La visite du président Emmanuel Macron à Indret, le 18 mars dernier, a officialisé le lancement de la réalisation du porte-avions nouvelle génération "France Libre". Quel est le calendrier de ce programme pour le site nantais de Naval Group que vous dirigez ?
Bertrand Schruoffeneger : Le site de Nantes Indret doit livrer les deux chaufferies nucléaires du porte-avions nouvelle génération, ainsi que les modules de conversion d’énergie. Le porte-avions France Libre sera, en effet, le premier bâtiment à propulsion nucléaire entièrement électrique. Nous réalisons toutes les prestations de conception, d’ingénierie et de construction de ces éléments. La fabrication des composants des chaufferies a commencé. Tous ces éléments devront être livrés, par barge, aux Chantiers de l’Atlantique à partir de 2031. L’enjeu est important pour nous, car les éléments que nous réalisons sont tellement grands que le porte-avions sera construit autour d’eux. Les travaux d’installation seront effectués à Saint-Nazaire par les équipes de Naval Group.
Pour mener à bien ce programme XXL, vous faites monter en puissance le site de Nantes-Indret depuis plusieurs années. Où en êtes-vous ?
Nous menons de front deux programmes structurants qui représentent plus de 50 % de l’activité du pôle énergie-propulsion de Naval Group, c’est-à-dire du site de Nantes-Indret : le porte-avions de nouvelle génération à propulsion nucléaire et le renouvellement de la flotte de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de 3e génération (S3G). Nous avons engagé en 2022 une transformation industrielle du site qui se poursuivra jusqu’en 2029. Elle a pour objectif d’augmenter les capacités de notre outil industriel pour respecter les délais et les exigences de qualité, de l’adapter aux dimensions exceptionnelles des systèmes à construire et de le moderniser pour le mettre aux derniers standards, en termes de qualité de vie au travail et de RSE. Naval Group et l’État ont investi à ce jour plus de 200 millions d’euros sur le site de Nantes-Indret.
Concrètement, comment la transformation industrielle du site se traduit-elle ?
Nous avons complètement réorganisé notre enceinte de 20 hectares. Nous construisons un nouveau bâtiment par an depuis 2022 et ce rythme de livraison se poursuivra jusqu’en 2028. Nous avons mené ces travaux en artificialisant peu de terrains.
Nous disposons aujourd’hui d’un complexe vertical d’usinage et de contrôle équipé d’une machine de tournage et de fraisage de 7 mètres de hauteur et de diamètre. Cet équipement exceptionnel par sa taille et sa précision peut fabriquer des pièces pesant jusqu’à 200 tonnes. Notre nouvelle nef de chaudronnerie-usinage est, pour sa part, entrée en production fin avril.
Nous construisons actuellement une nouvelle nef industrielle dédiée à l’intégration des systèmes propulsifs du porte-avions et des SNLE. En 2029, les infrastructures d’essai de ces modules seront mises à niveau.
À l’issue du programme, les infrastructures dédiées au porte-avions France Libre seront démantelées ou reconfigurées. Les équipements industriels modernisés bénéficieront à l’ensemble de nos programmes.
Vous avez également investi dans des moyens humains ?
Tout à fait, le site de Nantes-Indret emploie 1 600 salariés. Si l’on prend en compte l’ensemble de nos partenaires et fournisseurs, ce sont environ 2 000 personnes qui travaillent au quotidien sur le site. Cela représente 200 métiers différents, couvrant aussi bien la production (soudeurs, chaudronniers…) que l’ingénierie. Depuis trois ans, nous recrutons 100 collaborateurs par an et le pic de recrutement ne sera atteint que fin 2027.
Outre vos deux programmes phares, sur quels projets travaillez-vous ?
Nous menons de front une quinzaine de programmes. Outre le porte-avions France Libre et les SNLE 3G, nous travaillons, notamment, pour des marchés à l’export, comme le renouvellement de la flotte sous-marine des Pays Bas ou la livraison de deux sous-marins à l’Indonésie. Nous réalisons les systèmes propulsifs de ces sous-marins conventionnels.
Ces programmes s’accompagnent-ils d’innovation ?
Oui. Par exemple, les sous-marins néerlandais ont la particularité d’embarquer des batteries lithium-ion. Cette technologie, qui a fait l’objet d’une vingtaine de dépôts de brevets, permet d’augmenter significativement l’énergie embarquée. De manière générale, 5 % du plan de charge sont dédiés à la R & D (recherche et développement) pour améliorer la performance et la disponibilité des navires et réduire leurs coûts. Par ailleurs, en collaboration avec nos fournisseurs, nous travaillons au développement de machines uniques en Europe pour leur précision et leurs capacités à réaliser des composants de taille exceptionnelle.
Avec tous ces programmes, quel est le plan de charge du site nantais ?
Nous travaillons sur des produits complexes qui s’inscrivent dans des programmes de temps long. Il se passe, en effet, 20 ans entre l’ingénierie et la réalisation de ces navires. Ce qui nous donne 20 ans de visibilité pour réaliser des investissements humains et industriels. Entre la réalisation du porte-avions de 3e génération et la flotte de SNLE 3G, nous avons 20 ans d’activité devant nous pour le site de Nantes.
Il faut remonter à la fin des années 1990 et à la construction simultanée du sous-marin Triomphant et du porte-avions Charles de Gaulle pour retrouver une période équivalente en termes de pic de charge.
Avec des retombées économiques sur l’économie locale ?
Ces programmes structurants irriguent tout le tissu économique régional. Avec le porte-avions, nous sommes sur un programme souverain qui implique de réaliser 90 % des achats en France. 800 entreprises sont embarquées dans le programme, parmi lesquelles plus de 600 PME.