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Fonds défense : les entreprises normandes sur le pied de guerre
Enquête Normandie # Défense # Politique économique

Fonds défense : les entreprises normandes sur le pied de guerre

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Pour accompagner l’économie de guerre décidée par le chef de l’État en 2025, la Région Normandie a lancé son fonds défense en mars 2026. De quoi permettre à la centaine d’entreprises normandes du secteur d’avoir un outil supplémentaire de financement et d'être en mesure de capter une partie des 42 milliards d'euros de commandes que vont réaliser cette année les armées françaises.

Le fonds défense normand a été présenté officiellement le 24 mars 2026, en présence (de gauche à droite) Franck Murray, président de Normandie Participations, Alain Dulac, PDG de Factem et président de Normandie Défense, Hervé Morin, président de la Région Normandie et Philippe Eudeline, président du réseau NAE — Photo : EHA

Annoncé en mars 2025 par Hervé Morin, président de la Région Normandie, le fonds défense normand a été présenté officiellement un an plus tard, le mardi 24 mars 2026. Il est spécifiquement destiné aux entreprises normandes du secteur de la défense. "Ce fonds répond à l’annonce du chef de l’État faite en 2025 de l’accroissement des budgets militaires, de l’augmentation des commandes : la création d’une économie de guerre", explique Hervé Morin.

Consolider les fonds propres des entreprises de Normandie

Cet outil vise à permettre aux normandes de ce secteur de renforcer leurs fonds propres pour être en mesure de réaliser des investissements et augmenter leurs capacités industrielles. "Nous venons de lancer la phase 1 à 4,3 millions d’euros et le plafond de ce fonds défense normand est fixé à 10 millions d’euros, souligne Philippe Eudeline, président de NAE (le réseau normand des acteurs du domaine aéronautique, spatial, défense et sécurité) qui intervient également en qualité de président de Normandie Capital, l’un des acteurs du fonds. Mais s’il y a une très forte demande, on pourra peut-être ouvrir un deuxième tour de table".

Réaliser 10 % de son chiffre d’affaires sur le marché de la défense

Le fonds privilégiera les entreprises - depuis les start-up jusqu’aux ETI - dont le siège social est basé en Normandie. Si elles ont rarement une activité 100 % défense, seront éligibles à ce fonds celles qui réalisent a minima 10 % de leur chiffre d’affaires dans ce secteur.

Le fonds défense peut intervenir de deux façons. Il peut prendre des participations minoritaires au capital des PME avec un ticket d’entrée fixé au minimum à 150 000 euros. La durée de financement n’excédera pas sept ans, à l’issue desquels l’entreprise ou ses associés rachètent les parts du fonds. Le fonds peut aussi intervenir sous forme d’obligations convertibles, sans prise de participation au capital.

Alain Dulac, PDG de la PME Factem, spécialisée dans les accessoires audio équipant notamment les Rafale de Dassault — Photo : DR

La présidence du fonds sera assurée par Alain Dulac, PDG de la PME bayeusaine Factem (16 M€ de CA 2025, 65 collaborateurs), un fournisseur de matériel audio pour les avions Rafale. La gestion opérationnelle du fonds sera assurée par Normandie Participations, le fonds d’investissement de la Région Normandie. Le tour de table des partenaires régionaux réunit, en outre, Groupama Centre Manche, Normandie Capital et Crédit Agricole Normandie Seine. "Normandie Défense va répondre à ce besoin des entreprises de pouvoir s’adresser à des interlocuteurs locaux", se félicite Alain Dulac.

Un outil qui permet de rassurer les donneurs d’ordres pour Scienteama

Fondée en 2017 par Benoit Agnus et basée à Hérouville-Saint-Clair (Calvados), Scienteama a sollicité le fonds défense normand. "Nous nous inscrivons dans le champ de la science appliquée et développons, par exemple, des instruments de mesure, des capteurs innovants ou des technologies de traitement de données", précise le dirigeant Benoit Agnus, dont la TPE de six collaborateurs travaille notamment sur des antennes très légères pour le spatial et sur la technologie des radars.

"Nous avons sollicité 200 000 euros au fonds défense normand, afin d'augmenter nos fonds propres"

La mise en place du nouvel outil de financement de la Région Normandie est perçue comme une véritable opportunité de croissance par le PDG de Scienteama. "Nous sommes une petite structure et nos produits sont en cours de développement. Or, pour adresser un marché important, il faut être soi-même un acteur conséquent. Les donneurs d’ordres vont juger le risque à travailler avec une PME à la hauteur de sa taille financière. Nous avons sollicité 200 000 euros au fonds défense normand, afin d’augmenter nos fonds propres".

La configuration des levées de fonds avec des investisseurs de type bancaire ne convenait pas au dirigeant. "Notre stratégie est fondée sur la recherche scientifique, ce qui n’est pas compatible avec les modèles de développement classique de croissance rapide. Le fonds défense normand est un modèle régional bienveillant, modéré (avec des petits montants), temporaire et minoritaire, sans changer l’ADN de l’entreprise".

