Quelles réflexions vous inspirent le projet de l’Union Européenne d’appliquer une taxe carbone aux frontières sur les engrais azotés ?
L’Union Européenne applique, depuis le 1er janvier 2026, le MACF (Mécanisme d'Ajustement Carbone aux Frontières), adopté par l'Union Européenne en 2023, qui taxe l’importation d’engrais azotés à des niveaux incompréhensibles, d’autant plus qu’il représentera le principal poste de charge des agriculteurs en production végétale. Nécessitant l’emploi d’énergies fossiles, ces engrais azotés sont généralement importés des États-Unis, d’Amérique du Nord, de Russie, d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, quoiqu’il reste quelques usines en Europe qui en produisent à base d’énergie fossile importée. Cette taxe carbone aux frontières repose sur le principe qu’une usine européenne est plus propre qu’une usine hors UE. Cela est déjà discutable, les usines européennes étant vieillissantes, tandis que de nouvelles usines d’engrais azotés se montent tous les ans partout ailleurs.
"Je ne vois pas comment on pourrait être compétitif par rapport à du blé russe, argentin ou australien."
Concrètement, cette taxe augmentera de 50 % le prix de ces engrais azotés, soit un surcoût de 10 euros sur la tonne de blé produite. Le blé est payé aujourd’hui aux agriculteurs entre 175 euros et 180 euros. Donc, on parle de plus de 5 % d’augmentation de leur coût de revient, sachant que ce tarif d’achat ne leur permet pas de gagner leur vie. Je ne vois pas comment on pourrait être compétitif par rapport à du blé russe, argentin ou australien. Cette taxe carbone aux frontières fera inévitablement chuter la production en France, parce qu’il y aura moins de débouchés, tout en important davantage de matières premières agricoles : on dit que l’on veut décarboner l’agriculture française sans décarboner l’alimentation française.
Quelles solutions proposez-vous ?
Les clauses miroir (visant à interdire l’importation de produits agricoles qui ne respectent pas les normes européennes NDLR), portées par l’ancien ministre de l’Agriculture Julien Denormandie, me semblent un bon combat, dont une partie se joue à Bruxelles. Je suis convaincu que nous avons des moyens d’agir en France, ne serait-ce que l’obligation de transparence dans l’origine des produits utilisés : que l’on impose, comme sur les paquets de cigarettes, un étiquetage qui indique que le produit acheté comprend des matières premières issues d’une agriculture qui autorise ce qui est interdit en France. Et, à long terme, l’éducation : on devrait apprendre à nos enfants à manger et à consommer, qu’ils sachent lire une étiquette et connaissent les tenants et les aboutissants de ces sujets de politique agricole.
Comment les adhérents de NatUp se préparent-ils à la transition écologique ?
Il y a une tendance de fond, dans notre société, de réduire l’utilisation des intrants chimiques pour préserver la qualité de la ressource en eau. Nos concitoyens veulent une alimentation de plus en plus saine et une agriculture avec de moins en moins d’impact environnemental. Il faut qu’on arrive à concilier ça avec le niveau de vie des agriculteurs. Or, ils font partie de la catégorie de population la plus pauvre de France. On ne peut pas leur imposer des changements de pratique à impact économique négatif, sans travailler avec eux sur les solutions. L’ensemble de la coopérative est engagé dans de nombreux projets (la future usine Lugo, l’agriculture biologique…). On essaie de petit à petit de faire évoluer les pratiques de nos adhérents vers une optimisation des intrants de synthèse pour pouvoir concilier les enjeux environnementaux, sociétaux et économiques des fermes.
"Les gens aiment les agriculteurs mais n’aiment pas l’agriculture française"
C’est une transformation de fond qui s’opère dans tout le milieu agricole, dont on veut être un acteur le plus en amont possible. C’est ce qui pourra nous assurer de produire à long terme. Selon les enquêtes d’opinion de l’Insee, les gens aiment les agriculteurs mais n’aiment pas l’agriculture française, il n’y a qu’à se rappeler les débats sur la loi Duplomb. Mais je veux faire passer un message d’optimisme : les pratiques agricoles évoluent, on arrive à trouver des solutions complémentaires aux intrants de synthèse, on arrive à développer des nouvelles filières, on investit dans l’aval pour leur apporter des débouchés à ces filières-là. Il y a plein de raisons d’être optimiste !
Les projets de méthanisation sont parfois rejetés du grand public, qui leur attribue beaucoup d’inconvénients : tout le monde est d’accord pour décarboner, mais pas chez soi. Comment se portent ceux que vous soutenez ?
On est convaincus que la part des énergies renouvelables va augmenter dans le mix énergétique français et soit on les produit nous-mêmes, soit on les importe. Du point de vue de la souveraineté, mieux vaut les produire nous-mêmes. La méthanisation induit des effets positifs pour l’agriculture, favorisant des cultures intermédiaires à valeur énergétique, ce qui permet, dans certaines zones, d’apporter des solutions agronomiques. Et le digestat de méthanisation est un engrais biosourcé recyclé : si on veut réduire notre dépendance à l’importation d’engrais, le recyclage des restes alimentaires est une bonne solution. Le développement de méthaniseurs se fait dans certaines communes de manière tout à fait acceptée, et pas dans d’autres. On a eu des fortunes diverses, on a choisi deux départements. Dans l’Eure et Loir, on a eu toutes les autorisations et on a pu nouer un dialogue avec la population locale. Mais dans l’Eure, on ne nous a pas laissé l’opportunité d’instaurer ce dialogue et aujourd’hui, on a aucune autorisation. On persévérera.
Deux autres dossiers secouent le monde agricole actuellement. Quelles réactions suscitent la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) et les accords du Mercosur parmi vos adhérents ?
Je partage la colère des éleveurs. On ne dit pas assez que la constitution d’un cheptel réclame un travail génétique qui prend des dizaines d’années. Quand on abat un troupeau, c’est le travail d’une vie qu’on abat, pas juste le prix de la matière première, qui est indemnisée. Dans la décision de l’abattage systématique, on ne prend pas ça suffisamment compte, même si, j’en conviens, on ne peut pas prendre de risques sur le cheptel national.