Les contours de l’usine vosgienne de Verso Energy sont désormais mieux connus. Pour un montant d’investissement de 1,4 milliard d’euros, la start-up industrielle pilotée par Xavier Caïtucoli et Antoine Huard veut faire sortir de terre, sur un terrain de 21 hectares situés sur l’Ecoparc de Chavelot, dans les Vosges, une unité de production de carburant d’aviation durable de synthèse, du e-SAF, d’une capacité de 81 000 tonnes par an. Si tous les feux passent au vert, le chantier pourrait démarrer début 2027, pour une mise en service programmée pour le début de l’année 2030. Pendant le chantier, jusqu’à 800 personnes devraient être employées sur le site : en phase d’exploitation, 250 personnes assureront le fonctionnement des procédés.
Quatre unités de production pour aboutir à du e-SAF
L’intérêt de l’équipe pour l’Ecoparc de Chavelot doit se comprendre par les quantités de CO2 émises sur le site. En début d’année, un accord a été signé entre Verso Energy, Green Valley Energy et Norske Skog Golbey, portant sur la possibilité de capturer 338 000 tonnes de CO2, aujourd’hui rejeté dans l’atmosphère. Demain, ce CO2 devra fournir la matière première pour produire des carburants d’aviation durable de synthèse, ou e-SAF. Concrètement, l’usine conçue par Verso Energy rassemble quatre unités de production : une unité d’électrolyse pour produire de l’hydrogène, une unité de capture de CO2, puis une unité de méthanolation servant à faire réagir l’hydrogène avec le CO2, pour ensuite déboucher sur une unité abritant le procédé dit "Methanol-to-Jet", visant à produire du e-SAF.
De grosses quantités de CO2 biogénique
"Il y a beaucoup de CO2 biogénique sur la zone de l’Ecoparc, ce qui en fait une zone propice pour un projet de production de carburant de synthèse", confirme le directeur général de Verso Energy lors de la présentation du projet. À quelques centaines de mètres de l’Ecoparc de Chavelot, sur la commune de Golbey, le papetier norvégien Norske Skog produit 330 000 tonnes de papier journal et monte en régime sur le papier carton, pour arriver à produire jusqu’à 550 000 tonnes par an. Une production qui engloutit des quantités phénoménales d’énergie, dégageant de fait du CO2. Pour Yves Bailly, le président de Norske Skog Golbey, le "projet de Verso Energy représente une avancée majeure dans la valorisation du CO2 biogénique", soit du CO2 émis en brûlant de la biomasse qui a capturé le CO2 dans l’atmosphère pour croître. Pour l’industriel, "en capturant et en réutilisant environ 300 000 tonnes de CO2 par an, ce projet est complètement aligné avec nos projets R & D, où les ressources locales deviennent des leviers d’innovation et de transition écologique".
Vers des revenus additionnels pour les émetteurs de CO2
Autre futur apporteur de CO2, la chaudière baptisée Green Valley Energy et portée par le fonds Pearl Infrastructure Capital, qui a bouclé en 2023 son financement, à hauteur de 200 millions d’euros. Cette chaudière a été imaginée pour alimenter en vapeur et en électricité les procédés de Norske Skog Golbey, tout en évitant l’émission de 210 000 tonnes de CO2 par an, grâce à l’utilisation de la biomasse en lieu et place du gaz. Chaque année, cette chaudière doit produire un total de 200 GWh d’électricité ainsi que de 700 GWh de vapeur. "La chaudière doit consommer un total de 250 000 tonnes de bois de classe B", précise Pierre Rellet, associé fondateur et directeur général de Pearl Infrastructure Capital. "Le projet porté par Verso Energy présente le double intérêt de capter les émissions résiduelles de la combustion de Green Valley Energy en les valorisant, ce qui contribue à terme à générer des revenus additionnels pour Green Valley Energy, et de transformer ces mêmes émissions en combustible pour l’aviation", précise Philippe Pascal, président de Green Valley Energy.
Une nouvelle ligne aérienne de 400 000 Volts
Autre acteur impliqué dans le projet porté par Verso Energy, RTE (Réseau de transport d’électricité) a dévoilé un premier schéma de principe de raccordement de la future usine à la très haute tension. Car pour produire de l’hydrogène par électrolyse de l’eau, il faut une très grande puissance électrique : 450 MW seront ainsi acheminés jusqu’au site de Chavelot, dont au moins 350 MW dédiés à l’unité d’électrolyse. "À ce niveau de puissance, il devient essentiel de se raccorder au plus haut niveau de tension que nous avons sur le réseau, soit 400 000 Volts", détaille Élisabeth Bertin, déléguée Grand Est de RTE. À proximité d’Épinal, ce niveau de puissance se trouve sur la ligne à très haute tension qui relie Mulhouse, en Alsace, à Vincey, dans les Vosges. Après la création d’un nouveau poste électrique, le chantier va consister à tirer une nouvelle ligne aérienne de 400 000 Volts, suivant un tracé que la consultation démarrée le 24 avril jusqu’au 22 juin doit déterminer. L’équipe de la Commission nationale du débat public interrogera la population des 17 communes concernées par les projets de Verso Energy et de RTE, au cours de quatre réunions publiques et de multiples rendez-vous imaginés pour recueillir les avis.
Plusieurs projets pour un marché qui doit décoller
En France, Verso Energy porte un total de quatre projets de production d’e-SAF : à Petit-Couronne, en Normandie, à Chavelot dans les Vosges, à Tartas, en Nouvelle-Aquitaine et à Saillat-sur-Vienne, en Nouvelle-Aquitaine, soit plus de 6 milliards d’euros d’investissement, auxquels il faut ajouter des projets situés à Oulu et Tornio en Finlande et Jesup en Géorgie, aux États-Unis. La confiance des dirigeants de Verso Energy est portée par l’entrée en vigueur d’une législation européenne imposant des règles d’utilisation des carburants durables d’aviation, seule piste technologiquement accessible pour décarboner le transport aérien. Pour les carburants de synthèse, produits à base d’hydrogène - soit le carburant produit par Verso Energy - les compagnies aériennes seront tenues d’en incorporer 1,2 % dès 2030, puis 5 % dès 2035, et enfin 35 % à compter de 2050. "Pour couvrir le besoin en e-SAF en 2035, il faudrait 30 projets comme celui que nous portons dans les Vosges", assure Antoine Huard. D’après les données de l’Association internationale de transport aérien, les besoins mondiaux étaient de 8 milliards de tonnes en 2025 et seront de 450 milliards de tonnes en 2050.