Ubisoft lutte pour rester un champion du jeu vidéo
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Ubisoft lutte pour rester un champion du jeu vidéo

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Emblème de la réussite du jeu vidéo à la française (Assassin’s Creed, Prince of Persia…), Ubisoft traverse une crise profonde dans un marché toujours plus concurrentiel. Le groupe d’origine bretonne vient de lancer un nouveau plan d’économies et se réorganise en interne. A-t-il encore les moyens de rester dans la sélective liste des grands studios mondiaux du secteur ?

Le studio Ubisoft de Bordeaux fait partie des grands studios de développement de la firme en France — Photo : Ubisoft

Réorganisation, fermeture de studios, économies… Le géant français du jeu vidéo Ubisoft, qui emploie 17 000 personnes dans le monde dont 3 800 en France (Saint-Mandé, Bordeaux, Montpellier ou Annecy figurant parmi ses principales attaches), n’en a pas fini avec sa période de vaches maigres. D’ici à 2028, le groupe prévoit 200 millions d’euros de baisses de charges. "Nous mettons fin à plusieurs projets actuellement en développement et accordons du temps supplémentaire à certains jeux, afin de garantir un niveau de qualité renforcé et de maximiser la valeur à long terme […]. Nous procédons également à la fermeture de certains studios et poursuivrons des restructurations au sein du groupe", rend compte Yves Guillemot, le PDG du groupe, dans un communiqué daté du 21 janvier. Dans le détail, six jeux sont arrêtés dont le très attendu remake de Prince of Persia : The Sands of Time.
Les collaborateurs de l’entreprise, aux quatre coins de la France, ont fait grève pour protester contre le plan de réorganisation.
Qu’arrive-t-il à Ubisoft qui était encore à l’honneur lors de la cérémonie des JO de Paris 2024 avec l’incarnation d’un personnage de son jeu Assassin’s Creed pour porter la flamme olympique ? Le groupe est-il en train de tomber de son piédestal ?

Un groupe piloté par cinq frères morbihannais

Ubisoft (17 000 salariés et 1,85 Md€ de chiffre d’affaires en 2024-2025), qui a son siège opérationnel à Saint-Mandé près de Paris, mais dont le siège légal se situe à Carentoir en Morbihan, a toujours véhiculé l’image d’une entreprise innovante et à succès. À la fois producteur de jeux vidéo et éditeur — c’est-à-dire en charge du financement, du développement et de la commercialisation de ses marques -, le groupe est piloté par les frères Guillemot : cinq frères morbihannais dont Yves Guillemot, le PDG.

Créé en 1986, Ubisoft est devenu une référence mondiale de la filière des jeux vidéos avec plus de 40 studios de développement sous sa gestion. L’entreprise cohabite aux côtés d’autres studios célèbres : les américains Electronic Arts, Sony Interactive Entertainment, Microsoft Gaming, Take-Two Interactive ou le chinois Tencent. Des jeux à forts budgets de développement — qualifiés de triple A dans le secteur - comme Assassin’s Creed mais aussi Prince of Persia, Far Cry ou Just Dance lui assurent des revenus colossaux. Entre 2015 et 2019, la multinationale enchaîne les bénéfices nets records, tous supérieurs à 100 millions d’euros annuels. Le groupe breton, qui incarne la réussite française de l’industrie du jeu vidéo, est alors à son sommet.

Réduction de coûts

Mais depuis 2019, en dépit d’une période du Covid très favorable aux éditeurs, le mastodonte fait face à des difficultés financières récurrentes. Les spécialistes de l’industrie du " gaming " mettent en avant des coûts de production de plus en plus lourds chez les éditeurs en raison de technologies toujours plus avancées dans les jeux (IA, effets spéciaux, expérience immersive…).

