Grand Est
L’industrie du Grand Est face à une vague de PFAS
Enquête Grand Est # Industrie # RSE

L’industrie du Grand Est face à une vague de PFAS

S'abonner

Face aux réglementations à venir sur les rejets de polluants éternels tels que les Pfas, certains industriels du Grand Est font le choix d’adapter leurs process. Une opération qui n’est pas possible pour tous, puisque les polluants en question sont parfois déjà présents à l’entrée dans l’entreprise, et peuvent être difficiles à éliminer. Une problématique émergente, qui pourrait donner du fil à retordre aux industriels dans les prochaines années.

Basé à Saint-Nabord, le tricoteur Maille Verte Vosgienne a adapté ses process pour ne plus utiliser de résine fluorée — Photo : Maille Verte Vosgienne

Seize communes de la Meuse et des Ardennes ont été touchées. Suite à des analyses menées par l’ARS (Agence régionale de la Santé) Grand Est, ayant mis en évidence la présence importante de Pfas (des polluants éternels) dans l’eau potable distribuée, les préfets des deux départements y ont interdit l’usage de l’eau destinée à la consommation humaine, début juillet 2025.

À Villy, dans les Ardennes, le volume de Pfas mesurés est près de 27 fois supérieur au seuil réglementaire. Pour la somme de 20 Pfas identifiés, cette limite est fixée à 0,1 µg/L pour l’eau du robinet. "La pollution pourrait être liée à l’épandage, sur des parcelles agricoles situées à proximité des captages d’eau potable, de boues papetières, susceptibles de contenir des Pfas", révèle l’ARS dans un communiqué. Dans le Nord meusien, la papeterie la plus proche de cette zone est Stenpa, qui a fermé ses portes en 2024. Elle appartenait alors au fonds de retournement allemand Accursia Capital, qui a démenti, dans L’Est Républicain, utiliser des Pfas dans le processus de production. Rachetée par Accursia Capital en 2023, la papeterie appartenait auparavant au groupe finlandais Ahlstrom. Contacté, le groupe n’a pas souhaité faire de commentaires.

« Les produits incriminés, contenant des Pfas, servaient comme papier ingraissable, pour les paquets de croquettes par exemple. Accursia n’a pas fait fabriquer ce type de produits », explique un ancien salarié de l’entreprise. Pour autant, « on ne peut pas leur reprocher d’avoir manipulé des produits non autorisés », remarque Pascal Lajugie, responsable du service prévention des risques anthropiques de la Dreal (directions régionales de l’environnement, de l’aménagement et du logement) Grand Est. Avant l’épandage des boues papetières, l’entreprise était en effet soumise à plusieurs contrôles, pour détecter les métaux lourds, par exemple. Puis le périmètre d’épandage était déterminé par un arrêté préfectoral, avec un tonnage déterminé à l’hectare. « Tout s’est fait dans le respect de la loi. Mais, il y a une possibilité qu’Ahlstrom ait été au courant : l’entreprise a été précédemment concernée par une pollution aux Pfas dans l’une de ses usines au Wisconsin », souffle l’ancien salarié.

La papeterie Stenpa, en Meuse, a fermé ses portes en 2024 — Photo : Stenpa

Régler une note salée

Même schéma dans le Haut-Rhin, où l’aéroport de Bâle-Mulhouse est pointé du doigt. L’origine de la pollution sur le territoire se trouverait dans l’utilisation, jusqu’à fin 2016, de mousses anti-incendie par les pompiers de l’aéroport. Suite aux relevés de l’ARS, un arrêté préfectoral du Haut-Rhin datant de mai 2025 a interdit la consommation d’eau aux personnes immunodéprimées, soit 3 000 individus de Saint-Louis Agglomération et de Bâle.

Début juillet, Saint-Louis Agglomération a installé, en partenariat avec son délégataire Veolia, deux unités mobiles de traitement sur les sites de captage de Bartenheim et Hésingue pour rétablir la qualité de l’eau. Ce qui a occasionné, début septembre, une levée partielle des restrictions. Une troisième unité mobile doit encore être mise en place afin d’envisager un retour à la normale d’ici la fin de l’année. Ces installations temporaires s’élèvent à 6,5 millions d’euros. Elles laisseront ensuite place à autant d’usines de traitement, dotées de centrales à charbon, nécessitant un investissement estimé à 13 millions d’euros. Leur future exploitation entraînera un surcoût de 600 000 euros pour la collectivité. L’EuroAirport participera à hauteur de 50 % aux investissements que doit réaliser Saint-Louis Agglomération. Soit une note de près de 10 millions d’euros pour l’aéroport, dont 80 % seront versés d’ici la fin de l’année. L’Agence de l’Eau Rhin-Meuse déboursera 1,5 million d’euros et l’État injectera 500 000 €. Saint-Louis Agglomération table aussi sur une aide de la Région Grand Est et discute avec la Banque des Territoires pour l’obtention d’un prêt à long terme.

