Alors que le secteur des drones prend son envol et devient stratégique dans les domaines de l’aéronautique, ou encore de la défense, la Normandie trace son itinéraire pour faire partie des territoires leaders de cette technologie. Ainsi, le Centre d’innovation drones de Normandie (CIDN) a été inauguré en septembre 2024 au sein de l’aéroport du Havre. Un outil de développement co-fondé par 7 acteurs normands dont 7CIS (exploitant, télépilote, instructeur et centre de formation, au Havre), ABOT (concepteur et distributeur de drones professionnels, basé à Rouen), Normandie AeroEspace (NAE), Polidrone (exploitant de drones civils professionnels, Ivry-la-Bataille), ou encore ROAV7 (spécialiste de l’inspection par drone au Havre).
Le projet est financé par des fonds publics (Région, fonds FEDER, Banque des Territoires) et privés (entreprises partenaires).
Un territoire aux multiples possibilités
Le CIDN doit permettre aux entreprises et acteurs du secteur drones normand de gagner en efficacité avec une mutualisation des équipements (proposition de drones, rovers, kits drones de découverte ou pour événementiel), des moyens humains mais aussi des moyens immobiliers puisque la Communauté urbaine met à disposition des zones de vols autour de l’aéroport. Avec pour objectifs la mutualisation de ressources entre membres, mais aussi de la recherche pour lever des verrous technologiques et se différencier au niveau français et européen. Le CIDN doit aussi permettre de renforcer la visibilité des entreprises normandes et propose une offre de formation continue et initiale.
Le choix du Havre pour l’implantation du CIDN n’est pas anodin. En effet, le territoire havrais présente des caractéristiques propices au développement et à l’expérimentation d’applications innovantes autour des drones. Le territoire dispose notamment d’une forte implantation industrielle associée à la présence du port, propice au développement dans le domaine de la logistique pour l’optimisation des flux de marchandises, et se présente comme une zone idéale pour des tests sur la surveillance de l’environnement avec l’évaluation de la qualité de l’air et de l’eau.
Renforcer l’attractivité du territoire
"L’idée est de co-localiser des entreprises qui travaillent sur les drones pour favoriser l’émulation", souligne Philippe Eudeline, président de NAE, la filière aéronautique, spatial et défense normande. Le projet immobilier dont le coût s’est élevé à 1,7 million d’euros, a reçu un financement soutenu principalement par la Communauté urbaine, une participation de la Région Normandie (150 000 €) et de l’État (150 000 €).
Le CIDN vise ainsi à renforcer le développement de l’activité drones et de son écosystème en Normandie. "Avec pour objectif d’attirer de nouvelles entreprises et des start-up en Normandie sur ce marché en pleine croissance. L’intérêt est de travailler sur l’ensemble des possibilités offertes par les drones, de l’aérien au terrestre, en passant par le marin et le sous-marin. Avec l’ambition de susciter des vocations et de créer de l’emploi dans ce domaine", s’enthousiasme le président de NAE.
De nouvelles plateformes financées
Depuis son inauguration, le pôle Drones de Normandie s’est renforcé de deux nouvelles plateformes de recherche autour de la collaboration hommes-machines (CoHoMa) et l’intégration des drones dans l’espace aérien (U-Space). Au total, cinq plateformes doivent structurer les activités drones en Normandie, autour des deux précédentes thématiques ainsi que sur le médical, l’environnement et l’efficience. "Pour réaliser notre ambition autour des drones, il faut structurer la filière et aller chercher des financements à travers des programmes de R & D", soutient Philippe Eudeline, qui annonce que les trois plateformes U-Space, CoHoMa et Efficience sont financées pour 2025 : "Avec également un projet en phase finale dans le cadre de la métropole de Rouen pour le secteur des drones médicaux."
Développement de la collaboration hommes-machines
Le projet CoHoMa répond au besoin d’avoir rapidement une vision du théâtre d’opération avant une intervention humaine : pompiers, secouristes, militaires… La plateforme vise le développement d’une interface unique et ergonomique pour déployer simultanément rovers et drones, permettant aux opérateurs de se concentrer sur leurs missions sans exposition.
Avec un budget global de près de 800 000 euros réparti sur 5 partenaires (CESI LINEACT, Conscience Robotics, DAE System, NAE, WeAccess Group) sur 3 ans CoHoMa intègre aussi des subventions de la Région Normandie et du Feder.
À terme, les usages attendus sont multiples avec la Défense (exploration de zone, détection et identification), le médical/santé (transport d’échantillon sanguin), la surveillance du territoire (détection d’incendie, qualité de l’air et gestion des sols) ou encore l’industrie, le transport (gestion des stocks, logistique) et l’énergie (maintenance éolienne, nettoyage des panneaux solaires).
