé des clients ou des lettres d’intention, ou le projet repose-t-il encore sur des hypothèses de marché ?

Nous avons rencontré beaucoup des anciens clients de Vencorex et sommes en discussions avec de nouveaux clients également. Aujourd’hui rien n’est sécurisé, avoir des contrats fermes pour 2028 est encore précoce. Mais un certain nombre de clients nous ont fait des lettres d’intention que nous avons soumises au tribunal dans le dossier de reprise.

Le projet de reprise de l’ancienne plateforme de chimie Vencorex prévoit un redémarrage de l’activité fin 2027 avec une montée en puissance courant 2028. Elle emploiera à terme 250 personnes — Photo : Marie-Amélie Mine

Sur les 80 millions d’euros annoncés, quelle part est aujourd’hui réellement sécurisée, et quelle part reste conditionnelle à des décisions publiques ?

Un tiers du financement est déjà sécurisé et repose sur du capital privé. Côté public, la métropole de Grenoble a voté un soutien de 3 millions d’euros. Nous travaillons également avec la Région et l’État, via l’Ademe et la BPI, pour sécuriser d’autres aides, mais les accords définitifs dépendront du feu vert du Tribunal et de la création officielle de l’entreprise. Le soutien public actuel nous permet néanmoins d’être confiants sur leur obtention.

Parallèlement, nous négocions avec plusieurs banques pour des prêts garantis par la BPI. Des fonds ont également proposé d’intervenir au capital, mais nous restons prudents afin de préserver notre indépendance. En revanche, nous envisageons de lancer un appel à financement participatif pour permettre aux particuliers et aux entreprises souhaitant soutenir le projet d’entrer au capital.

Quel est aujourd’hui le principal risque du projet : technique, financier, réglementaire ou humain ?

C’est un projet d’envergure, donc il comporte naturellement des risques. Sur le plan technique, nous nous sommes entourés d’excellents bureaux d’études pour être bien accompagnés. Notre principale incertitude reste la décision du Tribunal, mais le projet est beaucoup plus abouti que celui présenté au printemps dernier : nous y travaillons depuis dix mois et restons donc relativement sereins.

Vous insistez sur la souveraineté régionale et nationale : le modèle économique d’Exalia est-il viable sans protection du marché européen, la concurrence chinoise ayant clairement contribué à faire couler l’ancien Vencorex ?

Nous ne relèverons plus du tout du même modèle industriel qu’auparavant. Vencorex fabriquait des tolonates, des spécialités chimiques vendues dans le monde entier. De notre côté, l’activité reposera sur des commodités chimiques destinées à la chimie locale. Nous ne serons donc pas en concurrence avec la Chine, ces volumes étant difficiles à acheminer et consommés à proximité des sites industriels. Nous sommes sereins sur ce point. En revanche, nous attendons des politiques nationales et européennes qu’elles protègent l’industrie en France : si le tissu industriel français disparaît, notre activité n’aura plus de débouchés.

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