Seine-Maritime
Laurent Lemarchand (NatUp) : "Nous allons devenir des cuisiniers, en allant jusqu’au produit prêt à consommer"
Interview Seine-Maritime # Culture # Stratégie

Laurent Lemarchand directeur général de NatUp "Nous allons devenir des cuisiniers, en allant jusqu’au produit prêt à consommer"

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Après "la pire moisson de l’histoire de la coopérative", Laurent Lemarchand, directeur général de NatUp, reste confiant : la coopérative agricole normande est en train de réaliser le plus gros investissement de son histoire dans une usine de transformations de légumes en Seine-Maritime.

Laurent Lemarchand est directeur général de la coopérative agricole NatUp depuis janvier 2025 — Photo : DR

Quel bilan dressez-vous de l’activité 2025 pour vos 7 000 agriculteurs adhérents et 1800 collaborateurs en Normandie, Île-de-France, Picardie et Eure-et-Loir ?

L’exercice 2024-2025 (calculé sur la base des campagnes agricoles, du 1er juillet 2024 au 30 juin 2025, NDLR) nous semble paradoxal : on a connu la pire moisson de l’histoire de la coopérative, avec une baisse de 22 % sur la collecte à l’échelle du groupe. Et, de surcroît, de très mauvaise qualité : 80 % des céréales collectées n’étaient pas vendables en qualité meunière. Et pourtant, en dépit d’un contexte morose — une demande peu présente et un blé russe compétitif -, la plupart des blés récoltés ont été déclassés en fourrager, qui ont pu être vendus début 2025, ce qui a permis de doubler nos exportations de blé vers l’Europe par rapport à l’an dernier.

La moisson de blé 2024 des adhérents NatUp — 639 000 tonnes- a été marquée par un rendement faible, rencontrant une demande faible et une concurrence russe particulièrement compétitive — Photo : DR

Et pour les autres céréales ?

Tout ne va pas si mal. Pour les agriculteurs, les cultures de printemps 2025 (maïs…) se sont bien portées, tout comme les productions animales, de lait et, surtout, de viande. Si la moisson n’était pas bonne, ce qui est arrivé par la suite était plus favorable au global, puisque les prix de commercialisation des céréales ont atteint 200 € en blé et 600 € en colza, ce qui reste rémunérateur pour les agriculteurs.

"À l’échelle mondiale, 2025 est la récolte de blé la plus importante de l’histoire, donc forcément, ça pèse sur les cours, l’offre dépassant très largement la demande, ça met la pression sur les prix"

Quelles tendances le marché agricole devrait suivre ?

Sur 2025-2026, la moisson a été très correcte, malgré les épisodes de grêle. À l’échelle mondiale, c’est la récolte de blé la plus importante de l’histoire, donc forcément, ça pèse sur les cours, l’offre dépassant très largement la demande, ça met la pression sur les prix. À tel point qu’on s’attend à ce que la plupart des agriculteurs commercialisent leur production en dessous de leur coût de revient.

D’autres marchés sont touchés par la surproduction ?

Le marché de la pomme de terre auquel on est très exposé est compliqué cette année : on est passé sur un marché de fin de campagne où les surplus étaient commercialisés à 1 000 € la tonne contre moins de 100 euros la tonne en ce moment. Quant à nos filiales qui consomment des fibres naturelles, en particulier du lin ou de la viande, on est plutôt à l’achat, elles font plutôt partie des rares matières premières qui restent très cher actuellement.

"Pour la première année depuis 10 ans, Lunor a renoué avec la profitabilité"

Votre activité de distribution compense-t-elle les difficultés des marchés agricoles ?

Nos filiales spécialisées dans les légumes Pom' Alliance et Lunor se portent plutôt bien. C’est la politique d’investissement historique qui porte ses fruits en termes de productivité et de performance industrielle. Ainsi, Lunor capitalise aujourd’hui sur la restructuration industrielle opérée ces dernières années et sur les investissements sur des produits innovants : l’ensemble des gammes "Fraîchement bon" ou des frites fraîches précuites dont on a inauguré un nouvel atelier en octobre dernier. Pour la première année depuis 10 ans, Lunor a renoué avec la profitabilité. La troisième filiale, "Les éleveurs de la Charentonne", qui a fêté ses 20 ans, se porte bien aussi. Elle commercialise de la viande et des produits fermiers en circuit court qui a trouvé son marché. Après l’ouverture de quatre magasins en 2024-2025, on va poursuivre le développement dans la Seine-Maritime, l’Eure, à Paris et sur les bassins historiques (Orne, Calvados, Manche, Centre-Val de Loire, NDLR).

Quelles perspectives se dessinent pour l’année 2025-2026 ?

Nous démarrons un projet d’investissement de 45 millions d’euros chez Lunor pour continuer à transformer les légumes produits par nos adhérents. Les travaux ont commencé à Luneray (en Seine-Maritime, NDLR) début octobre 2025 et la livraison (20 000 m²) est prévue pour début 2027, devant créer une trentaine d’emplois : il s’agit d’une nouvelle usine qui sera dédiée aux produits cuisinés à destination exclusivement de la restauration collective. Il faut imaginer qu’on va collecter, préparer les pommes de terre, les cuisiner sur notre territoire pour les distribuer dans les cantines de nos enfants à proximité des lieux de production.

Le terrain de la future usine Lunor à Luneray, près de Dieppe, devrait être opérationnelle début 2027 — Photo : DR

Cette nouvelle usine Lunor, à quelle stratégie répond t-elle ?

La recherche de valeur ajoutée extraite des productions des adhérents de la coopérative. La France exporte des pommes de terre brutes et importe des pommes de terre transformées sous forme de frites, de chips ou de produits frais. Nous, on se concentre sur les produits frais parce que c’est le savoir-faire de Lunor. Et par volonté d’offrir des solutions culinaires bonnes, saines, dont on a optimisé l’impact environnemental en repensant notamment les circuits d’utilisation d’eau, de gaz et d’électricité. Enfin, ce seront des produits pratiques qui s’adresseront à la restauration dans un contexte où il est de plus en plus difficile de recruter du personnel.

"C’est l’investissement le plus important que le groupe ait jamais fait de manière organique."

À l’échelle d’un groupe comme NatUp, c’est l’investissement le plus important de manière organique. Cet investissement doit permettre d’acter la transformation de Lunor et même du groupe, où on va un cran plus loin : historiquement, on était des collecteurs de matière première, on faisait la première transformation. Et, avec ce projet, nous allons devenir des cuisiniers, en allant jusqu’au produit fini, prêt à consommer.

Initiée depuis plus de dix ans au sein de NatUp, la filière bio (250 agriculteurs) est-elle toujours un relais de croissance pour les adhérents ?

Là encore, l’exercice a été paradoxal : la moisson 2024 a également été compliquée pour l’agriculture biologique, avec une pénurie d’offre, induisant des prix des matières premières bio attractifs pour les adhérents. Les chiffres de consommation sont plutôt stables, on a enrayé le déclin, même si on n’a pas enrayé les déconversions : lorsque des agriculteurs reviennent à des pratiques dites "conventionnelles". Ça reste une filière qui va continuer à se développer structurellement, quand bien même la conjoncture économique a freiné cet élan.

Seine-Maritime # Culture # Elevage # Agroalimentaire # Stratégie # Investissement industriel # ETI