Jérôme de Lavergnolle : "Pour nos clients, la transition vers le cristal sans plomb doit être un non-événement"
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Jérôme de Lavergnolle PDG de Saint-Louis et président de la Fédération du cristal et du verre "Pour nos clients, la transition vers le cristal sans plomb doit être un non-événement"

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Le président de la Fédération du cristal et du verre explique comment les prestigieuses manufactures, toutes situées dans le Grand Est, préparent leur transition vers le cristal sans plomb. Jérôme de Lavergnolle, par ailleurs PDG de Saint-Louis (groupe Hermès), à Saint-Louis-les-Bitche en Moselle, estime qu’il n’y aura aucune différence pour les consommateurs entre l’avant et l’après.

PDG des Cristalleries de Saint-Louis, Jérôme de Lavergnolle est l’actuel président de la Fédération du cristal et du verre — Photo : Ambroise Tézenas

Que représente la transition vers le "cristal sans plomb" pour les grandes manufactures françaises que sont Baccarat, Lalique et Saint-Louis, toutes situées dans le Grand Est ?

La transition vers le cristal sans plomb marque une seconde révolution industrielle pour nos manufactures. La première remonte au XVIIIe siècle, période au cours de laquelle les firmes verrières ont commencé à ajouter du plomb dans leurs procédés de fusion. Cet oxyde métallique introduit dans les "recettes" à hauteur de 24 % minimum, a permis aux artisans de bénéficier d’un palier de travail plus long à chaud (soufflage, etc.), mais aussi d’une plus grande malléabilité dans le travail à froid (taille, polissage, gravure, etc.). Par ailleurs, l’indice de réfraction à la lumière du cristal au plomb donne des pièces plus resplendissantes lorsqu’elles sont taillées, mais aussi une belle sonorité, très appréciée dans les arts de la table.

Les dangers d’une trop forte exposition au plomb sur la santé ont néanmoins conduit les autorités européennes à bannir progressivement cette substance de la totalité des produits commercialisés en Europe, y compris dans le cristal… La première charge est venue d’une directive européenne de 2015 sur les déchets d’appareillages électriques et électroniques ROHS (Restriction of Hazardous Substances). Le plomb avait par exemple été utilisé pour souder les cartes électroniques de vieux transistors qui risquaient de se retrouver dans des centres d’enfouissement. Bruxelles a inclus du même coup les lustres en cristal dans la réglementation. Afin d’obtenir des exemptions, renouvelées tous les cinq ans, la filière a dû prouver que les luminaires fabriqués dans nos manufactures ne libéraient pas de plomb dans les milieux naturels et expliquer que nous n’avions aucune alternative pour fabriquer ces lustres.

"La directive européenne du 19 mars 2024 a abaissé drastiquement la valeur limite biologique de plomb dans le sang des maîtres verriers"

Le deuxième challenge est venu d’une législation européenne sur l’alimentarité ciblant la migration de substances d’un contenant (verre, carafe, plat, etc.) vers son contenu (eau, vin, spiritueux) qui a amené à rouvrir la directive verre et céramique. La filière cristal est en deçà du seuil actuel de 4 000 parties par milliards (ppb), mais l’Union européenne envisage d’abaisser ce seuil à 10 ppb, soit une réduction d’un facteur 400. Pour le moment, le texte est encore dans les cartons de l’Union européenne, retardé par des discussions sur les plastiques. Aux États-Unis, c’est différent, les législations sont définies État par État. Par exemple, la Californie n’interdit pas les produits des arts de la table en cristal, mais impose aux fabricants d’alerter fortement les acheteurs quand le seuil dépasse 10 ppb.

Au final, ce sont les enjeux de protection de la santé des salariés qui imposent aux cristalleries de négocier le virage du "sans plomb" ?

La directive européenne du 19 mars 2024 a abaissé drastiquement la valeur limite biologique de plomb dans le sang des maîtres verriers, ainsi que la valeur limite d’exposition professionnelle dans l’air inhalé. La filière avait déjà beaucoup œuvré pour abaisser ce risque, en améliorant les vêtements de travail et les systèmes d’aspiration, en dotant ses halles verrières de doubles vestiaires et de systèmes d’aération plus performants, etc. Mais même avec la meilleure volonté du monde, nous n’atteindrons jamais les nouveaux seuils dans l’air (30 μg de plomb par mètre cube d’air) et dans le sang (150μg de plomb par litre de sang). Pour la première fois, la filière a une date butoir, fixée au 31 décembre 2028.

Les grandes maisons investissent aujourd’hui dans de nouveaux fours et nouveaux outils de travail en vue d’être prêtes pour le 31 décembre 2028 — Photo : Saint-Louis - Jonas Marguet

Comment la profession appréhende-t-elle cette date couperet du 31 décembre 2028 ?

