Même le président de la communauté d’agglomération d’Épinal, Michel Heinrich, ne semble pas en revenir : "Je ne pensais pas que l’Ecoparc se remplirait aussi vite", concède l’élu vosgien. Cette zone d’activité de 68 hectares situés sur la commune de Chavelot, à proximité immédiate de l’usine du papetier norvégien Norske Skog, est en effet l’objet de toutes les convoitises.
1,5 milliard d’euros investis sur quelques dizaines d’hectares
Déjà installée à côté de l’usine de Norske Skog, la filiale du groupe Soprema, Pavatex, a lancé en 2023 le chantier d’une nouvelle ligne de production de panneaux isolants, pour un investissement de 110 millions d’euros et la création de 80 emplois directs. Ensuite, c’est la start-up industrielle nantaise Lhyfe qui a été retenue par la communauté d’agglomération pour y produire de l’hydrogène. Plus récemment, le groupe Soler a manifesté son intérêt pour un terrain de 13,2 hectares pour y produire du biocarbone. Dernière annonce en date, la start-up industrielle parisienne Verso Energy a confirmé son intention d’investir un milliard d’euros dans la construction d’une usine de carburant d’aviation durable. Au total, les sommes investies sur ce petit bout de territoire vosgien dépassent 1,5 milliard d’euros.
Un papetier qui se voit comme le "dernier des Mohicans"
"Pour un aménageur, c’est un rêve qui se réalise", résume Jérôme Barrier, le directeur général de la société d'économie mixte SEBL Grand Est. "Sur cette zone, on est sur une perfection théorique qui se matérialise." Imaginée il y a une quinzaine d’années, la Green Valley ressemblait pourtant jusqu’à présent à un empilement de concepts un peu fumeux : l’écologie industrielle et territoriale, au service du développement économique du territoire.
"C’est l’invention de l’écologie industrielle territoriale"
Tout a commencé par la volonté du groupe papetier Norske Skog, implanté à Golbey et positionné sur le marché en déclin du papier journal, de rester comme le "dernier des Mohicans", ainsi qu’aime à le rappeler Yves Bailly, le président de Norske Skog Golbey (355 salariés). Concrètement, l’industriel veut être le dernier producteur de papier journal en Europe, et pour rester économiquement viable jusqu’au bout, cherche à partager ses ressources, dont l’énergie.
Un concept porteur mais des projets qui tardent
"C’est l’invention de l’écologie industrielle territoriale", se souvient Michel Heinrich, en rappelant que la démarche avait été saluée par la Datar, l’ancienne délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale, remplacée en 2014 par le Commissariat général à l’égalité des territoires. À l’époque, tout le monde reconnaît que l’idée est bonne, mais les projets tardent à se concrétiser.
Dans les années 2010, c’est un producteur de panneaux isolants en bois, Pavatex, aujourd’hui propriété du groupe alsacien Soprema (11 000 salariés dans le monde, 4,8 Md€ de CA), qui se laisse séduire et construit une usine sans chaudière sur un terrain appartenant à Norske Skog Golbey, soit un investissement initial de 60 millions d’euros. Concrètement, pour produire, Pavatex s’appuie sur la vapeur du papetier, dont l’usine est à proximité immédiate : une situation qui a permis de réduire l’investissement initial d’environ 25 %.
Soprema, un groupe très convaincu par la Green Valley
Un premier pas dans la mutualisation des ressources qui a convaincu Soprema, puisqu’en 2020, le groupe décide d’investir 27 millions d’euros dans une deuxième ligne de production, parallèle à la première, pour une capacité totale de 75 000 tonnes.
La décision des élus vosgiens d’aménager les 68 hectares de l’Ecoparc de Chavelot pour y décliner le concept de Green Valley va tout changer. "Pour développer la mutualisation et faire la Green Valley, il fallait d’abord trouver du foncier", résume Yann Henriette, le directeur du Pôle bois de la Communauté d’agglomération d’Épinal. C’est de l’autre côté de la D166, à quelques centaines de mètres du site de Norske Skog, qu’élus et industriels vont poursuivre le projet de Green Valley, sur l’Ecoparc de Chavelot.
Du biocarbone grâce à la pyrolyse du bois
L’aménagement, confié à la SEBL Grand Est, a nécessité un investissement total de 18 millions d’euros. Pendant le chantier, des fourreaux ont été enterrés pour faire circuler la vapeur et l’électricité dans toute la zone, sur 1,6 kilomètre, dont quelques centaines de mètres sous la départementale.
Rapidement en 2023, Pavatex a décidé de réinjecter 110 millions d’euros, en installant sur l’Ecoparc une usine capable de produire 60 000 tonnes de production de panneaux isolants en fibres de bois rigides. Puis le groupe Soler présente en 2024 son projet d’une usine de production de biocarbone, pour un investissement compris entre 80 et 100 millions d’euros. Lauréat du programme "Première Usine" initié par la Direction générale des entreprises à travers sa filiale My Vosges, le groupe aubois (200 collaborateurs, 41 M€ de CA) vise 13,2 hectares sur l’Ecoparc pour utiliser les ressources en biomasse disponibles sur le site et les transformer en biocarbone grâce à la pyrolyse du bois.