Chez Ubisoft, une chasse aux économies débute en 2022 qui va se traduire par la suppression de plusieurs milliers de postes à l’international, des réorganisations (en Finlande, en Suède ou à Abu Dhabi) voire des fermetures de studios comme ceux de San Francisco en 2024 ou d’Halifax (Canada) et Stockholm (Suède) en 2026. Insuffisant toutefois pour renouer avec des profits réguliers à la lumière des derniers rapports financiers. C’est ce qui conduit la direction à lancer un nouveau plan d’économies en ce début 2026. Le groupe y dessine une feuille de route à trois ans (jusqu’en 2029) avec pour objectif "d’accélérer ses initiatives de réduction de coûts pour adapter la taille de l’organisation".

Plan de départs volontaire

Parallèlement, un plan de départs volontaires de 200 personnes est lancé. Cette fois-ci en France, dans le cœur du système. "C’est uniquement au siège de Saint-Mandé, les studios ne sont pas concernés. Je n’ai pas d’autre commentaire", réagit Emmanuel Carré, porte-parole du groupe.
Dans ses messages de communication, Yves Guillemot évoque des décisions "difficiles" mais "nécessaires". "Cette refonte renforcera Ubisoft et lui permettra de renouer avec une croissance durable et une génération de trésorerie robuste", assure le numéro 1 de l'entreprise qui n'a pas répondu à nos demandes d'échange.

La franchise Assassin’s Creed, l’un des jeux best-seller d’Ubisoft — Photo : Ubisoft

Ubisoft va d’abord devoir remonter la pente. Sur l’année 2025-2026 qui se clôture à fin mars, le groupe breton anticipait une perte opérationnelle d’environ 1 milliard d’euros. Si un jeu triple A peut rapporter des centaines de millions d’euros à son concepteur, un échec commercial, à l’inverse, peut vite mettre l’entreprise dans le rouge. Or, depuis plusieurs années, les succès commerciaux se font rares.

Un effondrement du titre en Bourse

Le marché boursier s’est déjà chargé de corriger le mauvais élève. Ubisoft Entertainment, la maison mère d’Ubisoft, qui détient les marques et activités du groupe, est cotée à la Bourse de Paris, sur Euronext, depuis 1996. Une nécessité pour pouvoir "lever des fonds sur ce marché très capitalistique", expose Frédéric Rozier, co-responsable de la gestion de portefeuille au sein de la banque privée Mirabaud et spécialiste des entreprises technologiques.

90 %

Or, le 22 janvier, en réaction au plan de réorganisation, le titre Ubisoft plonge de -40 %, enregistrant la plus forte baisse de son histoire en une séance. "L’arrêt de six jeux représente des années de travail et des budgets comparables à ceux de grosses productions cinématographiques. Comptablement, ces projets deviennent des charges et pèsent immédiatement sur l’exercice. Ce qui a été annoncé fin janvier, c’est un vrai reset (remise à zéro). On efface une partie du passé pour essayer de repartir presque d’une feuille blanche", poursuit le gestionnaire financier.Si l’expert n’évalue pas de risque de faillite en raison d’importantes réserves financières (un cash-flow de 1 milliard d’euros sur l’exercice 2024-2025, NDLR), il estime cependant qu’Ubisoft devra aller "au bout de la restructuration". En cinq ans, l’action du papa de Rayman a perdu 90 % de sa valeur. La capitalisation boursière d’Ubisoft est aujourd’hui évaluée autour de 800 millions d’euros contre plusieurs milliards quelques années auparavant.

"Un Titanic qui va trop vite et qui est trop gros"

Le nouveau modèle opérationnel d’Ubisoft va s’articuler autour de cinq maisons créatives (ou Creative Houses) spécialisées. Ces unités d’affaires intégrées, concentrées sur les marques de la firme, doivent favoriser, selon la direction, "une organisation créative plus décentralisée, une prise de décision plus rapide, et des fonctions support transverses de pointe".

