L’histoire commence à Pont l'Evêque, en 1820. La veuve Quétel produit du cidre et du calvados de façon artisanale depuis déjà de nombreuses années, lorsqu’elle fait la connaissance d’Ernest Busnel. Sans enfant, elle prend le jeune homme sous son aile et lui transmet son savoir-faire. Une complicité qui va devenir une véritable alliance lorsque Georges, le fils d’Ernest, épousera en 1902 la nièce de la veuve Quétel. Si la marque de calvados se nomme à cette époque "Busnel et Quétel", seul le nom de "Busnel" restera.
Les bases de la distillation ont assez peu changé. Le procédé est très ancien, et pourrait même remonter au Moyen-Âge. "La distillerie était un moyen de conservation. L’eau était alors impropre à la consommation, il était préférable pour la santé de boire du cidre plutôt que de l’eau. C’est aussi l’histoire du vin, qu’il ne faut pas juger avec notre regard d’aujourd’hui", rappelle Bénédicte Baude-Vattier, responsable communication de Maison Busnel.
Des pommes fournies par plus de 200 agriculteurs
Reprenant brillamment le flambeau, Georges va donc pousser le souci du détail jusqu’à marier douze eaux-de-vie d’âges différents. "Sans doute avait-il compris que c’était la multiplicité des variétés de pommes qui lui permettrait d’obtenir un calvados équilibré et de se distinguer de ses concurrents. En Normandie, on dit qu’il y a plus de 800 variétés de pommes ! Entre les douces, les amères, les douces-amères et les acidulées, il faut une proportion de chaque famille et ajuster cet assemblage".
Aujourd’hui, Maison Busnel travaille avec plus de 200 agriculteurs sous contrats, certains depuis plusieurs générations, ce qui permet une certaine constance de la matière première.
Né en 1906, Pierre s’associera à son père Georges à l’âge de 21 ans. La distillerie deviendra "Busnel Père et Fils" et poursuivra une ascension phénoménale, jusqu’à devenir le fournisseur exclusif en calvados du paquebot transatlantique Queen Mary (en service de 1936 à 1967) avant la Seconde Guerre mondiale. Les bombardements anglais de juin 1944 vont entièrement détruire la distillerie historique Busnel de Pont-l’Évêque. Reconstruite, elle ne rouvrira ses portes qu’en 1952.
Pierre est sans doute le "dernier des Busnel" à avoir occupé des fonctions au sein de la distillerie. Le groupe Pernod-Ricard fera l’acquisition de la distillerie en 1975, qui déménagera en 1977 à Cormeilles dans l’Eure. "Cormeilles, aujourd’hui, c’est la réunion de trois distilleries qui appartenaient à Pernod Ricard : la distillerie de calvados basée auparavant à Vimoutiers (Orne), La Grande Cidrerie-Distillerie de Cormeilles et Busnel venant de Pont-l’Évêque", précise Philippe Terlier, directeur de la distillerie Busnel. En 2003, Pernod-Ricard cède à son tour la distillerie au groupe La Martiniquaise. Le défi du whisky Coup de tonnerre : en 2019, le whisky fait irruption dans cette institution. "Rien à voir avec le calvados, il a fallu tout réapprendre et ce fut un beau défi", estime Philippe Terlier. Pleinement investi, le maître de chai de Busnel, Gaëtan Delamare, s’est rendu 5 fois dans la distillerie Glen Moray (appartenant aussi au groupe La Martiniquaise) située au Nord de l’Écosse pour se former.
Un pari audacieux puisque trois ans minimum sont nécessaires au vieillissement du whisky avant de le mettre en bouteille. La commercialisation commence fin 2023, avec un single malt élaboré exclusivement à partir d’orge malté cultivé en Normandie. Si le whisky de marque Busnel est vendu en grande distribution sur tout le territoire national, la marque "Cormeilles" est commercialisée localement et dans un réseau de cavistes. Sur un marché aussi concurrentiel, il fallait oser. "Il y a entre 130 et 150 distilleries de whisky français aujourd’hui, mais nous sommes confiants, confie Philippe Terlier. Notre produit a été plusieurs fois médaillé dans les grands concours internationaux, il a un bel avenir". Un nouveau produit pour Busnel qui permet de diversifier son offre et de pénétrer d’autres marchés. "Même si nous avons une histoire de 200 ans dans le calvados, c’est un produit français et régional, difficile à faire connaître à travers le monde. Le whisky est un produit mondial, que tout le monde connaît. On arrive tard sur le marché par rapport aux Écossais et aux Irlandais, mais la qualité de notre production nous donnera les moyens de nous battre", assure le dirigeant.
Du gin et de la vodka
En 2020 et 2021, nouveau coup de maître. "Nous avons voulu nous moderniser sans perdre notre ADN. C’est-à-dire en partant toujours de la matière première locale -la pomme à cidres- et tout faire nous-mêmes : brasser, distiller, assembler. Notre idée est unique au monde : du gin et de la vodka à base de pommes à cidres. Nous partons de calvados non vieilli qui est redistillé à plus de 96°", précise le directeur. Les pommes à cidres y sont accompagnées de coings et d’une recette d’aromates évoquant le bocage normand.
Et Philippe Terlier sait qu’il faut encore convaincre pour réussir son pari de diversification : "Pendant les 20 dernières années, il nous est arrivé deux fois qu’un visiteur -après une visite d’une heure et avoir dégusté une demi-heure de produits- nous demande où sont les vignes ? Comme pour les vins, les spiritueux n’auront de véritable empreinte dans l’esprit des gens que s’ils sont accompagnés de leur culture, c’est ce qu’on essaie de développer".