Il n’y aura pas de big-bang dans l’histoire de la filière : le sujet est présent dans tous les esprits depuis une trentaine d’années, même si tout s’est accéléré au cours de cette dernière décennie. Et les grandes maisons investissent aujourd’hui dans de nouveaux fours et de nouveaux outils de travail en vue d’être prêtes pour le 31 décembre 2028. De plus, le ministère du Travail est dans une logique d’accompagnement des efforts déjà entrepris par les manufactures.

Une contrainte supplémentaire pèse cependant sur les firmes verrières. Celle du règlement européen relatif aux emballages et déchets d’emballage PPWR (Packaging and Packaging Waste Regulation) : la vente de flaconnages pour les parfums et de carafes en cristal pour les spiritueux de prestige est concernée. À partir d’août 2026, il ne sera plus possible de commercialiser dans l’Union européenne ce type de conditionnement contenant du plomb. Or à cet horizon, les cristalliers ne seront pas encore en mesure de proposer des alternatives et seront pénalisés sur la part du chiffre d’affaires réalisé en Union européenne. Cette règle ne s’appliquera cependant pas au grand export.

Pourquoi les cristalleries ne passent-elles pas tout simplement au verre ?

Revenir au verre n’aurait pas de sens. Nos cristalleries veulent absolument conserver les propriétés exceptionnelles de cristal au plomb. L’ajout d’autres oxydes métalliques nous permettra de conserver les propriétés de densité, de réfraction à la lumière et de sonorité qui font le charme si particulier du cristal. Depuis plus de dix ans, les manufactures travaillent à élaborer de nouvelles recettes à partir d’oxydes neutres pour la santé et l’environnement. Chacune a travaillé de son côté en laboratoire. En parallèle, elles ont défini ensemble une nouvelle norme Afnor publiée en mai 2023. Celle-ci a fait apparaître une nouvelle catégorie de cristal : "le cristal sans plomb". Il dispose d’un indice de réfraction et une densité qui lui est propre et qui se rapprochent très fortement du cristal au plomb.

"Nous n’allions pas attendre le 31 décembre 2028 pour nous lancer dans la production de cristal sans plomb."

La norme a établi des niveaux minimums, mais les indices varieront d’une maison à l’autre ; chacune cherchant à se rapprocher le plus possible du cristal traditionnel et à s’éloigner du cristallin. En parallèle, les cristalliers européens ont porté un "International Workshop Agreement", l’antichambre de la norme ISO. Ce document publié en octobre 2023 doit étendre les nouveaux critères au niveau international. Cela afin de contrer la commercialisation au grand export des produits sous l’appellation "Lead Free Crystal", littéralement "cristal sans plomb", une catégorie qui n’est définie par aucune directive européenne et permet de commercialiser sous cette appellation du verre.

L’industrialisation a-t-elle commencé ?

Chaque manufacture a son propre calendrier et sa politique d’investissement. Cette transition étant extrêmement coûteuse, chacune ira à son rythme en fonction de ses capacités financières. Mais nous n’allions pas attendre le 31 décembre 2028 pour nous lancer dans la production de cristal sans plomb. Nous sommes d’ores et déjà dans une période d’apprentissage, de montée en puissance progressive, ce qui passe par des ajustements, des réglages, etc.

Les cristalleries investissent pour continuer à exister et être capables de faire des pièces toujours aussi qualitatives qui fassent rayonner nos savoir-faire aux quatre coins du globe. À la fin, il n’y aura aucune différence pour nos clients entre l’avant et l’après.

Comment se traduit concrètement le passage au cristal sans plomb dans les halles verrières ?

C’est un chantier colossal ! Le cristal sans plomb ne peut pas être travaillé avec les outils de fusion actuels. Nous avons besoin de fours au design différent car le processus de fusion de la silice, de la potasse et des oxydes métalliques à 1 450°C n’est pas le même. Or l’acquisition d’un nouveau four à bassin représente des millions d’euros d’investissement. Par ailleurs, cette nouvelle matière se façonne différemment. Le palier de travail à chaud est plus court, par conséquent les maîtres verriers doivent être plus rapides. À froid, le cristal sans plomb étant plus dur, il va falloir changer les meules. L’étape de polissage par différents bains d’acide va également devoir être revue.

"Pour le client, cette transition doit être un non-événement"

Enfin, retrouver les couleurs multi centenaires avec la nouvelle composition du cristal est un challenge en soi. Les deux années à venir vont être consacrées à la formation des artisans. Car s’il y a une transition dans la matière, dans l’outil industriel, il y a également une adaptation à conduire d’un point de vue humain, certains artisans affichant trente ans de métier.

Pourquoi les manufactures restent extrêmement discrètes sur leurs investissements et leurs avancées ?

Cette attitude des manufactures correspond à une position prudente. Il faut rester humble sur le sujet. Les grandes maisons investissent, réalisent des essais de fusion, des tests de travail à chaud et à froid. Pour qu’au final la mise sur le marché de pièces au cristal sans plomb se fasse naturellement dans leurs gammes, sans différence avec un cristal traditionnel. Pour le client, cette transition doit être un non-événement.

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