Les sommes sont colossales : 50 millions d’euros depuis dix ans, puis 70 millions d’euros de plus jusqu’en 2030. Lafarge (4 200 collaborateurs, 400 sites, CA NC), filiale du groupe Holcim (CA 2024 : 16,2 Md de francs suisses) investit massivement pour décarboner son activité à Port-La-Nouvelle (Aude). Ici, Lafarge est une institution : un site industriel posé à l’entrée de la ville sur 20 hectares, alimenté par une carrière de calcaire de 700 hectares. Premier employeur de la commune avec 115 emplois directs et près de 400 emplois indirects, c’est l’une des sept cimenteries françaises du groupe. L’usine de Port-La-Nouvelle produit 400 000 tonnes de ciment par an (soit 1 500 t/jour, équivalent à 60 maisons). "Nous fabriquons du ciment, mais générons aussi du CO2 (via la cuisson du calcaire)", commente Olivier Raia, le directeur du site.
Réduire le CO2 de 95 %
Lafarge a donc entrepris de très grosses transformations pour décarboner ses activités, avec l’objectif affiché de réduire les émissions de CO2 de 95 % d’ici 2050, par rapport à 2015. Un enjeu de taille qui nécessite des investissements à sa mesure, et qui fait qu’aujourd’hui, "la décarbonation, c’est devenu le cœur de notre métier".
À Port-La-Nouvelle, trois leviers sont activés pour décarboner. Le premier porte sur les combustibles du four, le deuxième sur la réduction du taux de clinker dans le ciment et le dernier sur les matériaux de substitution au calcaire (chaux) qui sert de base au clinker.
Les CSR et les pneus remplacent le coke de pétrole
Les combustibles à base d’énergies fossiles (d’abord le charbon, plus récemment le coke de pétrole) sont progressivement remplacés. Le four a diversifié son alimentation : Lafarge brûle les combustibles solides de récupération (CSR) issus des refus de tri des poubelles jaunes, dont une part importante de biomasse. Ils proviennent des centres de tri de Narbonne, Carcassonne, Perpignan, et même de Toulouse. Autre ingrédient prisé : les pneus usagés et déchiquetés venant de toute l’Occitanie. On trouve ensuite les résidus de broyage automobiles (RBA- mousses, tableaux de bord, etc.), les farines animales, etc. Des ateliers dédiés ont été implantés (deux pour les CSR, un pour les pneus et un pour les RBA). Le cimentier a atteint un taux de remplacement de 75 % et envisage d’atteindre 90 % en 2030. Pour cela, il prévoit de construire un nouvel atelier CSR et d’éco-mobilier (issu de déchetterie), d’ici 2028.
Modifier les recettes et remplacer le calcaire
Mais si un tiers du CO2 émis provient de la combustion, les deux autres tiers sont liés à la matière. Le calcaire contient du carbone qui se dégage en passant au four. Lafarge affine donc ses recettes pour réduire la part de clinker dans le ciment, à performances équivalentes. L’ajout après cuisson d’autres composants est une technique connue, mais elle s’améliore grâce à un broyage séparé, et donc plus fin. Un projet fixé à 2027 consiste à broyer les composants séparément, afin de réduire la part de clinker. Le broyage séparé offrira la possibilité d’incorporer d’autres composants à la recette, comme les argiles calcinées.
Enfin, Lafarge s’est aussi attaqué à la réduction du poids carbone du clinker en remplaçant une partie du calcaire cuit dans le four par d’autres composants, à commencer par le recyclage de matériaux de démolition. C’est de la chimie : "Ces matières contiennent du fer, de l’alumine, de la silice et de la chaux. Qu’elles aient déjà servi ou non, ces molécules restent les mêmes que celles présentes dans les minéraux de la carrière", explique Olivier Raia. "Comme les matériaux de démolition ont déjà émis du CO2 dans une première vie, la matière utilisée se trouve donc déjà décarbonée." Lafarge intègre également les boues de bétonniers (après nettoyage des toupies), les laitiers de hauts fourneaux (impuretés du minerai cuit), les cendres de papeteries, etc. "L’usine est une grande recyclerie", aime à commenter le directeur. Parvenu à un taux de substitution du calcaire avant cuisson de 8 % en 2025, le cimentier se fixe pour objectif d’atteindre 20 % d’ici 2030.
Quatre nouveaux équipements
Les 70 millions d’euros vont donc servir à financer une plateforme de traitement des matériaux de démolition sur la carrière, ainsi que trois nouveaux ateliers dans l’usine : le nouvel atelier CSR/biomasse, un atelier de dosage des matériaux de démolition et un atelier de broyage séparé pour la fabrication des ciments composés. Une quinzaine de recrutements sont envisagés pour accompagner ces évolutions. D’ici 2030, l’ensemble de ces nouveaux investissements permettra de réduire de 25 % supplémentaires (par rapport à 2025) le poids carbone du ciment de Port-La-Nouvelle.
Plus tard, après 2030, la question de capter le CO2 des cheminées pourra se poser (Carbon Capture — CCUS). Plus tard encore, si les projets de connexion du port aux pipelines d’hydrogène Bar-Mar et HySow voient le jour, l’hydrogène pourrait servir à optimiser la combustion du four, en ne rejetant que de l’eau. Mais il est encore trop tôt pour l’envisager.