Lohr Industrie, c’est une success story alsacienne. Fondée en 1963 à Hangenbieten, cette entreprise familiale est devenue une ETI incontournable du transport. Spécialisée dans la conception et la fabrication de solutions innovantes pour le transport sur route et sur rail, elle emploie aujourd’hui 2 000 personnes, réparties sur plusieurs sites, dont deux en Alsace. Avec un chiffre d’affaires de 400 millions d’euros, dont 80 % réalisés à l’export, Lohr a su s’imposer sur les marchés mondiaux.
"L’innovation est au cœur de notre stratégie", souligne François Lhomme, président du directoire du groupe. Parmi les projets phares, le train léger Draisy, un concept unique de transport ferroviaire léger et économique, illustre cette ambition. Destiné aux lignes rurales, il devrait débuter ses tests en 2026, avant une commercialisation prévue en 2028. Cette capacité à allier tradition industrielle et modernité technologique est la clé du succès de Lohr Industrie.
Une charrette pour bâtir un empire
À Hangenbieten, village bas-rhinois de quelque 800 âmes à l’époque, les Lohr mari et femme sont respectivement forgeron et agricultrice. Leur fils, Robert Lohr travaille avec eux. En 1963, Robert Lohr a 17 ans et perd ses parents. Héritier de terres à Hangenbieten, il doit subvenir à ses besoins. Curieux, passionné de nouveautés, le jeune homme se lance alors dans ses premières réalisations : des charrettes à foin. Robert Lohr donne son nom à son entreprise et crée la remorque agricole Lohr, point de départ d’une aventure industrielle qui marquera l’Alsace.
L’automobile appelle l’innovation
La modernisation de la France et l’explosion de l’industrie automobile ouvrent de nouvelles perspectives. Robert Lohr invente un système inédit pour transporter les voitures : le porte-voiture sur pneus, le ModaLohr. Une invention majeure, officialisée sous le sceau Lohr, qui propulse l’entreprise vers de nouveaux horizons.
Jusqu’à la crise pétrolière de 1973, l’activité est florissante. Plutôt que de freiner, Lohr saisit l’opportunité de diversifier ses activités, en s’engageant dans la Défense.
Fardier Lohr et diversification
Des difficultés ? Qu’à cela ne tienne ! Sous la marque Soframag, la branche Défense développe un véhicule 4x4 léger, aérotransportable, le Fardier Lohr. Conçu pour les troupes aéroportées françaises, il est produit à 500 exemplaires. Une réussite technique, mais aussi commerciale. La production s’ouvre même à l’export, notamment vers l’Espagne et la Tunisie.
Dans le même temps, l’usine de Duppigheim (Bas-Rhin) voit le jour. "Pensée pour durer, elle occupe plusieurs hectares prêts à accueillir de futurs développements", détaille François Lhomme.
Le Modalohr, réponse à une tragédie
En partenariat avec Giat Industrie (devenu KNDS), Lohr participe au développement du canon Caesar, un système d’artillerie monté sur camion qui a fait ses preuves lors de la guerre en Ukraine. Lohr poursuit son expansion à l’international, avec cinq filiales dès 1994.
Le drame du tunnel du Mont Blanc, en 1999, bouleverse le trafic routier. Les camions dévient par la vallée de Fréjus, suscitant la colère des habitants. Là encore, Robert Lohr saisit l’occasion : il crée une technologie innovante pour faciliter le chargement et déchargement des bulles de camions sur des wagons adaptés, donnant naissance au Modalohr.
"Nos trains peuvent continuer à circuler malgré des vents violents de tramontane. Contrairement à d’autres systèmes, ils ralentissent simplement. Sans nécessiter un arrêt", souligne François Lhomme.
Le Modalohr équipe aujourd’hui plusieurs terminaux en France, Espagne, Luxembourg, Perpignan, Calais, et même en partenariat avec Brittany Ferries pour acheminer des marchandises entre la frontière espagnole et Cherbourg.
Début des turbulences
En 2006, le rêve de Robert Lohr prend forme : le Translohr, tramway sur pneus électrique et débrayable, voit le jour. Clermont-Ferrand l’adopte, suivie par Venise, Padoue, puis Paris.
Mais la crise financière éclate. Les contrats russes de leasing s’écroulent, ramenant les camions à Duppigheim. Le groupe vend le Translohr à Alstom en 2011 et engage une restructuration drastique : près de 200 suppressions de postes, réduction des coûts, gouvernance resserrée.
La vente ne rapporte pas les 60 millions espérés pour désendetter l’entreprise.
La production de remorques s’effondre, passant de 2 000 unités en 2008 à 350. Mais Lohr anticipe, travaille à une nouvelle génération de remorques et explore des alliances.
La branche défense, via Soframe, attend alors une commande stratégique. Elle survient en 2015 : le programme Arive pour l’Arabie Saoudite. Malgré les doutes, les salariés relèvent le défi. Deux véhicules sortent chaque jour des chaînes, jusqu’à atteindre les 2 200 exemplaires livrés. Un exploit salué par François Lhomme : "Personne n’y croyait, sauf Robert Lohr".
Covid, Ukraine et tremblements
La période 2020-2022 est marquée par la pandémie et la guerre en Ukraine. Le site serbe ne peut plus livrer son principal client russe en Eurolohr. Le chiffre d’affaires s’effondre de 600 à 100 millions d’euros. En 2024, le chiffre d’affaires remonte à 400 millions grâce aux contrats militaires et à Cristal, navette électrique modulaire urbaine.
Un contrat majeur est annoncé pour 2027 avec l’armée canadienne, confortant le partenariat entre Soframe et le québécois Cambli. Il prévoit l’assemblage de plus de 1 000 plateformes sur trois ans, pour plusieurs dizaines de millions de dollars.
Héritage et avenir
"Robert Lohr, c’était un homme passionné par la technologie, attentif à son entreprise et à ses salariés", le décrit François Lhomme. Resté actionnaire majoritaire jusqu’à son décès en mai 2025, à 93 ans, ses parts sont aujourd’hui détenues par ses filles et sa femme. Le conseil de surveillance, en place depuis les années 80, et le directoire — en place depuis 2015 — assurent la continuité.
La navette Cristal circule déjà aux Sables d’Olonne, Avignon, et Halluin annonçant, de concert avec Draisy, un futur tourné vers l’innovation.