Vénérable maison de 193 ans, la manufacture Bohin France, (38 salariés, 4,8 millions d’euros de CA en 2025), basée à Saint-Sulpice-sur-Risle (Orne) est l’unique fabricant européen d’aiguilles et d’articles de mercerie, "Nous ne sommes que cinq fabricants dans le monde et nous avons tous les mêmes machines âgées entre 150 et 200 ans", affirme Audrey Régnier, directrice générale de l’entreprise depuis 2018. L’entreprise perpétue un savoir-faire qu’on ne soupçonne pas dans ces objets du quotidien. "Une aiguille, c’est très long à produire. Pas moins de 27 étapes sur deux mois sont nécessaires pour leur production", présente la dirigeante.
La tradition qui légitime l’innovation
Audrey Régnier n’a pas caché la pression qu’exerce le poids de la tradition dans l’image d’une entreprise. "Bohin est une entreprise emblématique du territoire, les gens ont l’impression qu’elle leur appartient et se permettent de donner leur avis sur sa gestion, confie-t-elle. Mais si Bohin n’évolue pas, n’innove pas, l’entreprise meurt. Pour autant, il n’est pas possible d’oublier notre ADN, qui fait toute notre légitimité sur notre marché pour vendre tous nos autres produits".
Changer d’image
Depuis sa reprise de l’entreprise en 2018, Audrey Régnier estime que c’est le succès des décisions prises qui ont convaincu et lui ont permis de gagner la confiance des salariés. "Les débuts ont été difficiles : des pannes de machine, des vols, des pertes de chiffre d’affaires… Ce n’est qu’en changeant totalement l’image de l’entreprise qu’on a pu s’en sortir, en apportant les codes de la couture dans la mercerie, ce qui ne s’était jamais fait. Nous y avons travaillé jour et nuit".
La production, pas rentable à elle seule
Outre la fabrication d’aiguilles d’épingles et de pelotes qui représente 10 % du chiffre d’affaires de l’entreprise, Bohin exerce deux autres métiers : le négoce international qui apporte 85 % de l’activité et le tourisme industriel, qui contribue à hauteur de 5 %. "C’est clairement le négoce qui paie les salaires, qui finance les investissements et la production, indique la dirigeante. La production n’est pas rentable à elle seule du fait de l’ancienneté de nos machines et de la difficulté à les maintenir. On garde la production par patriotisme industriel".
La valeur du made in France
Audrey Régnier aime à rappeler que c’est en qualité de directrice du musée de la manufacture Bohin qu’elle a fait ses premiers pas dans l’entreprise, en 2011. "Aujourd’hui, nous recevons 12 000 visiteurs par an, rappelle l’entrepreneuse. Quand on ouvre les portes d’une entreprise, les visiteurs découvrent la valeur des produits fabriqués en France".
Mais quelle valeur possède le made in France à l’étranger ? "Il ne parle qu’aux pays qui pratiquent un niveau comparable, mais à ceux qui ne pratiquent pas le même niveau de prix, le made in France n’a plus aucun intérêt, assure Audrey Régnier. Je reviens du Maroc, un marché historique pour Bohin, mais qu’on ne peut pas développer et où la pochette d’aiguilles se vend 2 ou 3 dirhams, contre 19 dirhams chez Bohin. Je ne peux pas baisser mes coûts. Le made in France ne parle qu’au Japon et aux États-Unis, parce que les niveaux de vie le permettent".
Le mot de la fin ? "J’insiste sur la valeur de la gentillesse. Cela compte dans les relations commerciales", conclut Audrey Régnier.