Jean-Marc Deichtmann, président de Saint-Louis Agglomération, Emmanuel Aubry, préfet du Haut-Rhin, et Julien Le Goff, sous-préfet de Mulhouse, ont effectué un point d’étape sur la pollution aux PFAS qui impacte 11 communes du sud de l’Alsace — Photo : Fabrice Voné

« Il fallait travailler avec l’aéroport non pas sur l’aspect juridique mais sur celui de l’engagement moral qui était le seul abordable. Nous avions la solution d’attaquer l’EuroAiport en justice mais je peux vous dire que cela aurait déjà été une affaire de très longue durée », décrit Jean-Marc Deichtmann, président de Saint-Louis Agglomération et maire de Huningue. "En France, le premier arrêté ministériel concernant les Pfas date du 20 juin 2023. Avant cette date, personne ne s’en préoccupait. Donc, on ne peut pas demander aux entreprises d’avoir anticipé la régulation", complète Pascal Lajugie.

Substituer ou traiter

« Depuis janvier 2017, dès que des émulseurs non fluorés (sans Pfas) ont été certifiés par l’OACI pour une utilisation aéroportuaire et autorisés par la réglementation, l’Aéroport a cessé toute utilisation de mousses contenant des Pfas », justifie l’Euroairport. D’autres entreprises, comme le fabricant de produits en aluminium Constellium (1 600 salariés ; CA 2023 : 1,75Md€), qui possède un site à Neuf-Brisach, dans le Haut-Rhin, ont également fait le choix de remplacer leurs extincteurs, dont les émulseurs pouvaient contenir des Pfas.

"Il faut produire des mesures spécifiques aux égards des entreprises. On leur demande d’arrêter de rejeter des Pfas. Si ce n’est pas possible, il faut mettre en place des traitements de l’eau", lance Pascal Lajugie. À Saint-Nabord, le tricoteur Maille Verte Vosgienne (CA : 6,2 M€ ; 32 salariés) a dû revoir son process. Pour produire des vêtements déperlants pour les pompiers, la PME utilisait de la résine fluorée. Or, cette dernière peut contenir des Pfas. "Vers 2022, nous nous sommes dit qu’on allait arrêter. Mais c’était une décision difficile car ce sont des vêtements EPI, qui sont donc marqués CE et protégés par des cahiers des charges. Nous avons alors commencé à travailler sur des alternatives avec des résines non fluorées. Ces essais étaient ensuite envoyés à notre client pour qu’il réalise des prototypes. Nous avons validé un nouveau produit déperlant vers janvier 2024, puis il a été mis en place dans la production courant 2024. Aujourd’hui, nous avons quasiment remplacé toutes les résines fluor : il n’en reste que 2 %, et l’objectif est de ne plus en utiliser du tout d’ici la fin de l’année", affiche Rémi Lallement, responsable commercial et R & D de l’entreprise.

Des craintes concernant la concurrence étrangère

Mais remplacer les Pfas n’est pas toujours possible, et aucune réglementation européenne comparable n’a encore été mise en place, engendrant des inégalités. "Nous sommes en contact régulier avec la Dreal mais cela va certainement créer de la distorsion entre la France et les pays limitrophes où se trouvent nos concurrents. Nous travaillons sur ce sujet pour voir comment on peut s’adapter, notamment au niveau de l’utilisation d’éléments fluorés qui figurent dans les équipements pour les sapeurs-pompiers, pour voir comment diminuer ce pourcentage", appuie Jean-Luc Husson, directeur général de la Manufacture Hartmann Euro TF (60 salariés ; 12 à 13 M€ de CA), concepteur et ennoblisseur de tissus notamment pour les vêtements de protection, implanté à Munster dans le Haut-Rhin. Un cri d’appel d’autant plus urgent que l’industrie textile est en première ligne : dès janvier 2026, les Pfas seront interdits dans la production de cosmétiques, de farts (revêtements sous les skis), de chaussures et de vêtements, avec une exception pour le secteur de la Défense. Puis l’interdiction sera étendue à tous les textiles en 2030.

