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"Sans ces 170 millions d’euros d’aides publiques, décarboner notre cimenterie Lafarge en Mayenne était intenable"
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Thomas de Charette directeur décarbonation de Lafarge France "Sans ces 170 millions d’euros d’aides publiques, décarboner notre cimenterie Lafarge en Mayenne était intenable"

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Le cimentier Lafarge (groupe Holcim) engage de lourds investissements pour décarboner ses activités. Particulièrement dans son usine en Mayenne, l’un des 50 sites industriels les plus polluants du pays. Pour pouvoir réduire de 50 % ses émissions de CO2 d’ici cinq ans, le groupe a sollicité les soutiens publics et s’est engagé dans un projet collectif de transfert de carbone. Thomas de Charette, directeur décarbonation, revient sur les enjeux.

Thomas de Charrette est directeur décarbonation de Lafarge, un enjeu considérable pour le groupe Holcim — Photo : Lafarge

Lafarge (4 200 salariés, du groupe Holcim : 15,7 Md€ de CA 2025) a été l’un des sept lauréats de l’appel à projets lancé par l’État "Grands projets industriels de décarbonation". Votre groupe va bénéficier de 170 millions d’euros d’aides sur quinze ans pour soutenir les investissements sur votre site de Saint-Pierre-la-Cour en Mayenne. Comment allez-vous utiliser cette enveloppe ?

La perception de ces subventions ne se fera qu’à l’horizon 2031. C’est-à-dire au démarrage de notre projet de captation du carbone et dans la mesure où nous pourrons démontrer la performance de l’installation, en phase avec les objectifs annoncés. Le risque existe que nous ne puissions pas toucher l’ensemble de cette enveloppe, voire que nous devions payer des pénalités, si nous ne répondons pas à ces objectifs de réduction de moitié de nos émissions de CO2. Néanmoins, sans la promesse de ces 170 millions d’euros d’aides publiques, il était impossible d’avancer dans nos projets de décarbonation et d’enclencher les étapes suivantes sur fonds propres, à hauteur de centaines de millions d’euros. Ce n’était pas tenable.

Ce dispositif d’aides justifie par ailleurs l’utilité du projet GOCO2, de transfert de carbone. Nous allons désormais pouvoir dépasser les études de préfaisabilité pour définir les solutions techniques et technologiques que nous allons retenir.

Dans votre usine en Mayenne, qui est la cimenterie la plus importante de France (1,6 million de tonnes de ciment par an ; 180 salariés), quelles adaptations ont été apportées pour répondre à ces objectifs ?

Nous avons signé une feuille de route pour réduire de 50 % nos émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2030, sur la référence des émissions de 2015. L’un des leviers est de sortir des énergies fossiles. Nous sommes parvenus à réduire cette dépendance à hauteur de 75 % à Saint-Pierre-la-Cour par l’emploi de matériaux alternatifs. On réduit la part de calcaire cru dans les recettes de ciment, en augmentant sa résistance grâce au broyage séparé, ce qui permet aussi de réduire le taux de clinker, qui est le premier facteur de carbone dans nos activités. Nous employons des argiles calcinées (argile activée), des matériaux recyclés. Donc, nous sommes parvenus à réduire l’empreinte carbone de nos produits. Néanmoins, cela ne suffit pas à réduire suffisamment l’intensité carbone de notre usine. Nous sommes à mi-chemin. Il nous faut encore réduire de 25 % les émissions du site. Et pour cela, nous devons passer à la phase de captage et d’extraction du carbone.

Le site de Saint-Pierre-la-Cour en Mayenne est classé dans les 50 sites industriels les plus polluants de France. Le groupe Lafarge a engagé de lourds investissements pour décarboner son usine — Photo : Convergence Media - Philippe Deschamps

Vos investissements industriels sont donc désormais directement liés à l’avancement du projet GOCO2, qui comprend un pipeline de 375 kilomètres. Plusieurs sites y seront reliés de la Mayenne à Saint-Nazaire, pour exporter ou transformer le carbone. Le budget prévisionnel est supérieur à 2 milliards d’euros. Ce type de projet a-t-il déjà été mené ailleurs ?

Ces technologies sont éprouvées, en Amérique du Nord ou encore en Norvège. Mais elles le sont séparément pour le captage, le transport ou l’enfouissement du carbone. Mettre toutes ces briques bout à bout est un réel enjeu. Une seule cimenterie au monde, en Norvège, l’a fait. Mais c’est la première fois que de tels investissements auront lieu, et en plus, des investissements liés au développement d’infrastructures. Or, toutes les révolutions industrielles fortes se sont faites avec le développement d’un réseau, fluvial ferroviaire ou électrique. C’est très motivant.

Ne craignez-vous pas de pénaliser votre compétitivité face aux concurrents étrangers en investissant autant pour faire évoluer les process et chaîne de valeur ?

Ces projets sont au cœur de la compétitivité française et européenne. Dans les ciments, et dans les matériaux de construction en général, des sous-produits par exemple peuvent arriver par les ports. Mais le transport ensuite devient vite prohibitif. Et on ne parle même pas des bétons et granulats ! L’Europe vient par ailleurs de mettre en place des mécanismes d’ajustements aux frontières sur les critères carbone (le CBAM) : les importations doivent avoir les mêmes exigences de décarbonation que la France et l’Europe. Enfin, en France, nous avons une disponibilité partout en calcaire. Nous sommes donc plus protégés que d’autres secteurs industriels. Les vrais enjeux vont plutôt être par rapport à l’origine des technologies que nous allons devoir installer.

Cela vous oblige aussi à conduire un projet collectif avec Heidelberg Materials (l’usine d’Airvault dans les Deux-Sèvres va percevoir 426 M€ au titre du GPID, après 24 M€ de France Relance). Est-ce confortable ?

Nous devons mener les concertations avec notre principal concurrent, négocier. Mais les discussions sont rigoureusement encadrées pour préserver les enjeux industriels et de concurrence. Ailleurs dans le monde, nous avons déjà développé chacun sur le même type de projets, avec la même vision. Et nous savions que si nous ne nous engagions pas dans une mutualisation des moyens, ce projet ne pourrait se faire. L’avantage, c’est que cela nous amène à travailler ensemble avec des acteurs avec lesquels nous n’avions jamais travaillé auparavant, comme Elengy ou RTE.

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