"C’est un studio qui a un vrai savoir-faire, mais qui a beaucoup trop grossi, avec une direction un peu confuse. Un peu comme un Titanic qui va trop vite et qui est trop gros pour changer de direction…"

Commentant les difficultés de son ex employeur, un chef d’entreprise rennais du secteur du jeu vidéo et ancien développeur chez Ubisoft, qui souhaite garder l’anonymat, considère qu’il est urgent d’agir. "C’est un studio qui a un vrai savoir-faire, mais qui a beaucoup trop grossi, avec une direction un peu confuse. Un peu comme un Titanic qui va trop vite et qui est trop gros pour changer de direction…" L’entrepreneur breton estime notamment que la dépendance aux grosses franchises est trop marquée.

Dépendance aux grosses franchises

"C’est un gros frein à l’innovation parce qu’on ne peut plus prendre de risque. Les investisseurs vont privilégier un énième Assassin’s Creed qui va assurer un succès très honorable mais qui ne suffit plus pour un groupe de la taille d’Ubisoft…"
Il pointe aussi le retard de l’entreprise sur les jeux mobile (qui se jouent sur smartphone). "Aujourd’hui, plus de 50 % des revenus jeux vidéo sont issus des jeux sur mobile. Ça a dépassé toutes les consoles réunies (PlayStation, Xbox, Switch…). Le groupe a bien fondé l’entreprise Gameloft (connue pour ses jeux mobiles accessibles à un large public, NDLR) dans les années 2000 (cédé à Vivendi en 2016 au terme d’une bataille boursière, NDLR), avec des licences bien installées, mais ils n’en ont rien fait. À l’époque de l’investissement mobile, contrairement à quasiment tous les autres studios, ils n’ont pas assez bougé", analyse l’ancien développeur d’Ubisoft.

De nouveaux jeux en vogue

La normalisation du marché du jeu vidéo post-Covid a aussi fait profondément évoluer le terrain de jeu, pour Ubisoft comme pour tous les autres. Le géant français est aujourd’hui challengé par de nouveaux acteurs et un marché bien plus pléthorique qu’à ses débuts. La société est régulièrement pointée du doigt pour la répétitivité de son modèle de mondes ouverts et le manque d’innovation apporté entre deux sorties majeures. Ainsi, de récentes adaptations de licences phares comme Star Wars ou Avatar n’ont pas eu le succès escompté.

Le très rentable mais très concurrentiel marché des jeux-services — sur lesquels les joueurs reviennent sans cesse parce que captés par de nouvelles saisons, des événements, de nouveaux personnages… - entre aussi en ligne de compte : Ubisoft a beau tenter d’y aller, la place est déjà bien occupée. Plusieurs échecs cuisants s’enchaînent (dernièrement, Concord chez Sony ou Highguard) et peu de nouvelles propositions parviennent à émerger, les locomotives de l’industrie comme Fortnite restant des exceptions.

Enfin, le recours à d’autres modèles divise : l’arrivée d’Ubisoft dans les NFT (sorte de certificat d’authenticité numérique, NDLR) suscite fort peu d’enthousiasme et le "free to play" (l’accès au jeu gratuit, avant des services additionnels payants, NDLR), auquel il a recours depuis plusieurs années, n’a souvent pas eu le résultat escompté, à l’image de XDefiant.

Crainte d’une casse sociale

Les mauvais résultats financiers du groupe et le nouveau virage pris en ce début 2026 inquiètent les syndicats, qui craignent que la casse sociale ne s’accélère.

Le siège opérationnel d’Ubisoft à Saint-Mandé, en région parisienne. C’est là-bas que des suppressions de postes devraient être opérées — Photo : Ubisoft

"Il y a une crainte de mise en concurrence entre studios qui n’était pas là avant."

