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Ouverture du capital, financement participatif : la Manufacture des Émaux de Longwy finance sa relance
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Ouverture du capital, financement participatif : la Manufacture des Émaux de Longwy finance sa relance

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Confronté à l’échec d’une levée de fonds auprès d’investisseurs institutionnels, Martin Pietri, président de la Manufacture des Émaux de Longwy, en Meurthe-et-Moselle, lance une stratégie de sauvetage inédite mêlant financement participatif et ouverture du capital. Objectif : réunir 1 million d’euros pour présenter un plan de continuation financé devant le tribunal de commerce.

Le président de la Manufacture des Émaux de Longwy, Martin Pietri, a repris l’entreprise installée à Longwy en 2015 — Photo : Philippe Bohlinger

Placée en redressement judiciaire en septembre 2024, la Manufacture des Émaux de Longwy, en Meurthe-et-Moselle, joue son avenir sur la mobilisation citoyenne. Avant la fin de la période d’observation, fixée au 19 mars, le président de la Manufacture, Martin Pietri, veut présenter au tribunal un plan de continuation solide, financé à hauteur d’un million d’euros grâce à deux leviers. Un financement participatif sur la plateforme Ulule, qui doit permettre de rassembler plus de 200 000 euros, et l’ouverture du capital de la Manufacture : la mise sur le marché de 3 500 actions, au prix de 120 euros, l’opération pouvant être élargie jusqu’à 7 000 actions, pour lever un maximum de 840 000 euros. Depuis 1798, la Manufacture est connue dans le monde entier pour ses pièces fabriquées à la main, du petit objet de décoration au gigantesque vase, en céramique émaillée selon une technique et un savoir-faire inscrits à l'inventaire du patrimoine culturel immatériel de l'Unesco.

Un flux de trésorerie "positif" sur le dernier exercice

Sur le dernier exercice, la Manufacture, qui emploie 36 salariés, a enregistré pour 2,1 millions d’euros de ventes. Pour la première fois, grâce au gel des dettes, l’activité a généré un flux de trésorerie positif permettant de couvrir les charges courantes. "La génération de cash-flow par notre activité permettait de faire face à nos dépenses", souligne Martin Pietri, voyant là un "très bon signe" pour la viabilité future.

Environ 20 000 pièces sont produites tous les ans dans la Manufacture des Émaux de Longwy — Photo : Manufacture des Emaux de Longwy 1798

Encore plus encourageant, le carnet de commandes aurait permis d’aller encore plus loin : "Le chiffre d’affaires aurait pu être supérieur de 150 000 à 200 000 euros si les capacités de fabrication étaient optimales", souligne Martin Pietri.

"Pendant très longtemps, j’avais un outil de fabrication pas de demande en face. Aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse"

Concrètement, avec 500 000 euros d’investissement et en embauchant entre 3 et 4 personnes, la production pourrait faire rapidement un bon de 30 %, d’après les estimations du président de la Manufacture. "Pendant très longtemps, j’avais un outil de fabrication mais je n’avais pas de demande en face. Aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse", résume le président. Parmi les urgences, figurent la grande révision des fours, pour 60 000 euros, l’acquisition d’une presse semi-automatique pour 25 000 euros ou encore de nouveaux équipements pour renforcer la sécurité des salariés, pour 200 000 euros.

Hausse des livraisons pour Dior

Toujours au chapitre des satisfactions, la confiance renouvelée de grands donneurs d’ordres du luxe. Les commandes de la maison parisienne Dior, filiale de LVMH, sont en hausse significative, et représentent désormais 25 % du chiffre d’affaires, ancrant définitivement Longwy dans la sphère du luxe international.

Des investisseurs qui reculent

Pourtant, malgré ces signaux positifs, après une décennie de lutte pour redresser l’équilibre financier de l’entreprise reprise en 2015, Martin Pietri se retrouve au pied du mur. Alors qu’un accord avec un fonds d’investissement semblait imminent durant l’été 2024, les négociations ont brutalement échoué, laissant la structure dans une situation de trésorerie critique.

Tenace, le dirigeant a relancé les discussions avec d’autres partenaires financiers, qui l’ont une nouvelle fois lâché à la fin de l’année 2025. Pour le président de la Manufacture des Émaux de Longwy, si le prestige et le savoir-faire de l’entreprise lorraine donnent envie aux investisseurs "d’ouvrir le dossier", après, "ils redeviennent des investisseurs et reviennent très rapidement aux fondamentaux de leur métier". "Et les Capex nécessaires les font reculer", décrit Martin Pietri.

Pour être pleinement opérationnel, les salariés de la Manufacture des Émaux de Longwy doivent emmagasiner de l’expérience pendant 3 à 5 ans — Photo : Manufacture des Emaux de Longwy 1798

L’appel au peuple : entre Ulule et actionnariat populaire

Inspiré par le sauvetage de Duralex, Martin Pietri a fait le deuil du "chevalier blanc" institutionnel capable de financer le redressement, et a choisi de s’adresser directement aux amoureux de la marque à travers deux leviers. D’un côté, une campagne de financement participatif sur Ulule ouverte jusqu’au 1er février, qui repose sur la vente de pièces exclusives, comme les tortues décorées par Castelbajac. Autre volet, l’augmentation de capital, ouverte aux investisseurs jusqu’au 6 février 2026. Cette démarche, soumise à une réglementation stricte de l’Autorité des marchés financiers, est un pari sur "l’attachement fort à la Manufacture des Émaux de Longwy". Martin Pietri est transparent sur les risques : "Personne ne deviendra riche en étant actionnaire des Émaux", l’enjeu étant la sauvegarde d’une institution patrimoniale française.

Les échéances se rapprochent

Le temps presse. Le 19 février 2026, Martin Pietri devra présenter son plan de continuation financé devant le tribunal de commerce de Briey. Si les fonds réunis ne sont pas jugés suffisants, la manufacture pourrait se diriger vers un plan de cession. Un minimum de 315 000 euros est requis pour l’opération en capital. "Pour la cagnotte Ulule ainsi que pour l’augmentation de capital, tous les fonds sont bloqués tant qu’il n’y a pas validation par le tribunal de commerce de notre plan de continuation. Si le plan n’est pas validé, les gens sont intégralement remboursés", tient à préciser le président de la Manufacture des Émaux de Longwy.

La modernisation de l’outil de production de la Manufacture des Émaux de Longwy nécessite de rassembler 500 000 euros — Photo : Manufacture des Emaux de Longwy 1798

La menace d’une délocalisation de la production ?

L’éventualité d’un plan de cession inquiète le dirigeant : un repreneur tiers pourrait non seulement ne pas conserver l’intégralité du personnel, mais aussi délocaliser la production une fois la marque acquise. "N’importe quel repreneur peut décider de faire fabriquer des émaux ailleurs en France, ailleurs en Europe ou ailleurs dans le monde", prévient Martin Pietri, en rappelant que la technique décorative n’est pas protégée juridiquement.

Malgré le stress d’une "période d’incertitude" pesante pour les salariés, Martin Pietri refuse de baisser les bras : "Nous avons réussi à construire quelque chose de beau, nous sommes au bord du redressement… Je ne vais pas lâcher l’affaire". Une combativité que le dirigeant a voulu traduire dans le prévisionnel d’exploitation transmis aux investisseurs : le retour à l’équilibre est prévu dès l’exercice 2026, avec un résultat positif attendu de 33 000 euros.

Meurthe-et-Moselle # Luxe # Artisanat # Procédure collective # Levée de fonds # PME