"Il faut trouver un produit de remplacement aux Pfas. C’est indispensable. Si on interdit un produit, alors ou bien on le remplace, ou bien on perd le marché et la production part à l’étranger. Le monde de la chimie doit travailler d’arrache-pied sur ce sujet", appelle Denis Arnoult, président de l’union des industries textiles de Champagne-Ardenne.

Denis Arnoult est le dirigeant de France Teinture — Photo : France Teinture

Des responsables parfois introuvables

Mais certaines entreprises se trouvent dans l’impossibilité de substituer les Pfas, n’étant pas à l’origine de leur émission. Dans le Bas-Rhin, les analyses partagées par la Dreal Grand Est montrent que la station d’épuration du syndicat mixte du bassin de l’Ehn-Meistratzheim SMBE Flux rejette 15,5 g de Pfas par jour. "Nous contestons ce résultat car le laboratoire n’a pas réalisé de test en blanc avant ses prélèvements pour garantir qu’aucune pollution n’avait lieu au moment des tests. Pour nous, les Pfas sont vraisemblablement déjà présents en amont de la station du fait de la localisation de celle-ci sur un territoire industrialisé", dénonce Hélène Maetz, chargée de mission assainissement pour le syndicat.

Même son de cloche sur le site de Neuf-Brisach de Constellium. Ou encore chez France Teinture (CA 2024 : 6,5M€ ; 80 collaborateurs). "Dans les analyses que nous avons faites, il y a presque autant de Pfas dans l’eau qui rentre que dans celle qui sort. Comment doit-on faire pour retirer les Pfas de l’eau qui entre dans l’entreprise ?", interpelle Denis Arnoult, par ailleurs gérant de France Teinture.

Le fabricant de produits en aluminium Constellium (1 600 salariés ; CA 2023 : 1,75Md€) a fait le choix de remplacer ses extincteurs sur son site de Neuf-Brisach, dans le Haut-Rhin — Photo : Constellium

Les industriels face à un mur

Et le problème prend encore une dimension supplémentaire chez Cristal Union (CA : 2,65Md€ ; 2 000 collaborateurs), producteur de sucre, alcool et bioéthanol aubois. En 2023, l’ETI détecte des Pfas dans ses rejets aqueux. Pour comprendre leur origine, Cristal Union lance alors une étude, représentant plus de 500 analyses et "des dizaines, voire des centaines de milliers d’euros d’investissement", menée en lien avec l’Université de Champagne-Ardenne et cofinancée par l’agence de l’eau Seine-Normandie. L’entreprise met également en place un comité de pilotage sur le sujet, en lien avec la Dreal et l’Agence de l’eau. "L’analyse montre que nous n’ajoutons pas de Pfas, nous n’en générons pas. Ils sont amenés par la matière première, par la terre. On ne sait pas comment faire pour les supprimer de nos rejets : c’est une interrogation qui va concerner une large partie de la filière agroalimentaire. Nous ne sommes qu’au début d’une longue histoire", soupire Pascal Hamon, directeur industriel du groupe. L’installation de filtres à charbon nécessite une eau claire. Cristal Union, qui fonctionne en boucle fermée, utilise son eau pour laver les betteraves, ou extraire le sucre : "les eaux boucheraient le filtre. Il faut réfléchir à d’autres solutions", remarque Pascal Lajugie.

Pascal Hamon, directeur industriel de Cristal Union — Photo : Cristal Union

Des questions en suspens

"Bientôt, il faudra entamer la recherche des Pfas dans l’air et dans les boues", poursuit Pascal Lajugie. Plus encore, seuls 20 Pfas sont recherchés, sur les milliers existants. "La présence d’AOF permet de voir qu’il y a des Pfas, mais pas que", ajoute Pascal Lajugie. "Ce sont des composés qui ne sont pas faciles à identifier et à mesurer. Nous sommes volontaires pour faire avec la Dreal une cartographie complète en aval et en amont afin de mieux comprendre l’origine de ces composés", avance Willem Loué, directeur du site de Constellium à Neuf-Brisach.

Grand Est # Industrie # Textile et mode # Agroalimentaire # RSE # ETI # PME # Investissement