Jérémy Fourmaux, représentant syndical et directeur technique au sein des équipes de développement d’Ubisoft Bordeaux, est particulièrement soucieux : "Le plan d’économies de 200 millions d’euros sur deux ans va porter le total des économies à 500 millions d’euros (depuis le début des ajustements économiques en 2022, NDLR). Ça va réduire nos coûts de fonctionnement de 1,8 milliard d’euros à environ 1,3 milliard, nous rapprochant de ce que les ventes de notre catalogue existant nous rapportent. […] Il y a une crainte de mise en concurrence entre studios qui n’était pas là avant. Pour l’heure, ce n’est pas une crainte avérée mais elle s’entend de plus en plus".

Une grève de trois jours

"Le problème, ce n’est pas qu’une réorganisation ait lieu ou pas. Le sujet, c’est la manière dont l’entreprise est gérée depuis des années, avec un management ultra-autoritaire et ultra-vertical, qui est un frein", pointe quant à lui Clément Montigny, développeur online au studio Ubisoft de Montpellier et délégué du syndicat des travailleurs du jeu vidéo. "Le ressenti des équipes aujourd’hui sur le terrain, celles qui font les jeux, celles qui produisent de la valeur, c’est que tous les 6 mois, vous avez le top management qui arrive, qui vous sort une nouvelle idée, et qui pourrit les productions…"

La fin du télétravail est un autre grief porté par les représentants du personnel.

Face aux inquiétudes, les syndicats ont convié les collaborateurs à débrayer dans l’intégralité des sites Ubisoft en France, soit une quinzaine d’entités en tout. Cela s’est traduit par trois jours de piquets de grève et de manifestations entre le 10 et le 12 février, à Saint-Mandé, Lyon-Villeurbanne, Bordeaux ou Montpellier par exemple. Clément Montigny évoque le chiffre de 1 200 personnels grévistes "à un moment donné des trois jours".

Le chinois Tencent en embuscade

Ubisoft a déjà connu des crises par le passé. La tentative de prise de contrôle de l’entreprise par Vivendi et l’homme d’affaires Vincent Bolloré — un autre Breton célèbre — a marqué les esprits. Mais cette fois-ci le mal semble plus profond. "Si un acquéreur un peu hostile de la trempe de Bolloré se présentait aujourd’hui, la masse de soutien dont Yves Guillemot avait bénéficié à l’époque serait bien érodée", assure Jérémy Fourmaux.

Au niveau capitalistique, le géant chinois Tencent a déjà avancé ses pions dans l’empire de la fratrie Guillemot en devenant actionnaire minoritaire de sa nouvelle filiale, Vantage Studios, fin 2025, contre un apport de 1,16 milliard d’euros. Une bouffée d’oxygène bienvenue pour permettre à Ubisoft de se désendetter mais qui pose question sur la mainmise que pourrait vouloir prendre, demain, le groupe technologique de Shenzhen.

Capacité à rebondir

Ubisoft est loin d’être le seul acteur économique à souffrir dans l’industrie du jeu vidéo. D’autres géants du secteur, à l’image d’Electronic Arts ou de Microsoft, ont eux aussi recours aux licenciements et aux fermetures de studios. Pour autant, la multinationale française reste confiante sur sa capacité à rebondir. "Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. On a la chance d’avoir des marques qui nous appartiennent, ce qui n’est pas le cas d’autres studios, ça nous donne beaucoup de liberté. Ubisoft a toujours été précurseur et innovant au niveau créatif et technologique, on va le rester", assure Emmanuel Carré. Dans sa botte secrète, Ubisoft garderait en réserve des jeux "qui n’ont pas encore été annoncés. Nous attendons aussi beaucoup de la réédition de Rayman pour le 30e anniversaire du jeu." Une série TV Assassin’s Creed est aussi en cours de production chez Netflix.

La nouvelle organisation, qui semble vouloir repartir d’une feuille blanche, tiendra-t-elle ses promesses financières et, surtout, la qualité des jeux sera-t-elle toujours à la hauteur des attentes des fans ? C’est la condition sine qua non pour redresser la barre.

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