Le retour de Donald Trump au pouvoir a donné du fil à retordre à Bohin. Cette PME créée en 1833 fabrique à Saint-Sulpice-sur-Risle (Orne) des épingles et des aiguilles à coudre et commercialise 2 500 références d’articles de mercerie, comme des ciseaux de couture, des mètres-ruban ou des accessoires pour machines à coudre. Si les produits se vendent principalement en France (qui pèse 70 % du CA), le marché américain constitue le deuxième débouché de Bohin. La PME normande y réalise 20 % de son chiffre d’affaires annuel, qui s’est monté à 4,8 millions d’euros en 2025. Outre-Atlantique, les aiguilles, crayons de marquage et ciseaux séduisent une clientèle de professionnels ainsi que le marché haut de gamme du patchwork, cet art de l’assemblage de morceaux de tissus.
Les exportations aux États-Unis s’écroulent de 40 %
La hausse des droits de douane de Donald Trump est venue brutalement compromettre ce que l’entreprise de 38 salariés a patiemment construit outre-Atlantique pendant une vingtaine d’années. Le chiffre d’affaires US s’est brutalement effondré de 40 % depuis la mise en place des mesures du président américain.
Des droits de douane qui passent de 15 % à 120 %
"Jusqu’à présent, on s’entendait sur un prix avec nos distributeurs américains et on prenait à notre charge les frais de transport et les droits de douane", explique Fabien Régnier, qui dirige Bohin depuis 2018 avec son épouse Audrey, le couple détenant 100 % du capital. Le système explose avec la guerre commerciale déclenchée par la Maison Blanche.
"Les prix de certains de nos articles ont augmenté de 50 à 60 %. On s’est retrouvé en dehors du marché. Nos partenaires ont réduit ou stoppé les commandes"
Pour les produits de Bohin, les droits de douane sont passés d’environ 15 % à une fourchette comprise entre 30 % et 120 %. Les hausses varient en effet, en fonction des métaux utilisés pour fabriquer les articles de mercerie.
Les épingles en acier et les articles comprenant des aimants, comme des bracelets porte-épingles, sont les plus lourdement taxés. "Les prix de certains de nos articles ont augmenté de 50 à 60 % à cause des droits de douane. On s’est retrouvé du jour au lendemain en dehors du marché. Nos partenaires ont réduit ou stoppé les commandes", explique Fabien Régnier.
Et les droits de douane ne sont pas absorbables pour la PME. "En temps normal, ils se montent entre 100 000 et 150 000 euros par an. Si nous avions continué à réaliser autant de chiffre d’affaires depuis la hausse des droits de douane, cela nous aurait coûté 350 000 à 450 000 euros ", poursuit le dirigeant normand.
Création de Bohin USA
Face à l’effondrement de son deuxième marché, Fabien Régnier a une certitude : "La perte de chiffre d’affaires n’est pas liée à nos produits, mais à un problème réglementaire. Il nous fallait remettre en cause notre façon de faire".
Pour reconquérir le marché américain, Bohin vient de créer une filiale, Bohin USA, à Maumee, une ville de l’État de l’Ohio. Pour l’heure, cette filiale ne compte aucun salarié, Bohin ayant fait le choix de s’appuyer sur l’entreprise américaine Checker Distributors pour assurer sa logistique outre-Atlantique. L’accord porte sur 18 mois. À l’issue, Bohin pourrait procéder à ses premiers recrutements aux États-Unis, en se dotant d’une force commerciale et logistique.
De nouvelles ambitions américaines
L’avantage de la filiale, dont la mise en place a nécessité l’intervention d’un avocat et d’un expert-comptable américains ? "Nous pouvons vendre notre stock à notre filiale à un prix plus faible et ainsi abaisser notre base imposable", explique Fabien Régnier. "Ce que les Américains vont perdre en droits de douane, ils vont le gagner en impôt sur les sociétés et en création d’emplois", poursuit le dirigeant normand. Grâce à ce dispositif, Bohin limite l’augmentation de ses prix aux États-Unis à seulement 10 % par rapport à la période précédant la hausse des droits de douane.
De quoi nourrir de nouvelles ambitions. "Notre objectif est de retrouver dans 18 mois le niveau qui était le nôtre. Puis de faire de notre filiale américaine un point de diffusion de nos articles sur l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud", fixe Fabien Régnier.
La Cour Suprême s’en mêle
En février, la Cour suprême a invalidé une grande partie des droits de douane de Donald Trump, créant un véritable électrochoc. Pour les exportateurs, c’est une opportunité inattendue : ceux qui ont payé ces taxes, désormais jugées illégales, pourraient prétendre à des remboursements. Mais plutôt que de s’engager dans des batailles judiciaires longues et incertaines, Fabien Régnier mise sur l’essentiel : accélérer ses conquêtes commerciales à l’international. Une stratégie qui prouve une fois de plus que, pour ce fabricant d’aiguilles, l’important est de ne jamais perdre le fil.