Deuxième groupe sidérurgiste mondial, ArcelorMittal (127 000 salariés) traverse une passe difficile. Interrogé par la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, le président d’ArcelorMittal France Alain Le Grix de La Salle ne s’est pas montré rassurant sur les perspectives du groupe. "La sidérurgie en Europe est en crise. Je ne peux pas aujourd’hui prendre le moindre engagement [relatifs à la non-fermeture d’usines]. Tous les sites en Europe, quels qu’ils soient, sont à risque", a déclaré mercredi 22 janvier le dirigeant nommé il y a trois mois.
Fermetures des usines de Reims et de Denain
Face à la crise, les groupes sidérurgistes européens se restructurent. L’allemand Thyssenkrupp, l’un des concurrents d’ArcelorMittal, a annoncé en novembre son intention de supprimer 11 000 emplois d’ici à 2030, soit 40 % de ses effectifs.
De son côté, ArcelorMittal emploie aujourd’hui en France autant de personnels qu’en 2019, a assuré Alain Le Grix de La Salle devant les députés. À savoir 15 400 salariés, répartis dans des dizaines de sites. Dans l’Hexagone, le groupe compte ainsi une quarantaine d’usines de production d’acier, dont les plus importantes se situent à Dunkerque (Nord), Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) et Florange (Moselle). Il dispose aussi de centres de services et de 800 chercheurs, notamment au sein du centre de R & D de Maizières-les-Metz (Moselle).
Le groupe s’apprête toutefois à fermer deux petites usines en France, à Reims (Marne) et à Denain (Nord), allant entraîner la suppression de 135 emplois. Il a aussi annoncé 28 suppressions de postes au sein de ses agences de distribution de Strasbourg (Haut-Rhin) et de Valence (Drôme).
Baisse de 20 % de la demande d’acier en France
Principale cause des turbulences : la baisse de 20 % de la production du groupe en France ces cinq dernières années. "Le frein essentiel, c’est l’activité de nos clients", a assuré le président d’ArcelorMittal France. Pour que le groupe retrouve des couleurs, il faut que les industriels français lui commandent de l’acier. Pour cela, il est nécessaire de "redonner de la compétitivité aux PME" et de leur "simplifier les procédures", estime Alain Le Grix de La Salle.
Crise de surproduction mondiale
La crise de l’acier en France et en Europe n’est pas seulement provoquée par la baisse de la demande. Elle est aussi alimentée par une crise de surproduction. "Les surcapacités mondiales sont un phénomène structurel qui va durer", prédit Alain Le Grix de La Salle. Le dirigeant les estime entre "550 et 600 millions de tonnes annuelles soit quatre à cinq fois la production de l’Europe". Rien que la Chine "a exporté 100 à 120 millions de tonnes l’année dernière. C’est l’équivalent de toute la consommation européenne."
"Si l’Europe ne décide pas de protéger son marché de la concurrence déloyale, alors ce sont des pans entiers de notre industrie qui vont disparaître à brève échéance."
Face à la déferlante de l’acier chinois, les États-uniens ferment leurs frontières, contrairement à l’Union européenne. "Aux États-Unis, la part des importations dans la consommation des aciers plats a baissé de 25 % en 10 ans quand elle a augmenté de 65 % en Europe durant la même période", illustre Alain Le Grix de La Salle. Ce dernier demande que des barrières douanières soient rehaussées, en revoyant le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. "Si l’Europe ne décide pas de protéger son marché de la concurrence déloyale, alors ce sont des pans entiers de notre industrie qui vont disparaître à brève échéance", a-t-il poursuivi.
Compétitivité de la sidérurgie européenne mise à mal
Alain Le Grix de La Salle dénonce une "concurrence déloyale" de la sidérurgie chinoise, qui enfonce encore un peu plus des industriels européens déjà en mal de compétitivité. "Les coûts de l’énergie en Europe sont parmi les plus élevés dans le monde. Pour le gaz, ils sont 4 à 5 fois plus élevés qu’aux États-Unis", a rappelé le président d’ArcelorMittal France.
La compétitivité des sidérurgistes européens se fissure également du fait des objectifs de décarbonation, dont ne s’embarrassent pas les concurrents chinois. Or, "le coût du CO2 en Europe, c’est 10 % du prix de vente de l’acier. En 2030, ce sera 25 %", a indiqué Alain Le Grix de La Salle.
Décarbonation : les projets de Dunkerque et de Fos-sur-Mer repoussés
Le groupe a récemment annoncé le décalage de ces décisions d’investissement pour sa décarbonation en Europe. À Dunkerque, où il emploie 3 000 salariés, et à Fos-sur-Mer, l’aciériste devait investir 1,7 milliard d’euros dans la transition écologique. Cela devait notamment se traduire par la construction de fours électriques, en vue de produire un acier décarboné.
"Pour que nous puissions confirmer nos investissements dans nos projets de décarbonation, nous avons besoin d’avoir une visibilité sur l’environnement réglementaire. Aujourd’hui, nous n’avons aucune garantie de rentabilité pour ces investissements", a déclaré le président d’ArcelorMittal. Il a assuré que ses clients ne sont pas prêts à payer un acier bas carbone. D’abord parce que ce dernier coûte plus cher à produire. Ensuite parce que le mécanisme de taxation carbone aux frontières de l’Europe "n’est pas assez efficace" et ne compense pas les surcoûts de production de l’acier "vert".
"Le groupe sera en mesure de clarifier ses plans en matière d’investissement en termes de décarbonation durant le deuxième ou le troisième trimestre."
Pour Alain Le Grix de La Salle, la décarbonation reste un objectif et l’ambition du groupe reste "d’atteindre la neutralité en 2050". Mais la balle est aujourd’hui dans le camp de l’Europe. "Nous attendons le plan acier [de l’Union européenne, NDLR] pour début mars. Nous pensons que le groupe sera en mesure de clarifier ses plans en matière d’investissement en termes de décarbonation durant le deuxième ou le troisième trimestre, dès lors que la Commission Européenne confirme son soutien pour répondre aux difficultés que nous avons actuellement". Ce n’est qu’à cette condition que le groupe activera ses plans d’investissement en matière de décarbonation.