Employant 4 200 salariés, le groupe Lafarge est en train de décarboner ses 470 sites français (cimenteries, centrales à béton et carrières de granulats). Où en sont vos projets ?
Pour la décarbonation au sens large, nous avons déjà engagé des efforts pour diminuer l’incidence de notre production de l’ordre de 120 000 tonnes de CO2 par an. Nous l’avions annoncé dans le cadre du sommet Choose France en mai 2024 : ce sont 260 millions d’euros qui sont investis dans nos différents sites en France pour activer tous les leviers susceptibles de réduire nos émissions de CO2, les leviers les plus accessibles rapidement surtout. Nous avons réalisé cette première phase de décarbonation de nos activités. Là, nous arrivons à la limite de ce qui peut être fait.
Quelles ont été les adaptations entreprises ?
Nous avons par exemple modifié nos recettes de ciments. Nos ciments ECOplanet ont ainsi une empreinte carbone réduite de 30 % par rapport à du ciment traditionnellement produit avec du clinker. Nous pouvons jouer aussi sur le recyclage de matière dans les matériaux de construction. Mais dans nos activités, nous introduisons du calcaire dans nos fours : il y a donc du CO2 inévitable. Ce sont des émissions d’origine minérale, qui représentent à elles seules environ un tiers de nos émissions. Quelles que soient les opérations nouvelles mises en place, nous émettrons toujours du CO2. Nous voulons donc engager une deuxième phase d’investissements pour le capter, le transporter et en partie le séquestrer dans les sols.
Quels niveaux d’investissements représente ce processus ?
Ce sont des centaines de millions d’euros que nous allons investir sur nos sites. Nous avons un pool d’experts qui travaillent avec les ingénieurs de chaque site. Les adaptations opérationnelles ne pourront pas être appliquées à l’identique sur tous les sites, tout dépendra de leurs activités et de leur historique. Les deux plus gros projets se trouvent à Saint-Pierre-la-Cour, en Mayenne, et à Martres-Tolosane, en Haute-Garonne. Parce que ce sont déjà les sites le plus modernes et les plus avancés en termes d’efficacité énergétique.
Quels montants sont-ils investis justement dans ces usines de Saint-Pierre-la-Cour et Martres ?
Nous allons investir 300 à 400 millions d’euros pour chacun de ces sites. Cela va prendre plusieurs années pour concevoir les solutions adaptées à chaque site et les construire. C’est pour cela que nous recherchons des financements européens, en candidatant à nouveau en 2025 au Fonds pour l’innovation européen, un programme très important et très structuré, pour notre site mayennais. Le site de Martres-Tolosane a été retenu cette année : le projet CarboClearTech permettra d’y capter 700 000 tonnes de CO2 par an. À l’échelle du groupe Holcim, ce sont 2,15 milliards d’euros qui ont été annoncés pour capter et stocker au total 5 millions de tonnes de CO2 par an.
Quand saurez-vous quelles seront exactement les enveloppes budgétaires nécessaires ?
Les décisions seront arrêtées en 2027 ou 2028. Ensuite, il faudra encore deux ou trois ans de construction. Nous arriverons alors en 2030-2031 quand ces nouvelles installations seront opérationnelles. Cela correspond à la date de nos engagements, pour réduire de 50 % nos émissions, calés sur les objectifs de la France de neutralité carbone, d’ici à 2050 sur la base des références de 2015. Cela correspond à la feuille de route que nous avions convenue dans le cadre des 50 sites industriels les plus émetteurs (représentant 55 % des émissions de l’industrie et 10 % du total des émissions en France, NDLR).
Quelles techniques allez-vous utiliser pour capter le CO2 de votre usine mayennaise ?
Nous devrions recourir à la captation cryogénique, pour extraire le CO2 à froid. C’est un peu comme la distillation à froid, sous certaines conditions de pression. Nous ne produisons pas de chaleur sur nos sites. Mais nous avons la chance en France d’avoir une électricité bas carbone. Nous installerons également des panneaux photovoltaïques…
Quels acteurs vous permettront de parvenir à maîtriser ces technologies de gestion du CO2 ?
