D’où votre passion pour les métiers d’art vous vient-elle ?
J’ai eu la chance d’avoir une enfance africaine au gré des pérégrinations de mon père qui était vétérinaire. J’ai notamment passé huit ans au Burkina-Faso, un pays où j’ai pu admirer la maîtrise des forgerons, un métier traditionnel en Afrique subsaharienne. Leur savoir-faire ancestral dans la fonte à cire perdue se transmet de génération en génération par tradition orale. C’est fascinant ! Chez Cartier où je suis entrée par la porte du service après-vente – pas la plus noble, mais la plus passionnante – j’ai eu le privilège de compter dans mes équipes des horlogers et joailliers qui ont conforté ma passion pour l’artisanat d’art. Par la suite, j’ai continué ma trajectoire dans le luxe, à chaque fois dans des maisons où les racines et l’exigence sont fondamentales. Ce fut le cas chez Dior, où j’ai dirigé la partie horlogerie joaillerie avec la même exigence que Christian Dior appliquait à ses robes de haute couture. Puis au sein de la maison de vente Sotheby’s où j’ai pu apprécier la beauté de pièces demeurées intactes malgré le passage du temps grâce à la qualité du travail des artisans.
Que représente la cristallerie Baccarat (CA 2023 : 207 M€ ; 1 100 salariés) pour vous ?
Je suis tombée en amour avec cette maison comme disent les Québécois au moment où j’ai rejoint son conseil d’administration en 2018. Je connaissais bien la marque ; ma mère promenait son service Harcourt au gré de nos pérégrinations africaines ! Ma première visite à la manufacture a été un moment d’émotion intense. On est un peu dans du Zola, car nos installations ont une forme de vétusté. Mais une magie incroyable s’y opère. Les maîtres verriers conçoivent des pièces exceptionnelles à partir de matériaux humbles : du sable, de l’eau et du feu. Baccarat compte treize meilleurs ouvriers de France et deux chevaliers des arts et lettres. Ce qui me touche aussi chez cette grande dame du luxe, c’est sa dimension plus large que le cristal. Baccarat, c’est l’histoire de souffleurs de verre, mais c’est également un art de vivre à la française.
Votre prédécesseure, Maggie Henriquez, a travaillé pendant trois ans à moderniser la marque. Comment poursuivrez-vous cette stratégie ?
Avec Maggie Henriquez, c’est une histoire d’amitié ! Nous sommes des anciennes du groupe LVMH et nous avons toutes deux été membres du conseil d’administration de Baccarat avant de prendre la direction générale. Je m’inscris totalement dans sa vision, celle du respect des racines de Baccarat tout en permettant à cette belle maison fondée en 1764 d’être dans son temps, de se réinventer. La transmission de cet héritage aux générations futures passe par la poursuite de la rénovation de nos 70 boutiques et de notre outil industriel, des chantiers auxquels nos actionnaires (les fonds Tor investment management, Sammasan capital, Dolphin capital, CEOF holdings, Corbin opportunity) ont déjà consacré 68 millions d’euros. Cela passe par une attention aux enjeux de RSE, mais aussi en tablant sur d’autres territoires d’expression de la marque. Le cristal c’est une matière — Baccarat en est le maître — mais nous avons la capacité de raconter cette histoire autrement. Nous l’avons fait avec la collection "New chapter" lancée l’année dernière et tournée vers les arts de la table (service en porcelaine, bougies, plateaux) ou encore le parfum Baccarat Rouge 540. Aux États-Unis, cette fragrance créée en 2014 avec la Maison Francis Kurkdjian nourrit notre marque en séduisant une clientèle jeune pas encore prête à mettre du cristal sur sa table.
Depuis le début de l’année, nous déployons dans le monde un nouveau concept de boutiques pour lesquels nous avons choisi des architectes et décorateurs d’intérieur français, Bruno Moinard et Claire Bétaille. Nous l’avons déjà décliné en Californie, à Osaka, Tokyo et bientôt Séoul avec l’envie de raconter une histoire différente. Nous avons également ouvert en avril dernier une boutique à Chanakya, en Inde. C’est un pays où nous sommes très légitimes, car notre clientèle compte depuis la fin du XIXe siècle de grands maharadjas.
Comment votre maison veut-elle continuer à être précurseur ?
Baccarat a été une maison du luxe précurseur dans l’idée d’offrir une expérience qui dépasse le simple produit. En 2003, nous ouvrions nos premiers bars au Japon. Il y a dix ans nous inaugurions notre premier hôtel à New York. Anne-Sophie Pic, symbole de l’excellence française dans la gastronomie, a ouvert en 2023 à Hong Kong le Cristal room en partenariat avec Baccarat. Le chef multi-étoilé Alain Ducasse a lancé en octobre 2024, à l’occasion des 260 ans de la manufacture, deux restaurants dans notre hôtel particulier parisien. Et nous projetons sept ouvertures d’hôtels d’ici 2028 en collaboration avec l’Américain Starwood hotels à Rome, Florence, Dubaï Miami, Riyad, aux Maldives et à Macao.
Quelles seraient les conséquences d’une hausse des droits de douane aux États-Unis, votre second marché après le Japon ?
Il est urgent de ne rien faire et d’être pragmatique. Le marché américain est un marché hyper important pour nous. Nous sommes prêts à nous ajuster aux décisions qui seront prises par le président américain. Nous étudions différents scénarios et nous nous adapterons via une politique de prix. Le contexte mondial est compliqué quoi qu’il en soit. Mais 260 ans d’histoire nous ont permis de survivre à des incendies, des crises économiques, des guerres mondiales, etc. Cette marque est incroyablement résiliente !
Où en êtes-vous de la mise sur le marché d’un cristal sans plomb* ?
La filière travaille depuis trente ans sur un cristal sans plomb et l’ensemble des industriels du cristal s’exprime de manière univoque sur ce sujet. Les tests en cours nous confortent dans l’idée qu’on saura passer le cap d’ici trois à quatre ans avec des exigences de qualité intactes. Nous serons alors à même de sortir de cette imposition juridique nécessaire pour la protection de nos salariés.
* En avril 2026, la valeur limite d’exposition professionnelle (VLEP) passera de 100μg de plomb par mètre cube d’air à 30 μg/m3, puis fin 2028, la valeur limite biologique (VLB) passera de 350 μg de plomb par litre de sang à 150μg/L.