Tout commence par une contrainte réglementaire que d’autres auraient pu vivre comme un frein. Lorsqu'en 2024, MPH1865, fabricant ardéchois de papier d'hygiène, depuis intégré au groupe allemand Wepa, décroche le feu vert de la DREAL (Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement) pour installer une seconde machine de production - papier toilette et essuie-main -, celle-ci lui impose une condition "non négociable": le prélèvement en eau pour la production de papier ne devra pas dépasser celui utilisé par une seule machine (en l'occurrence celle qui était déjà en fonctionnement).
Pour Christopher Colin, directeur des opérations industrielles du site d'Annonay de Wepa professional France, le défi est immédiat." Cela nous a obligés à avoir une vision globale et à faire les choses dans un temps plus court", confie-t-il.
MPH1865 ( (environ 315 salariés, 150 M€ de CA en 2025) s'inspire d'une expérience singulière : l’extraction d’eau potable issue du traitement de boues, acquise sur des projets menés en Afrique. Une expertise de terrain qui a permis d’innover en dehors des sentiers balisés pour traiter les résidus d'eau, de fibre de bois et d'adjuvants chimiques de l'usine papetière.
L'industriel ardéchois investit 1 million d'euros dont 800 000 euros dans le redimensionnement et l’amélioration de la station d'épuration existante (filtration augmentée, échangeurs thermiques pour abaisser la température de l’eau) et refonte complète des circuits hydrauliques.
Consommation d'eau divisée par 3
"Nous devions gérer deux problématiques indissociables : la réduction de la consommation d’eau d’une part, la qualité des effluents de l’autre", résume Christopher Colin. D’autant que dans un contexte de raréfaction de l’eau, la Deûme aval voit son débit réduit de juin à septembre, période où l’industriel recourt aux ressources de son barrage.
La trajectoire de réduction est éloquente. En 2012, la machine à papier consommait 12 m³ d'eau par tonne produite. MPH1865 est passé de 6 m³ par tonne en 2024 à 2 m³ aujourd'hui. "Ces progrès ont été rendus possible par une approche systémique : séparation des fibres de bois dans les eaux en sortie de machine par décantation, station d’épuration perfectionnée, et mise en place de circuits fermés ne nécessitant qu’un appoint limité pour compenser l’évaporation", explique Christopher Colin.
Education et incitation
Mais le principal défi reste humain. Le réflexe de certains mécaniciens consciencieux consistant à réintroduire de l'eau fraîche représente l'un des freins les plus difficiles à surmonter. MPH1865 a choisi d'y répondre par l'éducation et l'incitation "Les techniciens de la station d'épuration et les responsables de production bénéficient maintenant de primes sur objectifs qui peuvent atteindre plusieurs milliers d'euros par an, directement indexées sur les performances hydriques", précise Christopher Colin précise. Un levier à la fois symbolique et concret, qui ancre la démarche dans le quotidien des équipes.
" On réutilise au maximum les eaux que l’on rejetait auparavant dans la rivière. "
La transition vers une gestion circulaire de l’eau a imposé des adaptations profondes dans les process de fabrication : les produits utilisés doivent désormais être compatibles avec une eau réutilisée, et la lubrification des machines a dû être repensée en conséquence. Les discussions avec certains fabricants ont parfois été tendues, ces derniers pouvant restreindre leurs garanties au-delà d’un certain seuil de réutilisation de l’eau.
Bientôt le retour des truites ?
La politique RSE de MPH1865 porte ses fruits au-delà des indicateurs internes. "Les relations avec les syndicats de pêcheurs, jadis crispées, se sont sensiblement améliorées", se réjouit Christopher Colin. La défiance a laissé place à un dialogue constructif, signe que la transformation est perçue par les parties prenantes locales.
MPH1865 opère au cœur d'Annonay, dans une ville traversée par la Deûme, rivière que les truites ont désertée depuis longtemps en raison de la dégradation de la qualité de son eau. L'activité papetière, dont la PME n'a pas le monopole, est historiquement perçue avec méfiance par les pêcheurs et les riverains, en raison des rejets qu'elle génère. L'ambition ultime de Christopher Colin ? Installer un bassin à truites à l'entrée du site. Un " graal " symbolique qui résume à lui seul sa philosophie : être le plus neutre possible vis-à-vis de l'environnement.
MPH1865 gère 4 sites dans la région, deux à Annonay, un à Davézieux (Ardèche) et un à Saint-Rambert-d'Albon (Drôme). L'ex PME familiale toujours dirigée par Marc Miribel vient d'être reprise par le groupe allemand Wepa (4 500 salariés dont 1 000 en France, environ 1,6 Md€ de CA).