Linde, Air Liquide, Air Products… Ce sont des opérateurs qui utilisent déjà ces techniques, dans les raffineries notamment. Nous voulons nous appuyer sur des acteurs majeurs qui ont des compétences dans la gestion du CO2 et des frets logistiques.
Sous quelle forme sortira ce CO2 exporté de votre site ?
Le CO2 capté sera sans doute transporté sous forme gazeuse ou, pour certaines utilisations, sous forme liquéfiée. Pour les plus gros volumes, le transport s’effectuera via un futur pipeline (au départ de l’usine Lhoist à Neau en Mayenne, cette canalisation devrait acheminer 2,6 millions de tonnes de CO2 par an à l’horizon 2030, NDLR). Il reliera l’usine de Saint-Pierre-la-Cour au hub portuaire de Saint-Nazaire, pour du stockage intermédiaire.
"Des pays comme la Norvège et le Danemark ont ouvert leurs sols pour le stockage longue durée de CO2."
Une partie servira à la production de carburants, comme du e-kérozène pour l’aviation. Le reste sera acheminé vers le terminal Elengy d’où il partira par bateaux vers la Mer du Nord. Il sera stocké dans le sous-sol marin (à plus de 2 000 mètres de profondeurs, NDLR). La géologie, très bien connue, des fonds marins de la Mer du Nord permet de savoir que ce sous-sol est adéquat pour ce type d’opérations. Des pays comme la Norvège et le Danemark ont ouvert leurs sols pour le stockage longue durée de CO2.
Il y a donc plusieurs types de CO2 à gérer ?
Deux grandes catégories de CO2 seront captées depuis nos sites. À Saint-Pierre-la-Cour par exemple, pour 20 %, il s’agit de CO2 biogénique qui pourra être réutilisé en molécules de synthèse dans d’autres industries. Pour les autres 80 %, il s’agit de CO2 issu du calcaire que nous employons dans notre process, à la combustion. Le meilleur moyen pour décarboner est de le stocker. Nous pensons aussi que la réglementation pourra évoluer concernant une partie de ces 80 % de CO2 de pierre. Leur utilisation dans les secteurs de l’aviation ou du maritime serait pertinente. Les besoins y sont supérieurs à la capacité de ressources de carburant de synthèse.
Donc, vous dépasserez largement vos activités actuelles de fabricant de ciment ?
C’est une révolution industrielle. Les nouvelles installations liées à la décarbonation vont nécessiter de nouvelles compétences et de nouvelles infrastructures. Cela conduira à créer de nouvelles filières industrielles en France. Pour nous, ce sont des investissements massifs, mais nous savons que les coûts seront plus élevés si nous ne faisons rien. D’une part, à cause de l’augmentation des taxes sur le CO2. D’autre part, du fait du changement climatique dont les conséquences auront des coûts importants si nous n’agissons pas.
De tels engagements financiers doivent avoir une répercussion sur vos tarifs ?
Ce ciment est plus cher, mais les clients savent l’intérêt qu’il y a à décarboner notre industrie, et en conséquence le secteur de la construction. Mais je pense que tous sont conscients des enjeux qui nous attendent tous.
Pour mener ces projets, vous dites préférer des acteurs d’envergure, rompus à ces technologies. Cela signifie-t-il que vous ne vous intéressez pas à tous les nouveaux acteurs de la deep tech ?
Mais nous avons mis en place un banc de tests à Martres pour les start-up notamment. Nous nous intéressons notamment beaucoup aux solutions technologiques qui ont une consommation énergétique réduite. Il y a un double enjeu à suivre toutes les voies d’innovation, dont certaines auront sans doute un niveau de maturité suffisant pour fonctionner en 2031.