Des drones dans l’espace aérien
De son côté, la plateforme U-Space (domaine qui concerne la gestion du trafic aérien des aéronefs sans équipage à bord) vise à renforcer les zones de vol, à structurer un centre d’essais (moyens techniques et humains), et à valider la faisabilité de la livraison par drone sur navire et en zone urbaine. La plateforme intégrera 3 sites structurants : l’ouverture d’une nouvelle zone en environnement portuaire au Havre pour la logistique Terre-Mer ; la mise en place d’un U-Space en zone urbaine à Rouen ; la transformation de la zone de vol de l’aéroport Le Havre Octeville en centre d’essais avec notamment le projet "Ronde automatique" porté par les entreprises Abot et Roav7, qui étudie la faisabilité de vols récurrents, en autonomie. Avec un budget global de près de 1,7 million d’euros réparti sur 5 partenaires (Abot, Delivrone, Esigelec, NAE, Roav 7) sur 3 ans.
Multiplier le nombre d’entreprises
Le lancement de ces deux premières plateformes donne un coup d’accélération au CIDN qui va intégrer la nouvelle branche Drones de NAE mi 2025. En parallèle, NAE a lancé un premier recrutement pour un chef de projets Drones pour suivre le lancement de ces deux premières plateformes. Avec, pour le président de la filière aéronautique normande, une fois la structuration du secteur drones menée à bien, l’ambition de doubler le nombre de salariés afin d’atteindre, à terme, 250 salariés pour la filière Drones en Normandie, qui en compte 125 aujourd’hui. Les entreprises normandes travaillent notamment dans les domaines de la surveillance de la qualité de l’air, la gestion des déchets et la prévention des risques industriels et naturels, mais aussi la surveillance des sites nucléaires, le suivi de chantiers du BTP, ou encore le transport d’urgence d’équipements médicaux.
"Aujourd’hui, une vingtaine d’entreprises normandes travaillent dans le secteur drones. D’ici 3 à 5 ans, notre ambition est de multiplier par 4 ce nombre d’entreprises. En attirant des start-up sur le territoire, mais aussi en offrant les conditions d’installation qui permettront à des entreprises qui ont démarré leur activité en dehors de la Normandie et qui n’ont pas les aides et la zone d’essai que nous pouvons proposer ici", explique le président de NAE.
Un grand donneur d’ordres à l’horizon
Une démarche qui fonctionne puisqu’un grand donneur d’ordres (dont le nom n’est pas communiqué pour l’instant) cherche une zone d’essai de 4 hectares en région. "Nous avons pu déjà lui faire des propositions car nous avons des surfaces disponibles à Vernon, Le Havre, Rouen, ou encore Évreux. Nous avons identifié 5 hectares disponibles en région pour les zones de tests. Après, il faut juste obtenir les autorisations de vol. La région dispose de nombreux atouts avec des hectares disponibles, son écosystème drones en développement et des environnements divers pour les essais, avec de grandes zones industrielles, la mer, des forêts, et aussi des terres agricoles." Autant d’atouts qui placent la Normandie parmi les quatre principaux clusters drones en France avec, AeroSpace Valley (Occitanie), SAFE (Provence-Alpes-Côte d'Azur) ASTECh (Paris) et Cluster Drones Paris Région.
Des enjeux de sécurité
Si divers domaines et secteurs d’applications sont concernés par l’utilisation des drones, la sécurité fait partie des enjeux majeurs. Un domaine dans lequel la Normandie cherche à placer ses pions. Ainsi, la Direction des Services de la Navigation Aérienne (DSNA) a retenu le groupement composé par la start-up havraise Drone XTR (10 salariés) et le groupe de sécurité Seris Security (7 000 salariés) pour détecter les drones à proximité des trajectoires de montée initiale et d’approche finale des aéroports. Le système de détection du groupement Drone XTR – Seris Security a ainsi été déployé par la DSNA, avant l’ouverture des JO de Paris, pour les aéroports de Nice et Marseille. Le système de contrôle de l’espace aérien de Drone XTR, basé sur la détection des drones, fonctionne grâce à un logiciel unique de contrôle via ses multicapteurs. Une innovation qui permet à l’entreprise normande de se positionner sur ce marché avec un système capable de détecter toutes intrusions de drones, dans un rayon de 20 km.
Le militaire en ligne de mire
Des enjeux de sécurité, et par extension militaires que Sébastien Lecornu, ministre des Armées et élu de l’Eure, a mentionné lors de sa visite, le 28 mars dernier, sur le site Thales de Pont-Audemer, pour saluer la reconversion industrielle de l’usine. Initialement tourné intégralement vers le civil avec la production de cartes SIM (téléphonie) et eSIM (Internet des objets), le site eurois de Thales s’oriente désormais aussi vers la défense. La ligne de production nouvellement inaugurée en janvier 2025 conçoit des cartes électroniques PCBA (Print Circuit Board Assembled- circuit imprimé assemblé) utilisées pour la communication et le renvoi de cibles à bord des Rafale, le brouillage de drones, l’équipement de radars terrestres ou aériens, voire d’avions commerciaux. Évoquant le retour d’expérience de la guerre électronique en Ukraine et les dommages causés par les drones et les différents systèmes de brouillage, le ministre a souligné "un sujet de préoccupation majeur."
Mais, pour le domaine militaire, les drones normands devront encore patienter un peu, explique Philippe Eudeline : "Aujourd’hui ce n’est pas encore dans notre développement. Mais cet aspect militaire fait aussi partie de notre ambition. Pour cela, il faut réussir notre structuration de la filière afin de pouvoir ensuite aller décrocher les habilitations nécessaires pour travailler dans le domaine de la défense."