Défense : une centaine d’entreprises en Normandie

Une cinquantaine d’entreprises peuvent être concernées par le fonds défense, estiment ses initiateurs. Soit peu ou prou la moitié des entreprises régionales travaillant dans ce marché. En Normandie, l’industrie de la défense représente en effet une centaine d’entreprises, environ 12 000 emplois. Ce qui la caractérise ? "Elle est généraliste, contrairement à d’autres régions comme le Centre-Val-de-Loire avec Bourges qui connaît une forte présence de l’armée de terre ou la Marine à Lorient, résume Philippe Eudeline. Les entreprises normandes travaillent pour les trois armes du ministère des armées (terre, air et marine). Les PME normandes représentent 5 % de l’économie nationale de la défense. Si on ajoute Naval Group à Cherbourg et Thales à Ymare au sud de Rouen, qui va monter en puissance dans la production de radars militaires, on atteint les 7 à 8 %".

"Les difficultés de vote du budget de fin 2025, passé au 49-3 et les turbulences politiques ont perturbé la commande publique"

"Les commandes de l’État arrivent très progressivement. Les difficultés de vote du budget de fin 2025, passé au 49-3 et les turbulences politiques ont perturbé la commande publique, comme pour d’autres secteurs économiques. Elles qui arrivent désormais très progressivement, observe Philippe Eudeline. J’avais moi-même sollicité plusieurs fois la DGA en 2025, parce qu’on ne voyait toujours rien venir".

La DGA prévoit 42 milliards de commandes en 2026

Le feu vert des commandes semble enfin donné : inscrites dans le cadre de la Loi de Programmation Militaire (LPM) 2024-2030, les commandes de la DGA au profit des armées pour l’année 2025 ont atteint le record historique de près de 38 milliards d’euros. S’y ajoutent 20 milliards de contrats obtenus à l’exportation, représentant un total de "visibilité" de 58 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025 pour les 4 500 entreprises françaises constituant la BITD (la Base Industrielle et Technologique de la Défense).

Et les commandes vont même s’intensifier en 2026. Selon Les Échos, Patrick Pailloux, directeur général de l’armement, prévoirait "d’engager 42 milliards de commandes en 2026" pour la France. Ce qu’illustrent les commandes du porte-avions de Nouvelle Génération (PA-NG) "France Libre" en mars dernier - un navire au coût estimé à 10 milliards d’euros - et celle cinquième frégate de défense et d’intervention, auprès de Naval Group.

Une longue attente pour les PME

"Aujourd’hui, la chaîne entre l’expression du besoin — le soldat sur le terrain — la remontée jusque dans les états-majors, le passage à la DGA (Direction Général de l’Armement), puis au maître d’œuvre industriel et la redescente vers les PME de rang 2 ou 3 et la réalisation du produit demandé par un industriel, surtout s’il s’agit d’une PME de rang 2 ou 3 est très longue, abonde Alain Dulac. C’est la DGA qui assure la synthèse des besoins en spécifiant les produits à développer".

L'Etat vient de lancer la construction du futur porte-avions français, la France Libre, destiné à remplacer le Charles de Gaulle en 2038 — Photo : Naval Group

Être attributaire d’une commande par un donneur d’ordres commence par un réel investissement de la PME candidate. "Quand les entreprises veulent être référencées sur un produit, elles doivent produire et investir dans un prototype, décrit le président de NAE. Suit alors une période longue - entre 18 mois et deux ans - de qualification par le donneur d’ordres et les commandes de série arrivent par la suite. Les grands groupes sollicitent plusieurs fournisseurs, testent les équipements pour n’en retenir qu’un ou deux pour sécuriser leur supply chain. Ils alimentent cette saine concurrence en permanence".

Des entreprises qui ne travaillent pas que pour la défense

Le retour sur investissement pour les petites structures est long et incertain. Se diversifier est alors nécessaire, parce que la temporalité des cycles est très différente d’une filière à l’autre. De ce fait, très peu d’entreprises travaillent exclusivement pour le secteur de la défense, beaucoup sont "duales", cumulant des clients dans la défense avec d’autres dans le civil. Le fonds défense normand permet, là encore, aux petites structures de consolider leur activité. "Aujourd’hui, je ne peux pas prendre de commandes à 500 000 ou 600 000 euros, car je suis jugé trop petit, déplore Benoît Agnus. Ce n’est pas une question de compétences, mais de capacité financière de l’entreprise. Un véritable plafond de verre pour les petites structures".

Et sans la moindre garantie d’être attributaire d’un autre marché de son commanditaire. "L’industrie de défense a toutefois cette particularité, tempère Alain Dulac. Si une entreprise est retenue sur l’appel d’offres du développement d’une frégate, il y a des chances que cette entreprise le soit également pour toutes les frégates construites sur le même modèle dans les années à venir".

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