L’appel est solennel, et l’urgence martelée. Ce mercredi 19 mars, l’interprofession du cognac a à nouveau pris la parole, comme elle le fait depuis des mois, sur les conséquences économiques des taxes chinoises et américaines. Si le ton est aussi alarmiste, c’est que ces deux destinations représentent plus de 70 % des exportations du spiritueux charentais, qui exporte 98 % de sa production.
"Des plans sociaux commencent dans différentes sociétés qui gravitent autour du cognac, qu’il s’agisse de transporteurs, de tonneliers ou de constructeurs de chaudières, affirme Christophe Véral, vice-président du Bureau national de l'interprofession du cognac (BNIC), pour qui "des ruptures de contrats liant les négociants et les viticulteurs" s'annoncent aussi.
Vers des mesures définitives en Chine
L’enquête chinoise antidumping sur les spiritueux français (menée en représailles des mesures européennes de surtaxation des véhicules électriques chinois), imposant des droits de douane de 35,8 % en moyenne depuis le 11 octobre dernier, pourrait aboutir prochainement.
"L’enquête a été prorogée jusqu’au 5 avril. À défaut de signaux positifs (signalant un nouveau prolongement de l'enquête de trois mois, NDLR), ces mesures deviendront définitives", assure Patricia Gaborieau, vice-présidente de l’ODG (organisme de défense et de gestion) cognac.
Leurs effets se font déjà sentir pour un pays qui représentait, en 2023, 20 % des expéditions en volume du cognac et 25 % en valeur (contre 18 et 20 % en 2024). "Depuis l’imposition des taxes, les revenus de la filière s’effondrent, avec par exemple une baisse de 60 millions d’euros en février 2025", précise l’interprofession. "Les expéditions vers la Chine sont en chute de 65 % en moyenne. Et le mouvement s’accélère, avec une chute de 72 % en février", s’alarme Florent Morillon, président du BNIC.
L’impact économique touche aussi les ventes en Duty Free, "qui représentent 25 % des expéditions en Chine". "En décembre, les autorités douanières chinoises ont fait savoir qu’un texte les autorisait à considérer qu’un produit faisant l’objet d’une enquête antidumping perdait la possibilité d’être Duty Free et devenait Duty Paid (dédouané, NDLR). Ne sachant pas comment imposer ces taxes, ils ont tout bloqué. Les produits ont été maintenus dans les rayonnages mais sans réassort. Depuis, la situation est bloquée", précise la vice-présidente de l’ODG.
Surenchère américaine
À cette crise chinoise se sont ajoutées, le 13 mars dernier, les menaces de Donald Trump de droits de douane supplémentaires de 200 % sur les vins, champagnes et alcools français et européens importés, en représailles de surtaxes européennes sur le whisky américain. Prises "très au sérieux" par la filière, elles pourraient faire s’effondrer son premier marché à l’export, en volume (45 %) comme en valeur (40 %).
Dénonçant une "prise d’otage" dans un conflit qui ne les concerne pas, les acteurs du cognac, filière qui s’est engagée dans un nouveau dispositif d’arrachage volontaire non subventionné pour faire face à la crise, attendent des actes concrets.
"La France doit donner des signes positifs à la Chine pour gagner du temps, et bien l’utiliser".
Si la visite annoncée de François Bayrou en Chine n’a pas encore de date précise, un défilé ministériel se prépare. La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, est attendue ce jeudi à Jarnac-Champagne et Jonzac (Charente-Maritime). Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, doit de son côté se rendre en Chine fin mars.
"Un marché perdu l’est pour longtemps"
"La France doit donner des signes positifs à la Chine pour gagner du temps, et bien l’utiliser. Les Chinois veulent rentrer en négociation, demandons au ministre d’y aller avec des propositions du gouvernement", argue Christophe Véral.
Sortie des produits agricoles des contentieux internationaux ? Retrait du bourbon de la liste des produits américains soumis à une rétorsion européenne ? Les pistes évoquées par l’interprofession ne manquent pas, à la veille de la prochaine quinzaine qui prend définitivement des airs d’ultimatum.