"Le rouleau compresseur chinois menace désormais le cœur productif de l’Europe." Cette formule sans ambages émane du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, un organisme étatique en charge de mener des études pour éclairer les choix du gouvernement français.
La concurrence chinoise s’accélère
Dans un récent rapport, ce dernier alerte sur l’accélération de la concurrence chinoise, qu’il s’agisse du marché intérieur européen ou de la concurrence sur les marchés d’exportation. Les représentants de l’empire du milieu augmentent toujours plus leurs parts de marché.
Les productions à forte valeur ajoutée également touchées
"Et la pression chinoise ne se limite plus à des segments à faible valeur ajoutée. Elle touche désormais le cœur des bastions industriels européens : automobile, batteries, équipements industriels, chimie, etc., analyse le rapport. En moyenne, près d’un quart des exportations européennes sont aujourd’hui exposées à une concurrence chinoise jugée critique. Sur le marché intérieur, jusqu’à 55 % de la production manufacturière européenne seraient menacées à moyen terme si les tendances actuelles se prolongent." Des chiffres qui varient sensiblement en fonction des pays européens (de 70 % en Allemagne à 36 % en France pour les chiffres du marché intérieur, par exemple)
"L’UE doit revoir son logiciel"
Face à ce constat, l’Union européenne doit revoir son logiciel, selon le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan. Car "la réforme des instruments actuels de défense commerciale ne suffira pas" à empêcher que des pans entiers de l’industrie ne s'effondrent en quelques années. Un scénario possible même en y ajoutant des mesures de "préférence européenne" et des clauses de contenu local, dans la commande publique.
Instaurer "une protection commerciale inédite"
Pour éviter l’impasse, le Haut-commissariat propose deux réponses choc "à mettre en place au plus vite" : une protection commerciale "inédite, équivalente à un droit de douane général de 30 % vis-à-vis de la Chine". Ou bien "une dépréciation de l’euro de 20 à 30 % par rapport au renminbi", nom officiel de la monnaie chinoise, plus couramment appelée yuan.
S’appuyer sur les accords du Gatt
La première option se fonderait sur des bases juridiques du droit commercial international, argumente l’organisme français. En particulier sur l’article XIX des accords du GATT. Ce dernier autorisant "l’introduction temporaire de restrictions aux importations lorsqu’une hausse imprévue et massive de celles-ci cause ou menace de causer un préjudice grave à l’industrie nationale, indépendamment de toute pratique commerciale déloyale".
"Restaurer en partie la compétitivité-prix de l’industrie"
La deuxième option permettrait de "restaurer en partie la compétitivité-prix de l’industrie européenne". Cette stratégie poserait toutefois des difficultés institutionnelles, "la politique de change ne constituant pas un objectif autonome de la Banque centrale européenne et ne pouvant être mobilisée qu’à titre auxiliaire, dans le respect de son mandat prioritaire de stabilité des prix". Sans parler des obstacles politiques entre Européens. Pour éviter les blocages, "réhabiliter une discussion interne sur cet enjeu mondial primordial serait indispensable, par exemple à l’occasion des prochains sommets de la zone euro, associant la BCE", propose le Haut-commissariat.
"Les écarts de coût de production ne peuvent être compensés à court terme par la seule montée en gamme, l’innovation ou les gains de productivité. Ils exposent l’industrie européenne à un risque de sortie irréversible de marché"
L’alternative, jugée insuffisante pour l’organisme étatique, consisterait à mobiliser plus activement l’arsenal de l’Union européenne en matière de défense commerciale. Comme les "droits antidumping", déclenchés lorsque "des produits importés sont vendus sur le marché européen à un prix inférieur au prix pratiqué sur le marché intérieur du pays exportateur".
Ou comme des mesures antisubventions, pour contrer un État étranger qui soutient de manière ciblée une industrie exportatrice. "L’exemple le plus emblématique concerne les droits imposés aux constructeurs chinois de véhicules électriques depuis le 30 octobre 2024 pour une durée de cinq ans, avec des taux différenciés selon les entreprises : 35,3 % pour SAIC, 18,8 % pour Geely, 17 % pour BYD ", détaille le rapport.
Un écart de 30 à 40 % en matière de coûts de production
La concurrence chinoise est plus que jamais de taille. Notamment pour des questions de coûts de production, bien sûr. À qualité de produit comparable, "ils sont estimés par les industriels de l’ordre de 30 à 40 %, parfois davantage selon les secteurs", indique le rapport. "De tels écarts ne peuvent être compensés à court terme par la seule montée en gamme, l’innovation ou les gains de productivité. Ils exposent l’industrie européenne à un risque de sortie rapide et irréversible de marché", estime ses auteurs.
Ne pas reproduire l’exemple du photovoltaïque
Et le Haut-commissariat de citer un cas d’école, l’exemple du photovoltaïque : "En quelques années, une industrie européenne pourtant compétitive a été marginalisée par la montée en puissance des capacités chinoises, avant que les instruments de défense commerciale ne puissent produire leurs effets."
La rudesse de la concurrence dépasse la simple question des coûts. Un phénomène de rattrapage, voire un dépassement technologique rapide, y compris dans des domaines historiquement dominés par l’Europe (chimie, machines-outils, robotique, pharmacie, nucléaire) se fait également jour. Dans le nucléaire, "les acteurs chinois sont en mesure de construire jusqu’à quatre fois plus rapidement et à des coûts jusqu’à quatre fois inférieurs, à qualité et niveau de sécurité du travail comparables", assurent certains acteurs auditionnés pour le rapport.
Après l’électrochoc du rapport Draghi sur la compétitivité européenne sorti en 2024, auquel il fait parfois référence, ce document baptisé "L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois" sonne comme un signal d’alerte clair. "L’enjeu n’est donc pas uniquement de corriger des déséquilibres commerciaux à court terme, mais de préserver les fondements mêmes de la création de richesse européenne et de la soutenabilité de son modèle économique", avertit le Haut-Comissariat à la Stratégie et au Plan.