13,3 millions d’euros d’argent public
La production de l’usine de My Vosges doit servir à limiter les émissions de CO2 de l’industrie lourde, qui utiliseraient ce biocarbone pour remplacer le charbon fossile dans la production de fer, d’acier ou de silicium. "Nous avons adopté notre outil à la biomasse locale. Nous nous fournirons en arbres et en rémanents forestiers à 50 km autour du site : tout ce qui sera non compétitif pour les autres industries qui sont autour", explique Philippe Soler-My, cofondateur et directeur administratif et financier de Soler.
Le groupe exploite actuellement trois unités de production de carbone en France, pour une capacité de production de 50 000 tonnes par an. Son usine vosgienne devra atteindre une capacité annuelle de 40 000 tonnes : subventionné à hauteur de 13,3 millions d’euros, le projet de Soler devrait permettre de créer entre 70 et 100 emplois. La mise en service est attendue pour mi-2026.
Le carburant durable d’aviation pour changer d’échelle
Mais c’est le projet de Verso Energy qui va faire basculer la Green Valley dans une autre dimension. L’investissement projeté est estimé à 1 milliard d’euros, pour une usine qui doit s’installer sur 21,5 hectares et exploiter quatre procédés : fabrication d’hydrogène, capture de CO2, création d’un premier carburant par méthanolation puis production de SAF, un carburant d’aviation durable, grâce au procédé dit de "Methanol-to-Jet".
Le directeur général de Verso Energy, Antoine Huard, table sur une mise en service en 2029, à la veille de l’entrée en vigueur de la législation européenne imposant les règles d’utilisation des carburants durables d’aviation, seule piste technologiquement accessible pour décarboner le transport aérien. Concernant les carburants de synthèse, produits à base d’hydrogène - soit le carburant produit par Verso Energy - les compagnies aériennes seront tenues d’en incorporer 1,2 % dès 2030, puis 5 % dès 2035, et enfin 35 % à compter de 2050.
Des négociations pour disposer du CO2
Encore très prudent, l’industriel reconnaît que de nombreuses étapes doivent encore être franchies avant d’assister à la mise en service. Pour l’instant, Verso Energy a "sécurisé le foncier", grâce à l’acquisition de 21,5 hectares auprès de la SEBL Grand Est, pour 8,6 millions d’euros HT. Autre obstacle à lever, celui de l’énergie électrique : "Nous avons réservé une capacité à RTE comprise entre 300 et 500 MW, ce qui entraînerait une consommation d’environ 2 TWh par an", précise le directeur général.
L’intérêt de l’équipe de Verso Energy pour l’Ecoparc de Chavelot est aiguillé par la présence d’une molécule, dévastatrice pour le climat mais créatrice de richesse pour l’industrie : le CO2. Le plus gros émetteur de la zone n’est autre que le papetier Norske Skog : Verso Energy pourrait récupérer un total de 400 000 tonnes de CO2, pour le combiner à de l’hydrogène afin de créer du méthanol. Mais le sujet est trop stratégique pour qu’Antoine Huard se laisse aller à la confidence. "Nous discutons avec les industriels, mais sous le sceau de la confidentialité", tranche le directeur général.
Plusieurs obstacles restent encore à lever pour Verso Energy
Estimant qu’il serait "aberrant" que le projet ne se fasse pas dans les Vosges, Verso Energy développe néanmoins quatre projets en parallèle. Soit près de 4 milliards d’euros d’investissement, pour lesquels la start-up industrielle veut mutualiser les études d’ingénieries. "Ce sont des coûts qui s’élèvent à plusieurs dizaines de millions d’euros, précise le directeur général de Verso Energy. Il y a un véritable intérêt économique à amortir ces coûts sur plusieurs projets au lieu d’un seul."
Une seule chose ne semble pas préoccuper Antoine Huard : la capacité de Verso Energy à financer le projet une fois tous les obstacles levés. Fin décembre 2022, Verso Energy a bouclé une levée de fonds pour un total de 50 millions d’euros, opération à laquelle ont souscrit Eiffel Investment Group, via Eiffel Gaz Vert, la société de capital-risque AMS Capital, Crescendix et Antoine Huard. Pour rappel, le fondateur de Verso Energy, Xavier Caïtucoli, a cédé Direct Energie à Total en 2018, sur une valorisation supérieure à 2 milliards d’euros.
Mobilisé pour présenter la future usine vosgienne de Verso Energy a des élus locaux médusés par l’ampleur du projet, Antoine Huard a insisté sur l’accueil qui lui a été réservé sur l’Ecoparc : "C’est une zone exemplaire et unique. Et c’est très peu fréquent en France".