Avant d’enregistrer les premières commandes d’EDF pour le nouveau nucléaire, Fives Nordon (CA : 120 M€ ; 900 salariés) a lancé un programme d’investissement de 40 millions d’euros, pour prendre position. Où en êtes-vous dans l’exécution de ce plan ?
À Nancy, nous avons lancé une première phase de travaux pour installer une nouvelle cintreuse à induction. Aujourd’hui, ça, c’est fait. Et cela nous permet de cintrer de grosses tuyauteries : nous sommes le seul cintreur à disposer de ces machines en France. C’est important pour EDF mais aussi pour d’autres acteurs, comme ceux de la Défense. Nous avons décidé de lancer cette première phase de travaux puisque de toute façon, nous allions avoir besoin de ces capacités : il fallait donc prendre la décision en avance de phase. Par contre, par rapport au programme lancé à Nancy, nous attendions les commandes venues d’EDF. Il y a donc un peu de retard sur le démarrage du programme des ateliers nancéiens, qui sont spécialisés dans la tuyauterie. Et sur la tuyauterie, pour l’instant, nous n’avons pas encore les cahiers des charges de la part d’EDF, donc cela va prendre un peu plus de temps.
Le programme est-il en stand-by, jusqu’à ce que les commandes fermes arrivent ?
Non, nous avons juste un peu ralenti sur la partie nouvel atelier qui représentait la deuxième phase des travaux. Par contre, nous avons accéléré sur un autre atelier puisque nous avons décroché une commande entre-temps, de TechnicAtome, pour le réacteur Jules-Horovitz, qui est un réacteur d’essai installé à Cadarache, et qui permet de produire des matières pour la cancérologie, notamment. Sur ce dossier, nous avons pris une commande de tuyauterie pour le circuit primaire de ce réacteur, qui est réalisé à Nancy. Du coup, nous avons modernisé un autre atelier que celui qui était prévu, nous avons réorienté nos CapEx. Cela faisait partie du programme, nous avons donc avancé une phase et retardé une autre en attendant les commandes de l’EPR2. Mais nous continuons tout le programme d’investissement du site de Nancy.
"Tout cela devrait se décanter mais c’est à l’échelle du nucléaire, c’est du temps long."
Le contrat signé avec EDF pour la fabrication d’équipements de chaudronnerie pour les six réacteurs nucléaires de type EPR2 est un très bon signal pour Fives Nordon ?
C’est un dossier que nous suivons depuis plus de 2 ans et que nous attendions. C’est un premier lot, dont nous ne pouvons pas communiquer le montant, et c’est surtout plus de dix ans d’activité. Pour notre site Fives Nordon ACPP, à Digulleville dans le Cotentin, cette visibilité nous permet de lancer un programme de CapEx de 15 millions d’euros. Il y a à la fois de la modernisation du site existant, de nouveaux ateliers pour répondre au programme EPR2 et puis de nouvelles machines et de nouveaux bureaux. Actuellement, un peu moins de 150 personnes travaillent sur le site, nous avons déjà lancé l’ingénierie pour ce contrat, et nous allons continuer à nous renforcer sur la partie calcul, au niveau du bureau d’études. Notre programme de recrutement porte sur une centaine de personnes sur les cinq prochaines années, pour accompagner la fabrication : ingénieur, chaudronnier, soudeur, tuyauteur ou encore opérateur machine.
Dans quel horizon de temps les autres commandes pour la construction des EPR2 vont-elles arriver ?
Les lots vont s’échelonner sur les années qui viennent, mais le lot que nous attendons principalement, c’est le lot tuyauterie qui va alimenter les ateliers de Nancy. Il y aura beaucoup d’autres lots, y compris dans les équipements chaudronnés, soit en rang 1 comme pour cette première commande, soit en rang 2 pour d’autres prestataires, comme le génie civil ou d’autres lots dans lesquels il y a un peu de tuyauteries ou de chaudronnerie qui sera sous-traitée. Bien entendu, nous postulerons à ces lots également. Tout cela devrait se décanter. Mais c’est à l’échelle du nucléaire, c’est du temps long. Quand tout sera lancé, nous serons à plus de 200 millions d’euros de chiffre d’affaires.
"Nous avons quasiment toutes les briques pour construire ces centrales en France ou en Europe. C’est un vrai atout comparé à d’autres secteurs de l’industrie."
L’expérience acquise à Flamanville et sur d’autres EPR est-elle suffisante pour éviter les retards à l’allumage de ces futurs EPR2 ?
Le plus dur va être la tête de série, le premier réacteur. Sur chaque site, donc pour l’instant Penly, en Seine-Maritime, Gravelines dans le Nord et Bugey dans l’Ain, il y a deux réacteurs qui vont être construits avec un léger décalage, ce qui va permettre aux équipes de pouvoir glisser d’une tranche de travaux à l’autre et, éventuellement, si une difficulté émerge, de pouvoir utiliser les approches d’un chantier sur l’autre. Cela évitera de se retrouver, comme cela s’est passé sur Flamanville, à devoir attendre et maintenir les équipes en compétences. Là, nous pourrons les utiliser pour la suite des constructions. Avec EDF et nos autres partenaires de la filière nucléaire, il y avait une volonté de collaboration, notamment sur les chantiers à l’export. C’est un avantage de la filière française : vous retrouvez tous les ingrédients, à la fois côté donneur d’ordre que côté prestataire et sous-traitant. Nous avons quasiment toutes les briques pour construire ces centrales en France ou en Europe. C’est un vrai atout comparé à d’autres secteurs de l’industrie.
Les nouvelles approches entre un EPR et un EPR2 vont-elles vous permettre de travailler plus efficacement ?
D’après ce qu’on nous a expliqué, il y a une simplification. Nous allons surtout le voir au travers de cet effet de série, ça, c’est vraiment totalement différent. Nous n’allons pas construire un seul réacteur. Donc, nous aurons le temps de nous former, d’apprendre sur le premier et puis d’aller sur le deuxième, le troisième, le quatrième. À chaque fois, le chantier devrait aller de mieux en mieux, en termes de planning et en termes de coût.
Est-ce que votre robot de soudage piloté à l’intelligence artificielle est opérationnel ? Pourra-t-il vous aider dans ce défi industriel ?
C’est un développement que nous avons appelé Nordon Soudage Prédictif Effectivement, c’est une unité de soudage automatisée, connectée à une intelligence artificielle. Nous lui avons appris à reconnaître des défauts et, au même titre qu’une IA grand public, elle dialogue avec l’opérateur pour lui donner des préconisations. Nous parlons là de soudures qui peuvent durer plusieurs semaines. À l’image de ce qui se fait dans le médical, nous créons des versions digitales de ce qui a été réalisé pour éventuellement corriger s’il y a un défaut : comme un chirurgien, notre soudeur, peut regarder comment intervenir pour réparer facilement la soudure ou éviter de générer un défaut. Le système est déjà en production et nous attendons de pouvoir le déployer pour le futur programme d’EDF.